Gaspard des montagnes - Tome IV

Henri Pourrat · Chapitre 12 sur 44

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Gaspard des montagnes - Tome IV

Sixième Pause ........................................................................ 86

C’est le domaine des Chargnat. On vit. On mène ainsi une comédie de ruses et de pièges. Et puis ? Qu’a-t-on de tout cela ? Nous avons mené un triste jeu ce soir.

On tenait Elmire, bon. Mais il croyait sentir que sous le bavardage d’à présent, elle méditait à part elle quelque en-treprise.

 

SIXIÈME PAUSE

 

À l’Arbre Blanc. – Le bornage. – Devant les Monts-Dore. – La carriole penchait, quand une roue s’enfonçait dans les mottes poussiéreuses, entassées pour les combler dans les creux du chemin. On longeait des pacages dont les fonds étaient tout de touffes bleuâtres. De mauvais pacages froids, sablés d’un jaune pâle là où les jeannettes étaient en fleur ; et ailleurs, là où c’étaient les soucis d’eau, d’un jaune écla-

– 86 – tant comme l’or. L’air était presque doux. Un ruisseau rou-lait en clapotant. Dès qu’on passait, il s’y abattait des gre-nouilles.

On retrouvait les bois. Gaspard montrait les parcelles de belle venue. Partout les pignoles s’entr’ouvraient aux pre-mières tiédeurs et cela faisait, en plus lent, comme le pétil-lement d’un feu. Deux graines blondes tournoyantes s’en al-laient dans un souffle d’air.

— Tu vois, le pin laisse ses enfants partir à l’aventure, tandis que le père sapin les sème près de lui.

Puis Gaspard reprenait :

— Ces sapins-ci, des monts du Livradois, seraient moins sujets à se piquer que ceux des monts du Forez. Encore faut-il les luner, les couper au bon moment de la lune.

Mais tout ce qu’il disait prenait un air faux, dit pour boucher du vide. Parce qu’Henri faisait trop sa tête de fils de monsieur, sans doute. Robert a toujours la mine de s’ennuyer ou de se moquer. Le petit s’en tient à l’ennui, et il s’y tient raide.

Ils arrivaient à l’Arbre-Blanc Anne-Marie croyait bien savoir pourquoi cette face de bois de Gaspard, cet éclat cou-pant de ses yeux. N’avait-il pas fait exprès de passer par là pour lui rappeler les choses ? C’était à ce gros sapin qu’elle avait été liée, toute dépouillée, et blessée d’un coup de cou-teau et laissée pour morte. Après un regard encore sur Gas-pard elle se sentit allégée, joyeuse : comme il se raidissait…

Des particularités de l’arbre la frappèrent : un nœud énorme, empâté de suif, deux racines qui ressortaient d’une

 

– 87 – place sèche. Le jour de sa blessure elle avait dû remarquer cela, mais elle s’en apercevait seulement à cette heure.

— Arrête, je veux revoir un peu.

Elle avait parlé avec une espèce de gaieté. Il répondit assez durement que cela les mettrait en retard.

— Tu me ramèneras ?

— Pas de sitôt. Je pars lundi.

Il partait. Elle le savait d’avance. Mais si elle le voulait elle pourrait encore l’arrêter, en lui racontant l’histoire d’un de ces derniers jours.

La Louise récurait un pot de lait avec des orties devant le portail. Elle avait reparu, tout extraordinaire. « Ho ! Ma-dame, qu’est-ce qu’il faut entendre ! Il vient de passer un mendiant, un crasseux, tout en poil, on lui voyait courir les poux derrière les oreilles, et des gros. Il me toise : « C’est pour la dame que tu t’échines ? Si j’étais que de toi, avec une pincée de farine blanche dans sa soupe, j’en serais tôt débar-rassée. » Moi, saboulée, j’ai fini par dire : « Si elle ne meurt que de cette mort, elle vivra encore cent ans après moi ! »

Anne-Marie lui avait défendu d’en parler à personne. Ce n’était rien : le mot en l’air d’un mauvais homme à la tête à moitié perdue. Et, s’était-elle dit, Robert n’est pas derrière. Elle avait trop senti qu’il désirait non pas sa mort, mais de revenir près d’elle. Alors elle s’était aperçue qu’elle détestait son mari depuis qu’elle avait promis de l’accueillir aux Es-cures.

