Gaspard des montagnes - Tome IV

Henri Pourrat · Chapitre 32 sur 44

Pages du PDF

Gaspard des montagnes - Tome IV

Deuxieme Pause ................................................................. 235

Il fit le tour de la fondrière, tout courant, espérant de l’autre côté apercevoir quelque chose. Mais personne certai-nement ne se trouvait là, personne qui fut debout ou même accroupi sous le bouleau, dans cet espace grand comme une chambre.

Il ne souffrit pas d’attendre davantage. Il se hasarda sur la piste branlante, tâtonnant, revenant, obliquant, rampant même. Il remarquait des pas dans la boue, des marques de bottes, – Gilbert ? – presque recouvertes par d’autres, de souliers. Trois hommes au moins avaient passé là. L’étrange était qu’aucun ne fût revenu.

Soudain il vit un long corps à plat ventre, dans une flaque de sang noir.

 

DEUXIEME PAUSE

 

Jeuselou aux trousses du bossu. – Rencontre du bossu et de Gilbert. – Jeuselou se laisse surprendre. – La narse. – Depuis qu’il savait, Jeuselou n’avait pas dormi. Les nuits sont longues qu’on passe à regarder dans le ciel les carrés des étoiles. Les étoiles, la lune qu’essuie une charpie de nuages. Peut-être qu’on pourrait vivre là-haut, dans de petites chambres blanches.

Marguerite serait là, des passeroses sous la fenêtre, comme j’en ai vu à Maringues, dans une salle ouverte sur un pays de gazons et de lumière douce… Alors il retrouvait des choses, des souvenirs avec lesquels il était seul sur la terre, aussi seul que s’il habitait déjà là-haut, par delà le monde. Je

 

– 235 – me souviens de son regard, de son air à elle : ce qui était elle ainsi, est-ce que cela a pu mourir ?

Les heures tournent ; on se croit éveillé, et l’on ne saura plus si on l’était, lorsqu’on sera debout ; les songeries, les pensées passent, et la peine ne passe pas. La lune clarinelle descend sur les montagnes, du côté du moulin que Margue-rite a habité si longtemps.

… Une lumière s’est allumée, derrière les carreaux du bossu. Jeuselou se lève, s’habille. Il monte sur le banc du jardin pour regarder dans la ruelle entre les branches. Il y a encore une grande heure avant le jour.

Le bossu sort de chez lui et s’en va à pas de chat.

Jeuselou chausse ses souliers, qu’il bouchonne de foin, pour marcher plus coitement, prend son fusil et le suit. Il l’a perdu dans les prés, à cause des haies, mais il le revoit grim-pant la butte de Roche-Savine. Les gens ne sont pas levés encore. Jeuselou boit deux grands coups à une fontaine, sous un tertre où il y a des poires d’oiseau à un arbre. Il va, du coude du sentier à un endroit creux, d’où l’on a tiré de la pierre, d’un bouquet de houx à un gros buisson couvert de cenelles. Il a peur d’avoir reperdu le bossu ; il le devine à la lisière, qui sort pour jeter un coup d’œil dans le vallon.

Jeuselou traverse des terrasses de chaume qui sentent la roche et la sauge. Il y a des lueurs de soleil. Le brouillard commence de paraître. On ne sait plus trop où l’on est. Des perdrix partent. Il écoute le pas d’un cheval, plus bas, dans un chemin de troupeau.

 

– 236 –

Lorsque Gilbert et le bossu furent ensemble, Jeuselou put approcher à une douzaine de pas, dans les broussailles. Gilbert parlait à mi-voix, ployé sur sa selle.

— J’ai à te demander pourquoi tu es allé chez ces femmes. Tu me comprends bien ! On a mis du poison.

— Vous dites que c’est moi qui ai fait cet ouvrage-là ?

— Je te demande pourquoi tu l’as fait ?

— Et si j’ai voulu payer ses façons, ses airs de timide ? Il n’y a pas de quoi tant se déplorer. La mère des femmes n’est pas morte.

— Peut-être, oui, que ça te faisait malice de voir cette fille et de n’en avoir pas grand contentement. Mais peut-être aussi que c’est parce qu’elle n’a pas voulu empoisonner la dame des Escures. Si je le croyais, je te ferais sauter la cer-velle à dix pieds de haut.

Le bossu se retira un peu, s’appuya à un arbre.

— Oui, méfie-toi. Je sais ce que tu vas dire. Je sais qui a envoyé Poil-de-Vache. Il se peut qu’elle te tienne, mais nous la tiendrons bien aussi. Dis-le lui, à ta demoiselle.

