Gaspard des montagnes - Tome IV

Henri Pourrat · Chapitre 28 sur 44

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Gaspard des montagnes - Tome IV

Quatrième Pause ............................................................... 208

QUATRIÈME PAUSE

 

Gaspard vient trouver Jeuselou. – La moisson aux Escures. – La grande promesse . – Gaspard rentra le même soir. On a prétendu qu’il avait reçu un mot d’Elmire Chargnat : peut-être désirait-elle qu’il fût de l’expédition à Brioude.

Il cherchait Jeuselou dans le jardin, jusqu’au fond, vers les framboisiers. Personne. Il ne faisait plus très clair. Les dents d’une houe abandonnée dans l’allée luisaient comme de l’argent. On voyait encore une grosse touffe de fleurs de quarantaine et les espaliers gris contre le mur. Des éclairs de chaleur palpitaient au bord du ciel, entre les montagnes,

Gaspard remontait, ne cherchant plus, lorsqu’en tour-nant le coin des cabanes, de la citronnelle, il sursauta. Assis, le dos rond, dans sa brouette, Jeuselou se levait avec len-teur.

Gaspard le prit par les épaules, serra un peu sans le lâ-cher tout de suite. Il s’assit à côté, sur le bord de la petite bâche où l’on fait les semis.

— Voilà, dit Jeuselou, pour moi, maintenant, c’est comme si tout le monde allait mourir.

L’histoire, tant de fois faite depuis le jour terrible, il la refaisait, s’aidant d’un mot de Marguerite, d’un rien, d’une particularité dont il tirait des conséquences étranges. « Un jour, tard dans la soirée, elle est venue… » C’était sûr qu’elle avait peur pour lui. Les soirs, quand le brouillard traîne dans les fonds, elle l’accompagnait jusque passé le bois. « Je ne faisais pas attention, j’étais trop bête. On l’avait menacée parce qu’elle l’avait cachée chez elle, autrefois, et on aurait

 

– 208 – voulu qu’elle mît du poison dans le manger de ta cousine. Voilà pourquoi elle n’est pas restée un jour de plus aux Es-cures. Mais on lui avait dit qu’on me tuerait si elle parlait… »

Les soirs il s’asseyait dans ce coin et il pensait à tout. Quand les messieurs avaient compris qu’ils ne tireraient rien d’elle, pour être sûrs qu’elle se tairait, ils lui avaient fait don-ner du poison. Il revoyait tout, les peurs de Marguerite, ses façons de ne pas répondre ou de se couvrir la bouche d’une main.

Comme s’il riait, sa voix eut deux ou trois soubresauts, des sanglots épais, faits pour surprendre. Il continuait à par-ler, presque sans larmes.

Gaspard n’aurait pu parler, lui. Une espèce de rage le dévorait, noire et féroce. Si Jeuselou avait su veiller ! Mais, moi, si j’avais su, au moins, ne pas dormir ! Comment ai-je pu être aussi calme quand j’ai appris d’Anne-Marie son pacte avec Robert. C’était celle-là, pourtant, la femme de toute ma vie. Et cette petite qu’ils ont tyrannisée : moi qui pensais la tirer de peine, je n’ai même pas su arriver à temps.

Il se sentait battu, enfoncé dans le déshonneur et dans l’horreur comme s’il avait reçu la schlague. La mort de Mar-guerite lui avait porté le même coup dans la poitrine que la mort du sergent Chevalier, son camarade de jadis. Quand il y repensait, il était encore l’heure de cela. Lors d’un congé, Jean Chevalier avait dit à l’auberge que si on lui donnait une demi-section de voltigeurs, il mettrait la main sur les réfrac-taires que les gendarmes n’arrivaient pas à prendre. Six pay-sans l’avaient guetté de nuit, devant chez sa sœur, s’étaient jetés sur lui, lui avaient lié les bras, tiré la chemise, la cu-lotte. Ils l’avaient knouté avec des branches de ronce. Le

– 209 – malheureux se traînait à genoux, appelait sa mère, deman-dait grâce. Il leur était mort entre les mains. Ce sont des choses qui vous mettent dans le sang la passion de la ven-geance. Une telle passion qu’il se sentait comme fou de ven-ger la petite, et plus durement encore qu’il n’avait vengé Chevalier autrefois.

