Gaspard des montagnes - Tome IV
Troisième Pause ................................................................. 198
Le garde-habit craquait dans un coin d’ombre. Du fond de cette vieille chambre, encombrée et basse comme un dé-barras, Anne-Marie voyait s’entr’ouvrir le chancelant royaume de la mort.
TROISIÈME PAUSE
Après la mort de Marguerite. – La Perrine vient aux Es-cures. – Elmire Chargnat y vient aussi. – Intervention d’Anne-Marie. – Marguerite est morte. On ne l’entendra plus réciter la Passion, en reprenant longuement son souffle, on ne verra plus ces grands yeux bleus de timidité, qui n’étaient qu’à elle. Anne-Marie en est toujours au mot de la Perrine : « Le malheur de ma petite lui est venu par les vôtres. » Faut-il comprendre : Marguerite a pris vos malheurs si à cœur que c’est allé chercher sa maladie ? Cela seulement, ou qui sait quoi ?
Le jour de l’enterrement, au petit soir, Anne-Marie a voulu reparler à la vieille. Elle l’a trouvée qui sortait du bois, un fagot en travers des épaules.
— J’ai vu un serpent gros comme le cou de ma cruche. Je lui ai crié : Va-t’en, sale bête ! Il s’est tourné, il a pris la détourne. Mais il y en a que le démon attend !
Elle restait là, toute ployée sous le faix de branches mortes. Anne-Marie regardait, cramponnée au fagot, ces mains brunes où un peu de sang noir avait séché sur des égratignures. Elle sentait les yeux de la vieille arrêtés sur elle, pour lui signifier plus de choses que ses paroles ne lui en disaient.
– 198 –
— J’avais bien besoin des peines de ma petite pour vivre. Mais le malheur est venu du côté que vous savez. Maintenant, mes joies sont finies.
Anne-Marie ne voudrait s’entretenir que de son chagrin. Impossible pourtant de ne pas rouler des idées tout le long du jour et impossible aussi de se faire une idée sur ce qui est arrivé chez la Perrine. Comme il lui tarde que Gaspard soit de retour.
Y sera-t-il pour l’entrevue avec Gilbert ? Pourvu que le père ne se doute pas de ce qui se passera. Il a vieilli, ces temps-ci. La mort de Marguerite n’a pas tiré de lui la moindre marque de peine. « Tu pleures ? Mais ça ne nous est pas parent ! » Reste qu’au premier mot sur Robert, il en-trera en fougue. Anne-Marie n’a pas trouvé le moyen d’amener cela encore.
Au bout de toutes ses inquiétudes, elle retrouve ainsi Robert.
… Elle cousait dans le pavillon, au bout de la terrasse. Henri apprenait au chien à rapporter des pierres, et tout en jouant s’éloignait avec lui du côté de la remise. Deux nuages marchaient avec lenteur. De la rampe serrée des sapins sor-tait une fumée qui bouclait en l’air, bleue comme une per-venche. Que tout était calme. Là, dans le prunier, deux oi-seaux jouant à « ta place me plaît », sautaient de branchette en branchette, ou se suspendaient la tête en bas pour bec-queter une prune.
À trois pas des marches on voyait un glaïeul. Si frais, si élancé, si rose. Il avait sa vie. De la terre, des pluies, du so-leil et des souffles de l’air, ce glaïeul se faisait une vie d’innocence et de merveille. Il poussait, il se tournait vers la
– 199 – lumière de Dieu. Comme c’est apaisant de regarder une fleur.
Pauline parut. Ses escarpins criaient sur le gravier. On la sentait toute chaude de ce qu’elle avait à dire. Elle s’assura qu’Henri était loin vers le préau. Elle n’en poussa pas moins la porte, et tira sa sœur par le bras sur une chaise.
Voilà, elle avait rencontré Elmire, une Elmire tout en mouvement, très affectée, mais dévorée de curiosité sur la mort de Marguerite. C’était à se demander quels soupçons lui étaient venus sur cette mort ?
Anne-Marie continuait de coudre. Elle appuya sur son dé pour y enfoncer le doigt, tourna la tête vers le jet de glaïeul.
— Je suis plus qu’intriguée. Il paraît qu’Elmire ne manque pas un bal depuis la fin de son grand deuil. Elle lirait même des romans mythologiques, à ce que dit la Poule-Courte, – ce doit être des livres de fables galantes. Enfin, certainement, il y a quelque chose qui la travaille.
