Gaspard des montagnes - Tome IV

Henri Pourrat · Chapitre 31 sur 44

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Gaspard des montagnes - Tome IV

Sixième Veillée ............................................................... 229

SIXIÈME VEILLÉE

 

 

PREMIÈRE PAUSE

 

La venue de Gilbert. – Recherches sur la montagne. – Gas-pard à la narse. – La nuit n’avait pas été froide ; sur les re-gains, pas un brin de rosée. Le soleil sortait seulement, tout rouge, d’un éclat qui donnait aux yeux, comme un fer de forge.

Gaspard ne voulut pas s’asseoir, il lui tardait trop de tout savoir de l’entrevue. C’était dans le moulin, dans la pe-tite salle empoussiérée, où trois planches s’appuyaient au mur, près de sacs pliés sur un boisseau ; une ratière traînait devant la fenêtre. Gilbert venait de repartir. Il avait été là, vêtu de chasse : à cette place même, près de la trémie. « Je l’ai reconnu et pourtant je n’en gardais pas cette idée-là. » En le voyant Anne-Marie avait revu Robert, et elle n’arrivait plus à former ses pensées. Elle laissait parler Valentin.

Gilbert avait vieilli, avait pris la façon d’un homme qui a eu les reins cassés et qui va prudemment du bon côté : ar-gent et considération. Sa touche de lourdeur, sa figure ladre et dure, enflammée de quelques boutons à pointe blanche, l’eussent fait prendre pour un propriétaire un peu brutal, qui a des procès avec ses fermiers faute d’oser taper dessus. En entendant parler des sacs enterrés, il avait battu des pau-pières, et dit incontinent qu’il ne croyait pas, que c’était sû-rement un conte. Cela d’un air posé, comme s’il renvoyait ce conte bien loin, avec les chansons qui avaient pu courir sur

– 229 – eux. Pliant l’épaule, il ajouta que lorsque son frère saurait être agréable à qui de droit, il pourrait aider la famille Grange à tirer au clair ses affaires : elle s’apercevrait alors que ses amis n’étaient pas là où elle le pensait.

Ensuite il s’était tu, en homme qui a récité sa leçon et ne se hasarde pas sur un autre terrain.

Gaspard écarta du pied la ratière, approcha de la fe-nêtre.

— Le brouillard arrive. Dépêchons. Il faut savoir par où il passe. Crois-tu qu’il reparte tout droit pour Brioude ?

 

Ils n’étaient pas à la route qu’ils virent le canton s’embrouiller, s’emmêler d’un gris d’argent qui se levait par traînées un peu partout. Des fumées tournaient en écharpe sur le bourg et rejoignaient les flottements qui s’embarrassaient dans les rangs de frênes de pacage en pa-cage. Une rosée trempait l’herbe, maintenant. Entre les ouates du brouillard, le soleil bas envoyait sur elle des es-pèces de reflets couleur de paille d’avoine. Les masses et les coupures des monts se marquaient à peine en bleuâtre dans le lointain.

— Le coton va s’élever. Il fera beau, dit Valentin, qui voulait toujours tout bien prendre.

Ils trottaient. Le piquant du froid leur courbait le dos sur la selle. Mais le pays se perdait de plus en plus sous ces buées s’étalant comme un lait répandu dans l’air. La mon-tagne devenait un étrange monde de fumées, de lueurs, de grisailles. Gaspard se disait qu’ils n’allaient pas retrouver

 

– 230 – leur homme. Et pourtant, il n’aurait pas su dire à quoi, il sen-tait que quelque chose commençait ce matin.

Le sang lui fourmillait sous la peau. Ils croisèrent un bû-cheron qui bâillait, qui allait à sa journée, la cognée sur l’épaule ; il leur cria qu’il venait de rencontrer Jeuselou parti pour la chasse. Ils le payèrent d’un bonjour, d’une mine d’amitié et d’empressement, et passèrent sans s’arrêter. Gaspard se hâtait, voyant qu’avec la bise arrivait la vraie brume. À Balance, à la vieille auberge du carrefour, ils ne prirent que le temps de jeter les brides à la femme, sans même boire un verre de vin. Et ils filèrent à pied vers le pa-villon.

Les plateaux semblaient déserts, sous un aspect de si-lence. On ne voyait rien, sinon, au plus ou moins d’obscur, en ce gris confus, le passage sans cesse du brouillard. Et par-fois à terre sur les buges, quelque rond de sorcière tracé d’une herbe plus sombre. Il arrivait que le sol, sous la botte, sonnât comme si l’on marchait sur une voûte. Gaspard avait sa grosse roulière de laine tout emperlée de bruine.

— Il mouille. Le temps est pris pour la journée.

Il croyait, il croyait bien qu’après ce qui lui avait été dit, Gilbert se défierait de la cachette et voudrait en tirer l’argent sans attendre. Mais où le chercher ? Ils pouvaient passer à trente pas de lui.

Ils arrivèrent au bois, à travers une bruyère. Au-dessus des têtes d’arbres courait le sifflement chuintant du vent qui ne prenait pas là.