Ce qu’il y aurait à faire, elle tâcherait de le faire. Quant à changer de cœur, cela se pouvait-il ? Ce mariage devait

 

– 88 – commander ses actions : il ne saurait commander ses senti-ments. Robert était son mari, non pas le compagnon de sa vie.

Il avait voulu l’égorger un jour. Variable comme il l’était, il pouvait le vouloir de nouveau. Si le mendiant était un de ses hommes ? Elle aurait dû mettre Gaspard au fait. « Et maintenant, regarde comme tu pourras me laisser ici et n’avoir pas de crainte. »

 

En bordure du bois, Valentin faisait planter les bornes. Le voisin, M. Regouyat l’aîné, se trouvait là, les pouces aux entournures. Il avait demandé qu’Henri vint assister au bor-nage. Il fallait qu’il pût se le rappeler dans soixante ans et re-trouver les limites. D’un coup de pioche, le métayer cassait franc, en deux, quelque caillou bien net, il enterrait les mor-ceaux de chaque côté de la borne. « Tu vois, mon petit, ce sont les témoins ; ils assurent contre un déplacement. » On arrosait le tout d’un verre de vin, pour plus de solennité.

 

D’un peu loin, une troupe de gamins en sabots observait ce monde. Ils reculèrent, les sauvages, lorsqu’Anne-Marie al-la vers eux, tenant Henri par la main, puis ils tournèrent le dos et se sauvèrent dans le bois. Je le voudrais comme eux, songeait Gaspard, remuant, criant, détalant, prêt de tout son cœur à dénicher les pies à coups de pierres ou à mordre dans quelque tranche de milliard portée à deux mains de-vant sa bouche. Il le voyait tirer vers la métairie : ce petit gardait un goût pour les cafignons, les coins d’ombre de ces masures où rancit un relent de cave à fromages ; peut-être en souvenir des endroits sans jour où il se réfugiait du temps

 

– 89 – de sa misère. Avec cela il ne peut plus se passer des délica-tesses qu’il a une fois connues. Malade, lui ? Il veut être mi-gnardé. Les médecins n’ont pas encore inventé cette mala-die-là.

 

Pauline s’arrangea pour emmener Gaspard à vingt pas de là, derrière un jardin de noisetiers, de choux. Elle s’assit sur la murette croulante pour faire entendre qu’elle voulait causer à l’aise. Ce qui lui était revenu du bourg et de la ville lui donnait le sentiment que de grosses choses étaient dans l’air. Que savait Marguerite, qui lui avait donné la hardiesse, à elle si peu hardie, d’arrêter Gaspard sur le chemin : « Ne partez pas, il y en a qui seraient trop contents. — Soit con-tent qui voudra, avait-il répondu ; la semaine qui vient, je partirai. »

Pauline s’épousseta, arrangea ses genoux sous sa jupe.

— Tu as parlé à Anne-Marie ?

— Je lui ai fait parler par l’Arbre-Blanc : « Souviens-toi de ton mari, du paquet de cordes et du couteau. » Si elle ne veut pas entendre ce français, ce n’est pas ce que je pourrais dire qui lui changerait le cœur.

Pauline soupira, chassa une abeille qui bourdonnait de-vant son frais visage, et se remettant, demanda des nou-velles de la visite à Elmire. Il lui tardait tant de savoir.

Gaspard, d’un coup de tête, renvoya cela au diable.

— Mais qu’avait-elle à te dire de Robert ? Cette chose d’importance ?

