Gaspard des montagnes - Tome IV
Sixième Pause ...................................................................... 177
SIXIÈME PAUSE
Impatience de Gaspard. – Gaspard et l’enfant. – La mati-née au domaine . – M. Meissoux lui avait défendu de remon-ter à cheval avant trois semaines. Mais il ferait son temps en dix ou douze jours. Que se brassait-il, pendant qu’il était là à se remettre ? S’il avait pu faire parler la Marguerite, seule-ment…
Il ne tenait plus dans sa peau… Il allait s’asseoir sur une botte de foin devant la grange. Il se relevait, gagnait par le pré-verger le fond de l’enclos en s’appuyant d’une main contre le mur. À chaque pas, des escargots craquent sous les semelles, dans le lierre terrestre et la mousse. Il y a tout plein de noisetiers, des pierres verdies, des orties, des cassis. Là on est seul, là on est bien.
En se penchant, il aperçoit la porte de la cour. Peut-être verra-t-il Anne-Marie entrer, nu-tête et le col nu, entre les verdures noires. Elle dira bonjour à la muette, avec ses yeux qui font de la lumière.
Elle aurait dû me laisser faire autrefois : il y en aurait un qui mangerait de la terre à cette heure.
Bon, elle serait délivrée. Mais serait-elle libre ? Elle ne peut pas changer. Pas de manquement possible en elle. Une Anne-Marie qui aurait à se cacher, à tromper, à rougir, ne serait plus Anne-Marie Grange. La faute est trop loin de sa vie. Et même je comprends que je ne pourrais pas la voir autre.
Il ne faudrait plus penser qu’à la besogne. Tout est comme marqué devant moi de ce que j’ai à faire. Robert,
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Gilbert, et il n’y a pas qu’eux. Cela fait et bien fait, je trouve-rai peut-être des ordres.
Le petit, amené par Valentin et par Pauline, finissait par le dénicher là. On allait au vieux sureau d’écorce jaunie, si vieux que des jets partaient de son pied. Gaspard coupait le plus beau pour faire un canon. Sur l’herbe tondue, aux bouts carrés, tremblaient des écus de soleil.
S’il n’avait pas été si entrepris, tirant encore la jambe, il serait redevenu enfant. Taillant le bois, agençant des frondes, des mécaniques, combinant des tours, au long des haies qu’on pille, enseignant au gamin un monde de petits profits, de ressources buissonnières. Il aurait bien joué au sautaré, au quienlion, au ramounadis. Peut-être pour amuser son impatience, alors qu’il bouillait la fièvre.
Le soir, il ramenait le petit, s’arrêtant chez le sabotier, chez le maréchal. Deux garçons débitaient un noyer sur le foirail. « Je t’apprendrai à scier au passe-partout. Il faut sa-voir pour bien faire et tout vaut d’être bien fait. Laisse-moi essayer, tiens, que je voie si je ne me suis pas trop rouillé les bras. » Il s’agenouilla à la place d’un des garçons, empoigna le manche. Il faisait poser au petit les mains sur les siennes pour qu’il suivît le mouvement.
Il y a du goût à être un homme de la montagne, un de ces hommes qui savent non pas seulement labourer, abattre les arbres, gouverner et panser les bêtes, mais tout : maçon-ner, boulanger, creuser les sabots, assembler une roue, cou-vrir un toit en chaume, tout ce qui sert à la vie.
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Le petit le comprenait : il essayait de s’y prendre comme il fallait, appliqué, rose, trois grains de sueur en rosée sur le front. Ses yeux brillaient bien.
Ces yeux sur moi qui brillent de confiance, ces yeux d’un petit être plein de songes, de mensonges, de marchan-dages, comme les hommes, mais qui voudrait arriver à la force et qui attend qu’on l’aide, comment cela ne toucherait-il pas le cœur ? Tandis qu’il causait avec le bon Barthaut, un peu pour faire la pause, Gaspard regardait le petit : il s’était à demi couché sur un échalier, une barrière de baliveaux de bouleau attachés par de gros liens de paille, et la tête sur un bras, il balançait une jambe en chantonnant. Il avait une fa-çon plus gaie, plus libre. Ce n’était plus désagréable de le voir.