— Nous parlerons, dit-il en se levant. Demain, tu me suivras aux Escures.

Il fallait y finir la moisson. Benoni lui avait appris que le Nanne était malade et qu’on ne trouvait plus de gens pour venir travailler, tant les têtes étaient en l’air. Depuis la mort de Marguerite, on s’attendait au feu, à des coups de fusil.

— Ce malheur m’a rompu, fit Jeuselou. Pauline m’avait dit de ne pas te le dire, mais nous devions partir demain soir pour confesser les messieurs. Sa sœur nous a arrêtés. Eh bien, je l’ai pris comme ça. Tu me connais, je fais les choses par veines et parties ; je séchais d’envie d’étrangler Robert, et voilà, cela même m’a quitté, je suis vidé de tout.

— Sur Robert ou sur quelqu’un d’autre, ah ! dieux, si l’on ne se disait qu’on prendra sa vengeance…

— Et qui veux-tu que ce soit d’autre que Robert ? Per-sonne ne pouvait en vouloir à la pauvre petite. Ah ! tu es re-venu, qu’allons-nous tant attendre ? Viens, allons-y ; toi et moi !

Il suivait Gaspard vers la porte, tout grondant mainte-nant, comme un démon. Gaspard remuait les épaules, près de céder à cette rage qui les poussait tous deux hors d’eux-mêmes.

— Mais nous verrons, dit-il.

 

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Il dormit vite, et le premier sur pied, à la pointe du jour.

Dans le chemin il attendait les hommes qu’il était allé demander. Ils arrivaient, portant leur faucille. Le vallon était traversé de longs rayons mouillés, de passages de buées, de vols de geais, de huppes. Sur le mont de Job, un brouillard à demi enroulé s’enlevait, déjà nuage dans le bleu de l’air.

D’entrée, il comprit qu’Anne-Marie avait à lui parler, mais lui, il n’avait rien à dire encore. Il s’occupait de former les équipes, une lieuse pour deux hommes. La Louise se van-tait de cravater cent gerbes à l’heure, et un vieux assurait avoir connu une femme qui en liait cent quatre. Tout un brouhaha d’appels et d’entrain, tandis que quelques-uns, dans la grange, se faisaient des houseaux de paille.

Mais on ne musa pas. Gaspard emmena son monde, le jeta à la besogne dans la grande pièce de sous la métairie. Quatre coups pour le passage. Et allez, marche ! Il avançait, lui, le capoulié, chef de bande, enjambée par enjambée, la faucille au poing. Le grand travail à corps perdu dans les blés en retard. Mais ils sont beaux, grâce à Dieu, d’épis bien grainés et pesants, et les gerbes, comme on dit, feront le se-tier.

Une couleuvre se sauvait, on trouvait un nid de caille. Une colère le chauffait sourdement, qui ne savait à quoi se prendre. Il baissait la tête et il allait, dans une odeur de mottes, de paille brûlante et de sueur. Tout allait. Quand tu en tiens ta pleine poignée, tu la couches à terre, les épis à main droite, et celui qui te suit pose sa poignée par-dessus. D’un coup d’œil il s’assurait que les lieuses faisaient de bon ouvrage, serrant la gerbe sur leur jambe, liant et appuyant

 

– 211 – d’un coup de genou, tordant de trois tours et renfonçant. Le soleil monte. Il tape dur. Les pailles crissent. Un vieux s’est mis à chanter.

 

Les quatre premiers jours d’avril Nos jeunes gens sont tous partis…

 

Après lui les hommes répètent, et puis les femmes. Anne-Marie doit les entendre, de la cuisine où elle épluche les herbes. Les Escures sont redevenues un domaine, où tout roule des quatre roues.

Et le soleil plane au plus haut, et l’on fait sa journée. On va s’ombrager sous un arbre, manger ce que la fille apporte, boire à la cruche tenue dans un creux, sous des rameaux.

Tandis que tous dorment, la face sur les bras pour la méridienne, il court trouver la Perrine qui mène ses chèvres le long de la haie.