Le bossu marmonna quelque chose.

— Écoute-moi bien : on peut toujours trouver quatre ou cinq gaillards. Si l’Elmire et toi vous touchiez à la dame, nous ferions pour vous une mascarade sans violons ni flûtes, dont on parlerait. C’est compris ? Alors, adieu, toi, je t’ai vu !

En se tournant, le bossu s’entrava dans une branche morte. Il l’empoigna, l’envoya partir en deux tronçons contre le fût d’un pin.

 

– 237 –

Aussitôt un bruit éclata, comme de l’orage dans des toiles secouées et fouettées : des claquements d’ailes par douzaines et des croassements se répondant. Parmi les étoupes de la brume s’enlevait lourdement une nuée tour-noyante de corbeaux.

Le cheval s’effarait, bondissant de côté, manquant de je-ter le cavalier contre un arbre. Gilbert descendit, assez pe-samment, le maintint et le corrigea.

— Ça ne vous rappelle rien ? fit le bossu qui avait repris son aplomb. Le même endroit, le même matin, presque les mêmes fumées ; et les mêmes corbeaux qui tournaient en criant comme s’ils voulaient nous faire prendre.

Il voulait parler de l’assassinat du vieux prêtre au bois de la Greleyre. Gilbert affectait de tancer sa bête. Il se remit en selle, assura son chapeau.

— Je t’ai dit ce que j’avais à te dire. Fais attention, si tu veux que nous soyons camarades. Allez, sans adieu !

Il poussa son cheval dans le chemin. Le bossu redes-cendit d’une vingtaine de pas. Ensuite, sentant le monsieur hors de vue, il s’arrêta et se fourra en plein bois. Jeuselou le suivit.

Des bancs de brouillard, des pins, des genetières ; une débandade de sorbiers, un tas de pierres sombres. Jeuselou voyageait encore à travers ses visions de la nuit. Ce qu’il ve-nait d’entendre le rendait fou. Lorsqu’il allait vite, par le pla-teau, il lui semblait qu’il n’était plus dans son corps, mais qu’il filait dans le vent noir par le milieu de l’air. Un autre aurait perdu le bossu vingt fois : mais une bête tapie au fond de son être le lui faisait suivre comme à la piste.

 

– 238 –

Ils arrivèrent jusque près du pavillon. Là, le bossu se ra-battit sur lui. Gilbert revenait, portant une pioche en travers de sa selle. Il les ramena vers la narse. Sa pioche à la main, se défilant d’une façon plus dégagée qu’on ne l’eût attendu de ce gros homme à dégaine brutale, il atteignit le petit bou-leau.

Le brouillard était épais comme une soupe. Dans ce haut quartier désolé de bois sauvages et de terres vagues, on se sentait à cent lieues des personnes. Le vent menait son bruit toujours pareil, de chute d’eau perdue au fort de la montagne, comme si le silence même ne pouvait être une paix ici.

Jeuselou n’avait rien dans le corps depuis la veille. La tête lui tournait, après les propos atroces du bossu. Quatre ou cinq fois par minute, dans le coton, au-dessus des su-reaux, il voyait glisser une lueur. Il croyait vaguement que quelqu’un jetait là des pièces d’argent l’une après l’une. Il comprit enfin que Gilbert piochait. Il s’aperçut alors que le bossu essayait le chemin. Gilbert, tout à sa besogne, ne de-vait pas l’entendre… Le bossu se glissait, gagnait l’endroit, se terrait derrière les branches. Des minutes coulèrent. On ne voyait plus monter et descendre la pointe luisante du pic. Il y eut un sourd vacarme. Des feuillages s’agitèrent, comme si quelqu’un, se roulant sur l’herbe, donnait des coups de pied dans le buisson…

Gervais avait dû surprendre Gilbert alors qu’il tirait un sac du trou, et lui fendre le crâne de sa pioche. Ceinturant le cadavre, il le souleva comme le boucher fait du veau qu’il veut pendre au croc, avança de deux petits pas pénibles et le flanqua dans la narse.

 

– 239 –

Le gazon s’ouvrit. Le corps s’enfonça de biais, happé par la fange. Le bossu se démenait, du manche de la pioche es-sayait de le pousser, faillit choir, se rattrapa, affolé, envoya l’outil au milieu du bourbier vert. Un moment, il se tint ainsi, tout secoué. Il se retourna enfin. Et ce fut pour se trouver devant Jeuselou qui écartait les sureaux.