« Allons, ménage-toi ! — Et vous, tenez-vous réveillé », disait Gaspard. Il repartait, rattrapait Henri. Il songeait qu’il n’avait pas voulu le faire parler sur Poil-de-Vache, ni sur le bossu, ni sur d’autres. Non, je m’en tirerai bien seul.
Il se défendait de penser à cette attente. Trouverait-il Robert au bout de sa quête ? Par moments, il avait le senti-ment de sa vie même en balance, prête à pencher, hésitant entre le côté de l’ombre et le côté du soleil. Mais penser à cela ne ferait rien que l’empêcher de reprendre ses forces.
Il montait, pas par pas. D’habitude, Anne-Marie venait les attendre à la sortie du bourg. Il y avait beaucoup d’air sur la côte. Des cailles poussaient leur cri ; un homme assis à terre, les jambes écartées, battait sa faux. Les fraises des bois, les jasiones en boules bleues, les mille-feuilles, d’autres herbes qui sentent fort étaient couvertes de poudre au talus de la route. Les genêts, en gousse à présent, avaient pris leur pousse plus verte de juillet. Par-delà ces landes touffues, les
– 179 – monts du Forez paraissaient aussi un pays de berger, mais entré dans le ciel et tout couleur du temps, où la tranquillité du soir était sans mesure.
Il dut monter jusqu’au bois des Fourches : Anne-Marie ne paraissait pas. Du tournant, cela le surprit singulièrement d’entendre sa voix, qui s’élevait comme pour une semonce. À qui en avait-elle ?
— Hé ! Madame Anne-Marie, vous voulez rire !
C’était au bossu. Il avalait doux comme l’eau ce qu’elle lui disait, se contentant de répéter : « Hé ! vous voulez rire, Madame Anne-Marie ! »
Elle l’avait tancé, lui avait ordonné de ne plus approcher l’enfant, et tandis qu’elle y était, de ne pas tourner autour de Marguerite.
— Ces temps-ci, mène-le doucement, dit Gaspard.
Rentrant chez lui par la traverse, il se disait qu’il pren-drait des informations sur le personnage à Issoire, lorsqu’il reviendrait de Murols. Il lui fallait d’abord aller à Murols pour son bois. Une idée lui était venue : celle d’installer là-bas le jeune ménage et la Perrine. La Marguerite refleurirait, délivrée de ses peurs. Peut-être aurait-elle à dire des choses bonnes à savoir. Il arrangerait cela en quatre jours et il re-viendrait. Il reviendrait tout de bon.
Chaque matin, il faisait chabrot, vidait une chopine de rouge sur le bouillon, dans son écuelle. Rien de tel pour re-prendre vigueur. Il put pousser jusqu’aux Escures.
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On n’avait pas trouvé de seconde servante encore. Les coups de fusil et la mort du vendeur de complaintes par là-dessus avaient fait du bruit dans la campagne. Un meunier prétendait avoir rencontré de nuit plusieurs hommes portant un blessé sur une civière et Grange suivant avec un fusil de chasse. Une fille qui devait venir remplacer Marguerite ne s’en était plus souciée, une autre non plus.
C’était le commencement de la matinée. Anne-Marie partait avec le petit pour aller au pré retrouver les vaches. Gaspard les suivit par le chemin de gravier et de grosses pierres que lavait une eau vive.
L’air devenait chaud. Le ciel était de la couleur des tout petits aimez-moi qui fleurissaient encore, là, sur le bord, dans la terre noire et les brins verts en touffes. Des oiseaux criaient, volaient au-dessus de l’étang. La digue de l’autre, le plus haut, au haut du val, semblait une redoute crêpelée de fougères. Sous la chaussée, près du moulin, la cascade rou-lait dans les boulets habillés de mousse brune. En ce grand lieu d’herbe et de feuille, assis en large vue, au pli de la mon-tagne, tout était ce matin comme tout devait être sous la chape du soleil.
