Gaspard des montagnes - Tome IV

Henri Pourrat · Chapitre 2 sur 44

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Gaspard des montagnes - Tome IV

Deuxième Pause ..................................................................... 9

Des tambours, s’éloignant, se rapprochant, ne cessaient de battre la générale dans les quatre quartiers de la ville.

 

DEUXIÈME PAUSE

 

Les bruits publics. – Visite inattendue. – Le matin vint mouillé et le vent tomba un peu. De grosses vapeurs fuyaient, sur la place, teintes de rose, traînant une odeur de suie si âcre qu’elle coupait l’haleine. Parmi les tuiles cassées et les flaques, des ouvriers envoyaient encore des seaux d’eau aux poutres charbonnées qui sifflaient. Deux pans de pisé restaient debout, cuits comme des briques. Le temps était bas : un de ces matins jaunes de décembre où les mon-tagnes semblent proches sous leurs genêts et leurs pins.

Assis sur une mauvaise chaise, Martin, l’épaule basse, considérait son désastre.

« Je suis découragé, disait-il à Mariette qui aurait voulu l’emmener, j’aimerais autant mourir. — Mourir, pauvre père ? Tant de travail comme nous avons ! Et s’il y a des pe-tits enfants à élever ? — Ha, je ne me sens pas fort. J’aimerais autant mourir. »

Des ouvriers, des domestiques de maison bourgeoise, les petites gens des boutiques, qui revenaient, la soupe du matin mangée, toute une jeunesse blonde ou brune de ser-vantes, de ravaudeuses, de blanchisseuses, tournaient par là autour, s’arrêtaient, repartaient, se montraient une meule

 

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éclatée ou quelque cruche verte au milieu des gravats. À la dérobée, on jetait l’œil sur Martin. Des vieilles gémissaient. « Un malheur pareil, ça vous plie un homme ! – De la vie et des jours !… »

Lâchant la besogne et se battant les côtes de ses bras pour se réchauffer, un de ceux qui noyaient les décombres racontait comment il avait le premier vu les flammes. Ceux de la campagne arrivaient pour la messe : les femmes toutes lourdes sous leurs capes pesantes, les hommes lents et gauches, avec leurs grandes guêtres embouées, leurs habil-lements roides et leurs chapeaux plus larges que leurs épaules. Ils traînaient, s’attroupaient, sans trop parler, em-barrassant le passage avant de se décider à entrer dans l’église.

On s’entre-regardait. « Un feu mis… » Une sourde fièvre chauffait les têtes. Certains voulaient qu’on eût vu des choses étranges. Il se racontait déjà qu’au moment où tout craquait, alors que les flammes paraissaient devoir dévorer le quartier du Chicot, le curé avait paru sur la place ; il s’était fait soulever de sous les bras par deux hommes en habits de soldats parce qu’il fallait qu’il ne touchât pas terre, et il avait conjuré le feu. Aussitôt la flamme avait baissé. On sait bien que les prêtres ont pouvoir sur les incendies ; reste qu’ils ne les conjurent pas sans courir des risques terribles.

Il se disait que le sacristain avait passé devant le portail vers trois heures de nuit. Il faisait le tour de ville avec sa cloche :

 

Réveillez-vous, vous qui dormez !

Priez pour Jean Clod trépassé.

 

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Il avait vu trois hommes collés au mur, qui ne parlaient pas et qui semblaient attendre.

— La dame des Escures couchait au moulin…

Autrefois, chez elle, à Chenerailles, elle avait eu la visite des messieurs des bois, ceux qui arrêtaient les diligences. Ils venaient se saisir d’un papier considérable, une contre-lettre qui déchargeait son oncle, Jérôme Grange, de plus de trois cent mille francs de dettes fictives. Elle avait tranché les doigts du plus maître de tous, sous la porte, si bien qu’il avait juré de lui faire crier pitié quelque jour. Et quand elle s’était mariée, son mari avait disparu dans la semaine ; et quand elle avait eu un enfant, cet enfant lui avait été ôté, – elle ne l’avait retrouvé que depuis six mois1. Alors ce feu, c’était la queue de la vieille histoire.