Pauline voulait savoir ce qu’Anne-Marie était portée à en penser. Sans cesser de coudre, Anne-Marie montra par sa mine qu’elle n’imaginait ni ne cherchait rien.
— Pour moi, elle a peur. On a voulu vous empoisonner. Elle se demande si l’on n’a pas empoisonné Marguerite, et si son tour à elle ne pourrait pas venir. Comprends-tu ?
La réserve d’Anne-Marie faisait bouillir Pauline. Il n’était pas possible qu’on continuât de vivre ainsi sous la menace. Oh mais, elle savait ce qu’elle allait faire ! Il fallait connaître le vrai de cette mort. Valentin parlerait à Jeuselou. Elle, elle reverrait Elmire avant dimanche pour tirer au clair le fond de
– 200 – sa pensée. Et l’on aviserait au plus tôt, sans attendre Gas-pard.
Anne-Marie ne répondit rien. Comme Henri revenait en courant avec le chien, elle se pencha, rouvrit la porte toute grande.
Deux jours passèrent, trois jours. Anne-Marie se disait qu’elle ne voulait pas être mêlée à la folie, aux histoires des gens. Qu’elle n’avait pas à s’enquérir de ce que combinait Pauline.
Peut-être déjà Pauline avait-elle averti le père. Ces der-niers soirs, dans la cuisine, les mains à cheval sur les cuisses, il ouvrait de gros yeux sur les uns et sur les autres. Il se met-tait sur pied avec un « ha ! », prenait son chandelier à la cheminée. « On serait mieux en terre qu’en pré », soupirait-il. Il se plaignait de rhumatismes volants, mais ce n’était pas cela…
Ils se trouvaient dans le préau, ce matin-là, Henri et elle. Ils ramassaient les pommes tombées, les véreuses, ces vertes à peine brunes sur une joue, et les coupaient en quar-tiers pour les lapins. Louise cria de la cour que Perrine était là qui voulait parler à la maîtresse.
La Perrine vint. Elle commença par des plaintes. Son pe-tit bien lui aurait permis de tenir une vache, mais cette vache, elle ne l’avait pas. Elle avait toujours été si honnête ! « Deux fois j’ai trouvé de l’argent sur le chemin et je l’ai fait crier à la porte de l’église. » À présent comment ferait-elle pour vivre ? « Madame, si vous avez deux sortes de pain mangez le meilleur. Le malheur vous tombe dessus tout d’un coup, dans la vie. Ce n’est pas pour vous le reprocher, mais
– 201 – cette cache, voilà ce qui nous a porté tort. J’aurais encore ma pauvre petite. Tandis qu’à présent je ne sais pas que de-venir. Si tu crèves, ce sera comme ça ! »
Anne-Marie l’envisageait, si oppressée qu’elle n’arrivait pas à lui dire qu’elle l’aiderait, qu’elle l’assisterait. La Perrine amenait enfin sa demande : M. Grange ne pourrait-il pas lui avancer un peu d’argent, de façon qu’elle achetât une vache ? Cette vache lui tenait-elle assez au cœur ! Elle ne s’était pas consolée d’avoir vu crever la sienne au mois de mars.
Si elle a une vache, la voilà guérie de la mort de Mar-guerite. Non, je la juge à tort. Une vache, aujourd’hui, pour elle, ce serait ce que serait pour moi une aide, un appui.
— Vous ne direz rien à mon père : nous nous arrange-rons toutes deux.
— Ah, pauvre dame, je vous mettrais en Paradis si je pouvais ! C’est ma pauvre petite qui m’a soufflé de venir vous trouver. La nuit, je parle avec elle, je me rappelle ses mots. Elle le savait, voyez-vous, elle le savait par avance, et comment lui viendrait sa mort.
En partant, au coin de la remise, elle se retourna, jeta un coup d’œil sous les pommiers, entre les troncs et les pieux qui soutenaient les branches. La main sur le bras, elle arrêta Mme Anne-Marie.
— Il y en a un… Je lui ai dit : Tu es pour le diable.
– 202 –
Après le dîner, Anne-Marie partit avec l’enfant pour la Belle-Bergère. Elle espérait qu’on leur y donnerait des nou-velles de Gaspard.