Jeuselou à la fin vient les joindre. Mais il n’y a pas à rai-sonner avec Jeuselou. Quand on s’est fait une idée, tout sert à la nourrir. Jeuselou s’est fait la sienne sur les messieurs et il s’arrange de ce qui vient pour lui donner plus de poids et de corps. Le voir ainsi tout tourner selon ses désirs, ne pou-voir seulement lui faire regarder les choses, jour de Dieu ! Il serait à piler. C’est donc si difficile d’être un homme, quelqu’un qui va à la vérité, sans vouloir savoir si elle l’arrange ou le dérange ?

Gaspard se rejetait au travail, l’œil bas et colère. Il y al-lait si furieusement, qu’il s’entailla deux doigts. Sacré bougre de malagauche ! Mais cela fait du bien de voir gicler le sang.

 

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Il se serait volontiers enfoncé dans le bras une lame de cou-teau.

Les moissonneurs se redressaient, les mains aux reins, fondus de sueur. Venaient les lourdes heures de la fatigue qui vous casse l’échine. En attendant, le travail dénoue le corps, vide la tête. Ce qui était petit, compliqué, tracassant, tombe. Tout est remis d’aplomb à présent. Seulement, rien n’est vu, rien n’est fait ; et tant que tout ne sera pas fait, je n’aurai ni paix ni patience.

 

L’enfant couché, Anne-Marie était allée chercher son ouvrage dans le pavillon. Quelqu’un venait sur les cailloux du chemin, en contrebas. À travers les branches, elle aperçut une blancheur. Le cœur lui sauta : il venait. Il avait compris qu’elle désirait tant lui parler aujourd’hui même. Elle alla l’accueillir au portail. Il s’y était arrêté pour passer son gilet, enfiler sa veste.

Le lumignon était resté sur les marches. « Viens au jar-din, mon père est dans la salle. » Elle se fit suivre de Gas-pard vers la grille.

— Ils ont dû te dire leur sentiment sur la mort de cette pauvre petite. Tu sais ce que j’avais décidé. Seulement il fal-lait que cet homme ne s’écartât plus. S’il est en faute, jamais je ne le revois.

Elle levait la figure vers lui, cherchant ses yeux, et il de-vinait la vivante lueur des siens. L’importance de ce qu’elle allait résoudre lui donnait une fièvre extraordinaire. Il la sen-tait aussi animée, aussi belle, que le soir où elle était venue le chercher au fond du verger, la grande fois, après les Co-

 

– 213 – saques. Comme si, de nouveau, la vie changeait et prenait feu.

— Il faut que tu me dises ce qui est. S’il a fait empoison-ner Marguerite, je laisse partir Valentin pour Brioude.

Ils étaient arrivés devant le pavillon. Un papillon de nuit vint voleter sur la lumière. Autour de ce lumignon, le noir de la campagne paraissait sans limites. Comme si cette petite flamme jaune qui vous désignait faisait à deux pas tout plus obscur, plus confus, plus empli de menaces, qu’on entendait bouger sous les feuilles, au long des ravins et des routes.

Eh bien, si l’homme n’avait pas ordonné, ni même voulu cette mort, ne l’avait-il pas amenée par ses crimes ? Tant chercher ! N’avait-il pas tout mérité cent fois, depuis la nuit de Chenerailles ? Laisse, que maintenant nous lui fassions un sort. Je ne demande rien ; mais si, un jour, plus tard, je te vois rire aux choses, je serai heureux jusqu’aux os.

— Je me déterminerai d’après ce que tu pourras me dire, reprit-elle. Je le reverrai ou je ne le reverrai plus.

Ils crurent apercevoir un feu derrière le cognassier. C’était la lune qui sortait de la montagne. Anne-Marie était là, espérant, attendant, s’en remettant de tout à lui. Cette faiblesse à bout de peine qui s’avoue, cette faiblesse et ce-pendant ce cœur. À la lueur de la lune, on la voyait ; et ses yeux, sa face tendue disaient : je sais que tu feras la droiture, que tu me répondras tout droit, sans calculs, sans feintise. Et tu es le seul vers qui je me tourne.

— C’est que je ne sais pas assez, je ne peux pas parler encore, non.

 

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