Gaspard des montagnes - Tome IV

Henri Pourrat · Chapitre 7 sur 44

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Gaspard des montagnes - Tome IV

Deuxième Veillée ............................................................. 48

DEUXIÈME VEILLÉE

 

 

PREMIÈRE PAUSE

 

Le capitaine au Cadran-Bleu. – Préparatifs de duel. – L’incartade relevée. – Gaspard et l’hôte s’écartèrent de la porte pour un officier qui rentrait, son sabre sous le bras : un grand homme sec, dans les quarante-cinq, cinquante ans.

— Un baron, un monsieur de. Il s’est arrêté ici pour faire des recherches dans les registres de curés sur les alliances de sa famille.

— Un peu puant, hein ?

— Oh, il cause. Il a servi en Espagne. À propos de l’incendie, je lui parlais du Dragon : il m’a dit qu’ils avaient peut-être fait le coup de pistolet ensemble.

— Oui, peut-être.

Un demi-quart d’heure après, Gaspard revint avec le Dragon et le lieutenant Rouvet, de l’ex-garde. Ils entrèrent dans la grande salle, peinte de pigeons verts et bleus, de feuillages. Des particuliers de la ville y faisaient un piquet, tout en parlant du déblaiement du moulin auquel on voyait travailler sur place.

— Qu’est-ce que c’est que cet autre, marmonnait Rou-vet. Un baron, à ce qu’on m’a dit ? Quelque garde du corps qui a pris du galon en léchant les pantoufles de Louis XVIII ?

 

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Ils allèrent s’asseoir à la table voisine, demandèrent du vin blanc. L’officier avait devant lui sa demi-tasse, son cara-fon de cognac. Sans vouloir savoir qui pouvait être là, il ne s’intéressait qu’au spectacle du dehors : les ouvriers pio-chant les décombres, un roulier achevant d’arrimer son chargement et donnant un tour de garrot à la liure.

Gaspard s’était tourné de ce même côté du jour : il sem-blait tout occupé à se tirer une épine de l’ongle.

Soudain, le Dragon fut si surpris qu’il faillit le tirer par la veste. L’épingle dont il venait de se servir, comme il l’aurait fichée dans une pelote, Gaspard l’avait piquée dans la main gantée de l’officier, tout droit dans le petit doigt.

L’Officier n’avait pas bronché. Il eut pourtant le senti-ment que quelque chose s’était passé sur sa gauche. Il tour-na très légèrement la tête et, d’un air de hauteur, jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Gaspard l’envisageait sans battre des paupières. Il y eut ainsi un engagement de re-gards. Les yeux de Gaspard se portèrent sur l’épingle, tou-jours plantée dans le gant, puis revinrent droit au capitaine. Eux seuls parlaient dans sa face : une façon de lancer la lu-mière, qui riait, qui défiait, qui poussait on ne savait quoi de terrible.

 

La figure aigre de l’officier, basanée, mais allumée par en dessous d’un sang âcre, devenait grise comme de la cendre. Ce fut une scène si singulière que Rouvet et le Dra-gon la suivirent la bouche entr’ouverte. Puis le Dragon dut comprendre : Robert ! le personnage aux doigts tranchés, qui s’est fait épouser par Anne-Marie.

 

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Robert, cependant, avec un incroyable effort, prit sa tasse. Il la vida lentement, passa d’une jambe sur l’autre. Une espèce de sourire lui vint. À son tour il les défiait, les provoquait du regard. « Et puis ? Je sais bien que vous n’irez pas chercher le commissaire de police. »

Tout cela avait fait si peu de train que les joueurs de pi-quet étaient sortis sans rien remarquer. L’hôte chantonnait dans la cuisine. Un enfant vint acheter des chaussons aux pommes. « C’est trois pour un sou. Bise-moi, tu en auras un par-dessus. »

— Vous avez quelque chose à me dire ? fit enfin Robert. Si vous êtes homme à venir faire un tour, je ne serai pas fâ-ché de la rencontre.

— Voilà une satisfaction que vous auriez pu vous don-ner plus tôt. Mais ça va : je me battrai avec vous. De peur, ajouta Gaspard de fort près, que la justice ne s’occupa trop d’un homme dont telle personne porte le nom.

— Cette personne l’a porté et le porte encore, dit Ro-bert, en versant un peu de cognac dans sa tasse, et il y trem-pa un morceau de sucre. Peut-être estimez-vous qu’elle eût fait meilleur ménage avec vous-même. En attendant, oui, elle porte mon nom. Vous me direz que ce n’est plus pour longtemps, mais vous n’en savez rien.

— C’est trop parler, dit Gaspard, sortons d’ici.

Rouvet avait tiré à part le Dragon et essayait de lui faire expliquer ce qui se passait.