Dans l’allée, cahotant, se haussant sur une roue comme un homme qui boite, arrivait le coucou d’Elmire.
Il fallut rentrer, envoyer Henri aider Louise à cueillir les fèves, s’enfermer avec la demoiselle dans cette odeur de fri-ture à l’huile de noix de la salle à manger.
Tout vint comme elle l’avait prévu. « On n’a pas pu vous atteindre, on s’est revanché sur votre Marguerite. Et puis elle avait des attraits et ce mariage la rendait si heureuse ! Vous ne savez donc pas que certaines natures ont du plaisir à faire le mal, non pour aucun intérêt qu’elles y aient, mais pour rien, pour le plaisir. On ne peut pas voir le bonheur d’autrui quand on est soi-même sans bonheur. »
Vouloir le mal par haine des créatures. Cela donnait le vertige à Anne-Marie. Elle regardait ses mains au creux de sa robe. Était-il sûr pourtant que cette mort fût le fait du poi-son ? Comment aurait-on empoisonné Marguerite ?
— Elle est restée seule en haut dans la matinée du di-manche. Quelqu’un a pu trouver la clef, ouvrir, entrer, que sais-je ? Un peu de poudre blanche dans du papier blanc… Il y a des cas où l’arsenic n’agit pas aussitôt. Ah ! c’est épou-vantable !
Anne-Marie évitait de se demander si Elmire était dans le vrai sur ce poison. Elle se disait seulement : Pauline cer-tainement le croit et la Perrine le croit de même. « Il y en a un : je lui ai dit : Tu es pour le diable. » C’est Robert qu’en pensée elle accuse ainsi.
– 203 –
— Si vous m’aviez écoutée ! disait Elmire. Je ne pouvais vous faire part de mes soupçons, je n’avais rien qui les ap-puyât et vous les auriez rejetés bien loin, dès qu’ils portaient sur un époux, même indigne. En m’écoutant, pourtant, vous sauviez cette jeune paysanne. Vous vous souviendrez que j’ai voulu la sauver ; je le jure devant Dieu ! Et j’espère main-tenant que son sang retombera sur la tête de l’assassin.
Toujours des phrases. Anne-Marie sentait qu’Elmire avait dû s’entendre avec Pauline, peut-être prendre des me-sures avec elle. Mais il est inutile que je la questionne ; elle se défie de moi et de mes dispositions.
Relevant les yeux, elle considérait les chasses du papier peint. Près du placard, on ne distinguait plus qu’un person-nage à veste verte, sur une confusion d’ombres, de taches, où le salpêtre montait en nuée grise. Et il lui semblait qu’elle s’enfonçait semblablement dans l’étrangeté et dans les brumes.
Elle n’était pas allée à la Belle-Bergère. Elle ne savait que devenir, toute mécontente d’elle-même, tout à la gêne. Elle sentait qu’il se tramait quelque chose à côté d’elle et en dehors d’elle. Pauline menait cela. Le père avait des allures bizarres, comme s’il s’attendait à quelque événement. Il sor-tait moins, il dormait mal. Il avait même réglé les sonneries des quatre horloges à un quart d’heure d’intervalle, de façon à savoir toujours de nuit l’heure qu’il était.
Anne-Marie réfléchissait. Elle étendait du linge entre les pommiers au fond du préau. Il lui avait fallu de l’air, bien qu’elle se sentît lasse comme un soir de grande lessive. Ap-puyée en avant, elle laissait ses mains pendre, les poignets
– 204 – sur la corde. Elle aimait ce coin, ces vieux petits pommiers penchés, contournés, aux fourches garnies de mousse. Cela formait un bocage comme d’un ancien temps de rondes, tout pauvre et bon, paysan. Une pomme tombait, roulait un peu dans les pâquerettes. La branche, en se rétablissant, faisait tout bas le signe d’une grande paix. Entre les écailles des longs bras tortus et les grosses coques de feuilles sombres, le bleu du ciel – lointain à ne pouvoir le joindre – paraissait si pur dans sa finesse que le tissu d’une fleur n’était pas aussi pur.