 

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— Elle a surtout peur qu’il ne la fasse contribuer, comme il a fait jadis aux acquéreurs de biens nationaux. Nous la tiendrons par là, et elle nous aidera à le tenir aussi.

C’était une permission de partir qu’il se donnait. Et pourtant, il aurait aimé avoir plus de confiance en tous ceux qu’il laissait autour de sa cousine. Ah, et puis tant pis, à la fin ! Puisqu’Anne-Marie tenait à faire la bêtise, elle lui verrait porter son fruit un jour. Si tu plantes un prunier, ne me de-mande pas d’empêcher qu’il porte des prunes.

— Sais-tu, Gaspard, j’ai peur qu’Elmire ne nous joue un tour. Quelqu’un l’a vue, le lendemain…

C’était la Poule-Courte. Pauline ne le disait pas, parce que Gaspard n’ajouterait pas foi aux propos de cette vieille toupie. Elmire en avait fait sa confidente. Ces personnes à histoires, intrigues et manigances, se sentent de loin les unes les autres. Par la Poule-Courte, Pauline savait donc qu’Elmire était comme enragée contre Anne-Marie. « Il faut qu’elle ait fait boire un philtre à son cousin ! » Mlle Chargnat avait assez bonne opinion de soi pour comprendre que Gas-pard aurait été ravi de la suivre en toutes ses volontés, s’il était demeuré lui-même. Mais Anne-Marie Grange s’était emparée de lui par magie et par ruse. Se montant sur ce dis-cours de façon incroyable, Elmire en était arrivée à frémir, à grincer des dents, à frapper de la tête le bois d’un fauteuil.

— C’est une Chargnat, fit Gaspard. Rappelle-toi l’Amédée : une malice, des imaginations, et puis, par mo-ments, un vrai détraquement de cervelle. Empêche-la de ve-nir aux Escures.

Il surveillait le bornage, qui s’achevait, et se rapprochait d’Henri. M. Regouyat, le chapeau à la reculette, ses bre-

 

– 91 – loques dansant sur son ventre, sommait le petit de bien gar-der cela en mémoire. Gaspard le vit lever la main et arriva juste à temps pour attraper le poignet au vol.

— Hé, une bonne calotte n’allait pas le tuer !

Souvent, lors d’un bornage, on fait aux enfants la sur-prise d’une gifle magistrale ; c’est pour leur imprimer le sou-venir dans la tête.

— Il s’en souviendra sans ce mystère-là, dit Gaspard.

Anne-Marie ramenait l’enfant contre sa robe et s’en vou-lait d’avoir oublié cette coutume barbare. Valentin l’ignorait, lui. Si Gaspard n’avait pas été présent…

On alla faire quatre heures à la métairie. Les gamins, qui s’étaient méfiés, jouaient au bord du bois à bâtir des châ-teaux de pierres et à les démolir à coups de fronde. Ils s’en donnaient ceux-là, comme la moitié d’un diable.

 

À un endroit où le chemin tourne, il fallut arrêter la voi-ture. Henri voulait regarder les Monts-Dore. Par delà les descentes, la plaine, l’autre versant de côtes reculées, se le-vaient leurs flèches lointaines, faites des mêmes vapeurs que le ciel. Un amas de nuées, gonflées comme des ballots de plumes, passait en glissant au fond du soir. Le soleil s’en al-lait au-dessus, sur de grandes jambes qui perçaient d’entre leurs masses, et un rayon plus bleu que les autres se prome-nait avec lenteur.

De la pointe du fouet, Gaspard dut désigner les cimes : celle de l’Angle et celle de Servielle, avec leurs coulures de neige ; le puy Ferrand et le puy du Barbier, la Banne

 

– 92 – d’Ordanche. Il parlait des passages : celui de la Croix-Morand, qui veut son homme tous les ans, celui de Dyane…

C’est tout pays pauvre. On y fait un peu de seigle, de blé noir. Il faut voir les garçons tailler l’herbe, là où une bique même n’aurait pas pied. Ils ont des ceintures de cuir larges d’un travers de main ; par l’anneau, ils s’attachent à un pieu et ils vont promener la faux sur des pentes, où pour le moindre souffle, ensuite, leur foin s’éparpille à la venvole.