Les gendarmes enquêtaient. On les voyait se donner du mouvement. Le procureur du roi vint même parler au Dra-gon. Pour eux, le feu avait pris par la faute de Martin : après la messe de minuit, en souvenir du bœuf et de l’âne de la crèche, on donne toujours une ration aux bêtes ; et il avait oublié la lanterne dans la paille.

Mais les gens laissaient dire.

L’hôtesse, ayant toqué, poussa la porte ; et, rattrapant ses voiles de deuil, agitant tout l’espace, entra Mlle Elmire Chargnat.

 

1 Voir le Pavillon des Amourettes.

 

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Elle s’élançait vers Anne-Marie, l’embrassait, l’accablait d’exclamations, de protestations, de démonstrations.

Anne-Marie ne croyait pas voir ce qu’elle voyait. El-mire ! Elmire dans sa chambre. La sœur de ces Chargnat qui nous ont fait tant de mal, qui nous ont volé le papier de l’oncle que les autres n’avaient pas su découvrir. Ils sont morts, ils ont rendu leurs comptes, mais que me veut à pré-sent cette grande fille-chèvre ?

L’entendait-elle bien ? Elmire lui offrait avec de chaudes instances de s’installer dans sa maison du Pontel. Anne-Marie arrivait à peine à dégager ses mains, à respirer, à comprendre.

Le matin restait couvert ; et dans cette chambre, où une tasse de lait chaud fumait sur la commode, l’ombre s’alourdissait encore. Malgré cela, au miroir de la cheminée, Anne-Marie se vit blêmir. Cette idée l’avait traversée : El-mire peut tout oser, elle me tient ; jamais je ne m’étais bien représenté cela. Elle sait toute notre histoire, puisque ses frères et les messieurs ne faisaient qu’une bande. Elle sait le malheur de ma vie et que mon mari s’est trouvé être ce Ro-bert, le monsieur même à qui j’avais tranché deux doigts, à Chenerailles. Elle peut nous honnir, dire à tout le monde que mon enfant est le fils d’un malfaiteur… Que me veut-elle ? Il y a eu trop de guerre entre nos familles : avec nous elle ne saurait en être que sur la grimace.

Elmire dut sentir qu’Anne-Marie ne répondait guère à ses empressements.

— Je suppose que d’atroces calomnies ont noirci mes proches. Un jour je lèverai devant vous le voile qui couvre trop de forfaits. Mes pauvres frères ! Ils voyaient si clair, –

 

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César a été le premier à parler d’une contre-lettre au respec-table M. Grange, – ils étaient si bons ! Souvenez-vous de nos projets : César, puis Amédée, ils ont tous deux désiré d’épouser votre sœur Pauline, et quelle joie ils se faisaient de vous faire la surprise de cette contre-lettre au jour des noces !

Voilà arranger les affaires, pensait Anne-Marie. Com-ment a-t-elle le front de me débiter tout cela ? Et pourquoi, surtout ? C’est à n’en pas revenir.

Elmire s’avança pour reprendre la main d’Anne-Marie, n’osa, posa la sienne sur la petite commode à boutons de cuivre.

— Ma bonne amie, ne voyez-vous pas que les mêmes malheurs nous menacent. Robert n’est pas mort. C’est lui qui a étranglé le pauvre Amédée, il n’y a pas six mois. Nous sommes toutes deux ses victimes : unissons-nous contre ses entreprises.