Et si Marguerite était morte de maladie ? Elles aiment tant bâtir des histoires…
Anne-Marie ne se donnait pas la permission de croire que Robert eût fait mourir la petite. À cause de son chagrin, elle détestait cette joie, qu’elle ne voulait pas reconnaître et qui la gagnait malgré elle. On ne devait pas accuser trop vite Robert. Gaspard l’avait dit : c’était une question d’argent pour cette Elmire, qui avait peur d’avoir à revenir sur les af-faires d’Amédée et de César. Argent aussi pour la Perrine : mettre Robert en avant, afin de m’obliger à donner une vache. L’argent partout, qui mène tout. On voudrait pouvoir vivre dans un ermitage. Mon Dieu, faites à mon enfant un cœur sans détour. Que je lui apprenne à haïr le mal, à haïr le veau d’or.
Un grand zèle la montait, et elle sentait à présent que dans cette colère elle trouverait son chemin. En se parlant à mi-voix, elle allait le long des cordes, entre les pommiers. « Ce n’est pas le droit ! ce n’est pas le juste ! » disait-elle, pensant aux vraies raisons pour lesquelles Pauline, la Per-rine, Elmire, condamnaient Robert. Le vent soulevait, em-
– 205 – plissait, claquait les pièces de linge et son visage brusque-ment était enflammé de soleil ou voilé d’ombre.
Mais soudain elle rougit violemment. Elle comprenait ce que lui voulait sa colère et dans quelle tentation elle avait vécu ces derniers jours. Car elle avait deviné à quoi travail-lait Pauline et elle s’était efforcée de n’en rien savoir.
Pauline, justement, la trouva encore là, sur les quatre heures. La voyant enfoncée en ses pensées, elle parla de choses indifférentes, comme pour tâter le pavé, puis se mit sur Elmire, sans trop dire d’abord qu’elles avaient conféré ensemble.
— Sais-tu que c’est vrai, qu’elle a une intrigue avec le surnuméraire de l’enregistrement. Elle le recevait à son do-maine. On raconte qu’il tient maintenant garnison dans sa chambre et qu’on l’a vu sortir de nuit par le jardin ! Qu’est-ce que tu dis ?
Anne-Marie ne disait rien. Elle était sûre, elle, qu’Elmire avait quelqu’un d’autre que ce jeune homme dans le cœur : comment croire alors à ces amourettes ? Mais elle ne discuta pas. Regardant pensivement sa sœur, elle commença de rapporter ce qu’Elmire pensait de Robert et de la mort de Marguerite, cela d’une façon lente, coupée, comme se de-mandant si elle devait la suivre dans ses vues ?
Pauline s’échauffa. Elmire avait cent fois raison ! Quelle folie de ne pas voir les choses comme elles étaient et de ne pas faire le nécessaire. Fallait-il, allons, tant marchander pour cet homme ? Un peu d’eau bénite sur la tête, et que tu seras bien pour ton repos et pour le mien !
Anne-Marie entr’ouvrit les lèvres avec effort. « Non, dit Pauline, ne dis rien, je devine, écoute. Gaspard ne doit pas
– 206 –
être mêlé à cela. J’ai parlé à Jeuselou. Ils partent demain soir pour Brioude, lui, Valentin, Benoni. Elmire a donné des indications qui permettront de surprendre Robert et son frère. Ils se troubleront, ils avoueront. Gaspard n’y aura même pas trempé. »
Une rougeur montait au cou d’Anne-Marie, lui envahis-sait la face, pour céder dans le moment à une effrayante pâ-leur. « Je suis fatiguée… L’oncle disait… qu’il faut s’étendre… à plat sur l’herbe… » Elle n’acheva pas. Pauline la vit toute longue par terre. Comme une morte. Elle courut au lavoir, rapporta de l’eau dans ses deux mains, lui en jeta au visage.
Anne-Marie revenait à soi. Elle soutenait qu’elle ne s’était pas évanouie. Se sentant fatiguée elle avait seulement voulu s’étendre.
— Que tu m’as fait peur !
Pauline s’inquiétait de la voir si pâle, avec cette figure tendue, ces yeux arrêtés droit devant elle. Elle voulut aller chercher de l’eau d’arquebuse à la maison. Anne-Marie la re-tint par la jupe : « Là, donne-moi la main… Tu vois bien que je suis debout. »
Elle se redressa, remit ses vêtements en ordre. Puis, avec une extraordinaire autorité, elle qu’on voyait perdue dans les hésitations, partagée par les doutes :
— Dis à Valentin de les retenir tous. C’est moi qui dois décider.
– 207 –