— D’ailleurs, reprit Robert, une personne d’un tel mérite ne saurait en aucun cas être à vous. Car, ou bien je vous ex-pédie, ou bien vous m’expédiez. Et, dans cette dernière al-

 

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Gaspard respirait lourdement, comme un taureau. La honte le brûlait. Une honte plus insupportable que si cet autre l’avait dépouillé, mis tout nu. Mais brusquement cette idée l’aborda : il cherche à m’exaspérer ; pourquoi veut-il me faire perdre le nord ? Du coup, à sa façon de traîner la voix, d’observer la salle, il devina que Robert préparait quelque tour.

— Laissez vos mains sur la table. Rouvet se contentera de ce que je lui dirai, que j’accepte de me battre avec vous. Il vous servira de témoin, n’est-ce pas, lieutenant Rouvet ?

Rouvet se rapprocha, la mine sombre. Il accepta d’un coup de tête.

— Eh bien, dit Gaspard, je vous prie de désarmer votre client. Retirez-lui les pistolets qu’il a sous son habit.

Je te voyais venir : tu me lâchais le coup dans le ventre, tu sautais par la fenêtre. Et ton cheval peut-être tout sellé à l’écurie… Ce n’est pas si bête, ce déguisement qui te permet de porter des armes.

Le Dragon s’était saisi du sabre et s’était rendu chez Ronzier qui devait en avoir un tout pareil.

De plus en plus sombre, Rouvet toisait la salle à grands pas. Il attira Gaspard, le poussa contre la muraille. « Qu’est-ce que c’est que ce pâtissier ? Me le donnes-tu comme bon ? »

— Vous verrez, on se battra dur.

 

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Rouvet, après l’avoir soupesé de son petit œil vert, don-nait des conseils à son client. Le Dragon revint avec deux sabres. Il connaissait un bon endroit, un pré enclos d’arbres, derrière la ferme de la Calandre.

— Oh ! fit Robert, pas si vite. J’ai un petit rendez-vous. Dans une allée du cimetière. M’accompagnera qui voudra, d’ailleurs.

Et on ne le contraindrait pas à se battre avant ce rendez-vous-là. On ne pourrait que l’assassiner. « Mais je vous pré-viens que je crierais haut ! » Redressé maintenant, relevant vers eux son nez court, il les menaçait visiblement d’ameuter les gens, pour se proclamer l’époux d’Anne-Marie Grange.

Gaspard… Le Dragon a dit ensuite ne l’avoir jamais vu ainsi : un condamné à mort. Ce silence pénible durait. Cho-pine, couchée sous la table, se prit tout à coup à se gratter, en battant le plancher précipitamment.

— Enfin, demanda Rouvet prêt à la colère, pour quelle heure est-ce ?

— Emportez ces sabres, fit Gaspard, mais comme quelqu’un qui revient d’un autre monde, nous ne nous bat-trons pas.

Les amis l’écoutaient sans croire l’entendre. Rouvet vou-lut parler.

— Il n’y aura pas de duel. Son rendez-vous… Je sais que tout est réglé… Nous ne nous battrons pas, non.

 

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Robert se versa un autre doigt de cognac. À des lieues d’eux, de tout cela. Il prit la soucoupe et envoya un peu de café qui restait sur les guêtres de Gaspard.

Gaspard demeurait là, tête basse. Rouvet, les bras croi-sés, les oreilles dressées, les yeux sur lui, se hérissait. Le Dragon sentait la sueur lui couler dans le dos.

Leur étonnement même le réveilla, à la fin. Il sortit de son hébétude. À peine s’ils virent comment, il se saisit de Robert, l’empoigna au collet, le planta tout debout. « Es-sayez de crier ! Vous ne crierez pas longtemps. Riche idée que vous avez eue de cette incartade. Je vais vous la renfon-cer dans les côtes ! » Tout son sang le portait. Il tenait Ro-bert par le cou : on entendait craqueter les os. « Un duel ? Mais après le rendez-vous, pour qu’elle soit là prête à vous couvrir de son corps, n’est-ce pas ? Quelle comédie ! Voulez-vous que je vous force à ne plus parader ? Voulez-vous que j’arrache votre habit à coups de fouet de poste ? » Dans sa rage il le secouait comme pour l’enflammer on secoue un brandon. « Ne me brutalisez pas », râlait Robert. « Et vous irez droit ! Et où je dirai ! Et comme je dirai. Sinon rien, rien au monde ne m’empêche de vous coller par terre et de vous écraser la figure. »

Il le souleva de six pouces encore, puis l’appliqua sur la chaise. « Voilà ! je vais vous parler. Si vous manquez l’heure du rendez-vous, tant pis. Ce ne sera d’ailleurs pas vous qui vous y montrerez tantôt. »

 

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