Il y a encore beaucoup de temps avant midi, de belles longues heures où suivre le travail, comme l’eau court, comme le ruisseau coule. D’ici, l’on comprend bien tout le train des Escures. Voici la Louise courbée sur la terrasse, devant les perches à haricots fleuries de rouge. Voici le Nanne et le gamin du métayer, qui bâtissent une petite meule, au coin du champ Redon. On sait pourquoi ces ja-velles de branches au pied des frênes : il a fallu « faire la feuille », pour les moutons, parce qu’il n’y a pas beaucoup de
– 181 – foin, cette année. Le métayer ébranche encore dans le che-min au haut de Sagne-Rouge.
Gaspard lisait la campagne comme un livre, écoutant la rumeur de vie et de soleil qui se formait jusqu’aux villages, plus bas, sur les côtes, jusqu’à l’aire déjà moissonnée de la plaine.
Gouverner un domaine : chaque jour alors a sa raison d’être, parce qu’il ramène sa besogne commandée par le train des saisons : on va d’accord avec la terre. La vie qu’il faudrait avoir, c’est cela, c’est cela. Approprier tout ce que les champs portent et nourrissent, afin qu’il y ait moins de misère pour les créatures. Un domaine : l’homme et la femme se partageant la grande tâche de pourvoir à tout et faisant ensemble leur temps de vie.
Cette vieille fureur dans le sang, je croyais qu’elle allait tout changer, tout élargir ; à faire que chaque paysan eût à soi le bien qu’il travaille. Étais-je dans le vrai ? La terre rap-porte si peu qu’il faut peut-être des maîtres de domaine, ca-pables de consentir des avances ou de supporter des pertes, en comprenant l’honneur que c’est d’avoir des biens… Au Mont-Dore, je pensais leur montrer ce qu’il y avait à entre-prendre : et puis ? ils s’enrichiraient, mais qu’y gagneraient-ils ? Il s’agit d’autre chose, trouver la vie où s’emploie la force du cœur. Ce que j’ai fait n’a été qu’une façon de trom-per cette force.
Le chemin tournait, bordé de pins en buissons, de pierres usées, de bouquets d’arnicas. On voyait les Escures. De ce côté, de hauts vieux arbres entouraient les bâtiments, penchant sur les toitures brunies leurs charges de feuilles, pleines d’air obscur et pleines de calme. Sur le flanc de la remise, les pommiers du préau moutonnaient de leurs
– 182 – touffes basses. Ce massif d’ormes, de frênes, de bouleaux, de tilleuls, tous d’un beau croît et d’une fière ampleur, c’était au-dessus. De leurs larges têtes retombantes, où les masses de feuillages formaient dans leur foison des profondeurs avec l’ombre, ils donnaient au domaine un abri de grandeur et de tranquillité.
Est-ce que tout cela ne parle pas d’une certaine vie reti-rée et vraie, de cette vie et d’une compagnie – tout ce qu’on met dans ce mot !
Un jour, j’ai dû sentir cela : c’était près d’elle, sous le gros pin rouge de Champetières. Nous sortions juste de l’enfance, mais les cœurs battaient et nous prenions tout grandement.
Cela n’a pu être. Est-ce que je vais oublier que personne n’a droit à rien ?
Anne-Marie marchait à son côté, tricotant un bas, s’arrêtant pour compter les mailles. Elle appela Henri, lui fit fermer le poing, prit sur ce poing la mesure de l’ouvrage. Sa tête penchée, son air qui plaît tant. Silencieuse et menacée toujours. La paix de ce domaine, ce bonheur de feuillages, d’oiseaux, de matinée d’été dans les monts, c’est encore un mensonge. Tu ne veux pas que je mette fin à l’histoire. Mais l’histoire aura sa fin quelque jour.
Que je puisse alors être là. De si grand cœur, je risquerai tout. Et jusqu’au sang, jusqu’à la mort.
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