Des monts décharnés où l’on ne trouve que quelques sapins écorcés par la foudre. – Elle y tape souvent sans y être dangereuse et jamais ne tombe sur le village des bains.

Voilà que je fais le docteur, pensa-t-il. Il n’arriverait ja-mais à parler à cet enfant. À côté de lui il se trouvait en ma-laise, comme s’il eût été assis trop près de quelqu’un qui eût du mal sur la peau. Ce qu’avait dit Elmire Chargnat lui de-meurait dans l’idée et l’embarrassait.

Anne-Marie le questionnait pour Henri, qui ouvrait les yeux sur ces monts, bleus comme la nue, et pendant en pré-cipices. Il y a là-bas des pics où s’enroulent les brouillards, des orgues noirs, des cascades de cent pieds, chassant une fumée où se prend l’arc-en-ciel.

Le Grand-Blanc faisait crier son harnachement et tapait du bout du sabot sur un caillou.

— Nous repartons ?

— Et ton bois, de quel côté ?

Vers le Chambon, au-dessus du lac. Les charrois se-raient malaisés. Tant mieux. J’ai besoin de me tanner le cuir. S’éveiller au fond des bois, dans la loge, quand les oiseaux

 

– 93 – crient, sauter sur pied, vite empoigner la hache, travailler à plein corps, et manger à plein corps, et dormir à plein corps. S’il n’y a pas de chemin, je m’en ouvrirai à la cognée ; et s’il faut taper dans le tas, basculer les rochers, jeter bas les arbres, tout déblayer et tout abattre, je suis encore bon pour faire tout.

Mais maintenant me lever d’auprès de ce petit et trou-ver un autre pays où je puisse avoir ma salive.

Il avait dû prendre un certain air, il s’en aperçut à la fa-çon d’Henri.

— Viens-y dans une quinzaine. Il y aura plein de fleurs : des tachetées, des rouges, ah ! qu’elles sont belles ; d’autres en grosses coques d’un incarnat noircissant…

Comme s’il était déjà là-bas, vint sur lui le sentiment d’une solitude. On va s’asseoir à l’écart, après la besogne. Du campement une fumée bleue se sauve à travers les feuil-lages. Je suis seul devant la tranquillité du soir. Le soleil est rentré beau, signe de beau temps, et les nuages peints de couleurs voyagent au-dessus des montagnes de chez moi. J’ai devant moi le pays, la vie du monde. Alors je m’aperçois que j’en suis à détester ma vie…

Anne-Marie aussi contemplait ces montagnes. Il y sera bien loin et tantôt, s’il n’avait pas été là, mon petit garçon en aurait pâti durement. Elle renversa un peu la tête pour em-pêcher la larme qui grossissait au coin de son œil de dérou-ler sur sa joue.

Gaspard, qui avait porté les yeux de son côté, les repor-ta droit devant soi.

 

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Je sais ce que j’aurais voulu : aplanir le chemin pour elle. Il s’est semé trop de haine à son entour : un jour cela lèvera comme des ronces. Mais elle ne m’a pas laissé passer avec la hache.

Là-haut, il y a des vallées : la prairie y est comme une pelouse, et des fontaines partout, entre d’épais bouquets de fayards et de coudres. On voit de grandes plantes aux feuilles marquetées, on y respire l’odeur de la fraise sauvage, et celle du foin vert, celle de la résine. Dieu sait si l’on est bien à la fraîcheur du jour. Et moi, j’aurais fait le monde pa-reil à une de ces vallées devant elle. Si seulement elle me l’avait demandé, je me sentais debout et fort comme le fer.

 

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