Anne-Marie vivement l’arrêta, d’une main levée, l’empêcha de poursuivre. Elle avait entendu l’enfant se tour-ner derrière les courtines. Peut-être s’éveillait-il, tendait-il l’oreille. Sur la pointe des pieds, elle emmena Elmire jusqu’au bout du couloir. Si Robert a tué Amédée, songeait-elle, où étaient les torts ? Amédée l’avait trahi et était bien aussi avant dans le crime. Mais à présent je la comprends ! Elle croit que Robert a fait mettre le feu au moulin, et elle a peur qu’il ne le fasse mettre chez elle.

Elmire, cependant, étouffant la voix, revenait à la me-nace qui pesait sur leurs familles. Il faudrait aviser des me-sures à prendre, se renseigner, s’avertir l’une l’autre. Anne-

 

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Marie, reprenant les choses de plus haut, ne voulait pas que l’incendie fût le fait de Robert.

En bas, des hommes s’affairaient et criaient. Poussant avec des perches, ils renversèrent un bout de mur branlant. Le gros vent revenait par à-coups sous le ciel chargé. Der-rière les gargouilles de la tour, les montagnes avec leurs quartiers de forêts, de pacages, leurs hauts ravins, leurs échines de pierre, bleuissaient sombrement, comme quand il va pleuvoir.

Anne-Marie écoutait Elmire et la démêlait mieux. Elle n’est pas venue me signifier qu’elle a barre sur moi par mon secret : simplement, elle a peur de Robert et des siens. Elle désire se rapprocher de nous pour se mettre sous la protec-tion de Gaspard.

Cet air de douceur, de calme, de jeunesse, qu’elle ne perdait que pour des moments, Anne-Marie l’avait retrouvé. Ses yeux couleur de noisette, toujours si parlants, disaient peu à peu qu’elle était moins roidie, moins lointaine. Écar-tant ses voiles, et comme cédant à son élan, Elmire lui res-saisit les mains.

— Venez chez moi ! Votre cousin Gaspard vous ramène-ra plus tard aux Escures. Je sens que je peux tout vous con-ter, tout vous confier. Si vous saviez, bonne amie !

Elle lui jeta les bras au cou. Anne-Marie, remuée, lui rendit son embrassade.

— Voyez, j’y vais de tout mon cœur : faisons alliance. Si nous ne devenions pas grandes amies, il arriverait des mal-heurs, je vous le jure. Avec vous, je serai tranquille. Je vous donnerai un petit paquet blanc. Nous nous concerterons, votre cousin, nous deux…

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Elle parlait avec action, et ses mots, sa voix, son geste, sentaient la vérité, montée toute chaude du fond de l’être. En garde tantôt contre cette personne à transports et à con-vulsions, Anne-Marie se laissait maintenant gagner. Si l’on avait des affaires avec Robert, jamais, pourtant, elle n’accepterait l’aide d’Elmire Chargnat contre celui qui était son mari, le père de son enfant. D’ailleurs elle n’avait con-fiance qu’en un seul être au monde.

Ce fut un soulagement pour elle d’entendre un pas dans l’escalier. Gaspard venait les chercher, Henri et elle. Elmire reprit son allure de théâtre.

— Êtes-vous armé ? prenez garde ! On a pu tendre un guet-apens sur la route.

Il souriait, il fit semblant de pousser Anne-Marie vers la chambre.

— Dépêche. J’ai les couvertures.

Lorsqu’elle revint avec l’enfant, elle ne retrouva plus Elmire.

— J’ai pensé rêver ! Elle veut que nous soyons amies. Le croiras-tu ? cela m’a touché, dit de cet air-là. Je ne peux pas prendre d’elle une mauvaise idée.

— Oui, elle veut ; et quand la lune aura tourné… Laisse-moi ça, va. Ton Elmire et ses amitiés, ça sent l’échauffement de cervelle.

Ils se turent à cause de l’hôtesse qui sortait de la cuisine.

— Ce feu, demanda-t-elle très bas, lorsque Henri fut dans la voiture, toi, penses-tu, comme Elmire Chargnat, que quelqu’un a pu le mettre ?

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