Les jambes lui manquèrent. Il était épouvantable à voir, d’un blanc de mort, éclaboussé de boue et les mains bar-bouillées de sang. D’un doigt qui allait comme une feuille, il voulut montrer les deux sacs encore enveloppés d’une pièce de cuir. « La moitié pour toi », murmura-t-il d’une voix en-rouée.

— À condition que la justice fasse le partage.

Ils écoutaient le bruit du sang dans leurs oreilles.

Jeuselou surprit un geste, aperçut dans les joncs un petit pistolet de cuivre. Il mit le pied dessus et reprit en mains son fusil.

— Il faut qu’on te voie guillotiner sur la place du bourg. Mais je te casse les jambes si tu bouges.

Une sueur trempait la face verdissante du bossu. Il s’essuyait d’une main par secousses.

— Tu veux me voir guillotiner ? Et qu’est-ce que je te dois ? Sais-tu qui j’ai poussé dans la narse ? Un des mes-sieurs qui ont procuré tant de peines à Mme Anne-Marie. C’est tant de fait pour elle.

— La Marguerite ! cria Jeuselou.

Gervais vit la mort dans ses yeux. Il crut recevoir la vo-lée de plomb par la figure.

– 240 –

— Ce n’est pas vrai ! hurla-t-il, ce n’est pas moi ! On a voulu empoisonner Mme Anne-Marie, mais c’est la demoi-selle Chargnat, ce n’est pas moi. Vous devriez donner gros pour savoir ce que je sais. Elle a mis dans son idée d’empoisonner la dame et de faire croire au Gaspard que ce sont les messieurs, parce qu’alors Gaspard les tuera sans rémission. Et elle, ensuite, elle se flatte de le tenir dans sa main : elle le cachera, elle le protégera. Je te raconterai tout ce qu’elle imagine si tu me promets la vie.

Encore aplati de terreur, de soumission, il parlait et sup-pliait. « Laisse-moi me mettre dans vos amitiés, je vous dirai tout ! » De sa poche il avait tiré sa tabatière et l’agitant entre ses mains, s’étourdissait de paroles.

Jeuselou continuait de vivre un cauchemar. Gervais comprit que le pauvre garçon n’avait pas toutes ses lu-mières ; il se rapprocha d’un pas, osa tendre à demi la taba-tière pour une prise de réconciliation.

Le regardant de façon à le faire rentrer sous terre, Jeuse-lou parut s’éveiller. Ce fut subit. Le bossu lui envoie son ta-bac dans les yeux, saute sur lui, qui, criant de douleur, s’était jeté les mains au visage, lui arrache le fusil et le lui décharge dans le flanc.

Le fracas, le coup du recul, donnèrent aussitôt à Gervais une sorte de panique. La frénésie de l’argent put seule le re-tenir. Il s’abattit sur les sacs, en déchira un, remplit ses poches d’écus, empoigna l’autre. Retourner embourber Jeu-selou, il ne l’aurait pu. « Mais si jamais on le retrouvait, on penserait qu’il s’est détruit lui-même. »

Il se sauva.

 

– 241 –

À la deuxième enjambée, le pied lui glissa : sa jambe plongea jusqu’au genou. Il voulut se hisser sur la motte, il la fit basculer. Violents et précipités comme ils l’étaient, ses mouvements accrurent le mal. De partout, une eau noire ar-rivait en sautelant, gargouillante, soulevée de bouteilles qui crevaient entre les joncs.

Serrant le sac sur son estomac, il essayait de tirer une jambe, puis l’autre, et, à chaque effort, la narse cédait sous lui. La fange mêlée d’eau le prenait jusqu’à la ceinture. Un frisson lui rebroussa le poil. Son crâne tintait comme si la fameuse cloche battait dans sa tête.

Tout à coup, soulevant le sac, il s’efforça de l’envoyer jusqu’au bouleau. Déjà, il était mal libre de ses gestes. Il por-ta les mains aux poches de sa veste, parmi la boue, les re-tourna, les vida de leurs écus. Ensuite, contenant sa rage, et y allant retenu, il tâcha de s’accrocher à une touffe de joncs.

Le bourbier tremblota, fléchit, monta en clapotant. Il en avait jusqu’aux aisselles.

Cet argent, serait-ce sa mort ? Les poches de son panta-lon, gonflées d’écus, continuaient à le tirer par en bas, comme des boulets. Il aurait juré que le diable même le ha-lait au fond par les cuisses.

Alors, il se prit à crier, mais de telle sorte que le cheval laissé au bord du bois s’enfuit ventre à terre à travers le brouillard.

Jeuselou, tiré de sa pamoison, souleva les paupières. Il vit une face de damné, des yeux qui semblaient hurler, une bouche qui n’était qu’un cri…

 

– 242 –