— Patrouillons encore une heure. Et nous filerons pour lui couper la route.

 

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Pourquoi n’avait-il pas répondu net sur cet argent ? Et puis, autre chose, c’était sûrement lui ou son frère qui avait envoyé un homme au bossu, l’avant-veille. Quels rendez-vous avaient-ils encore avec ce gredin ? Puisqu’ils préten-daient approcher d’Anne-Marie, ils devaient aller droit. S’ils n’avaient pas su se désempêtrer de la vieille affaire, tant pis pour eux.

Le brouillard roulait toujours ; il s’épaississait par mo-ments, donnant un jour faux ; et aux moindres choses, à une souche, à un buisson, il faisait prendre alors un biais hagard. Le temps passait. Tous deux ils battaient le bois en hâte, s’arrêtant pour écouter, s’écartant.

Valentin brisait les fougères, écrasait des verdures, fai-sait sauter du bout de sa botte des champignons, de mauvais champignons lie de vin rongés par les limaces. Il allait falloir redescendre.

Étoupé à travers le nuage, mais longuement roulant, un coup de fusil retentit au cœur des bois.

— C’est la vieille pétoire de Jeuselou.

Ils se regardaient, ils tendaient l’oreille. Renvoyés par les échos, déportés par les hauts courants, les sons ne disent pas aisément d’où ils sont partis, dans la montagne. Le si-lence revenait, sous un faible bruit de vent parmi les pointes houlantes des arbres.

Ils convinrent de se séparer, de passer à main droite et à main gauche pour se retrouver finalement à l’auberge. Et ils s’enfoncèrent au jugé sous les pins.

Gaspard marchait, courait, s’arrêtait trois secondes, re-partait. Il ne rêvait pas : il entendait des appels, des beugle-

 

– 232 – ments d’appel. Mais allez trouver la voie, dans ces épais-seurs d’ouate, et de mousse et de branchages. Chopine, la queue basse, tremblait de froid et trottait contre ses guêtres.

Un instant, ces bramées arrivèrent plus fortes : « Au marri ! au marri ! » comme crient les malheureux enlisés dans les congères sous la tourmente. Avançant de ce côté, il n’entendait plus rien.

Deux minutes après, ce furent des frappements sourds : un bruit, une galopade, çà et là, tout au travers du bois. Brusquement, dans ce gris d’ombre, surgit une masse, – on eût dit d’un chariot bâché, – lancée d’une façon inexplicable parmi les arbres. Cela fit un écart et passa en trombe à quatre pas de lui.

Il s’étonnait peu, d’ordinaire, mais il resta planté là, droit en pied ; et il lui fallut reprendre ses esprits pour re-connaître un cheval. Le manteau jeté sur la bête s’était ac-croché au harnachement, et se gonflait dans la course, ache-vant de lui donner sous la grisaille une figure fantastique.

Chopine ! té, Chopine !

Il sut l’éveiller. Elle fila en flèche, sauta aux naseaux du cheval qui se cabra. Gaspard le rattrapa par le bridon, lui parla, le calma, l’attacha à un arbre.

La jument de Gilbert. Où est Gilbert ? Où est Jeuselou ? Le coup venait de la vieille demi-canardière de Jeuselou, j’en suis sûr.

Il faisait quêter Chopine et la suivait, ardent, inquiet, plus courant que marchant. Une clairière s’ouvrit dans la fu-taie. Puis il reconnut le Paquet de la Vialle, le pâtis de la ville, vers Tire-vache. En ce lieu s’étendent de longs mon-

 

– 233 – ceaux de pierrailles extrêmement antiques, comme d’une ville du temps des fades.

Se coulant entre les genêts, Chopine gagnait la narse de la Cloche, celle qui entre en pointe au milieu des bois.

 

Il y a par-là ces espèces de marécages qu’on nomme narses : des fondis où, dit-on, se sont engloutis des chars at-telés de leurs bœufs. Sans parler des bâtiments d’autrefois qui se sont enfoncés sous terre et du clocher avec sa cloche.

Rien n’avertit du hasard qu’on court. Aux abords, peut-être, des gentianes bleues, des joncs, des linaigrettes à flo-quet de soie, les plantes des terrains froids et gorgés d’eau. Ceux de la montagne savent qu’on ne croirait jamais comme c’est traître et difficile. Tu vois une belle place unie, un ga-zon plus vert qu’un blé en mars. Un peu trop vert, et si tu t’y engages, tu passeras mal ton temps. Ce sol mou semble rou-ler sous le pas, tremble, se meut par grosses ondes. Le pied que tu viens de poser crève le pelage d’herbe, s’enfonce dans une bourbe épaisse, collante, qui ne le lâche plus. Pour t’en tirer, tu fais porter le poids de ton corps sur l’autre pied qui s’enfonce à son tour. Si tu ne te jettes tout de ton long, ou si tu n’es secouru, tu risques de périr, étouffé par la fange.

Gaspard ne fut pas peu surpris que la chienne entrât dans la narse. Par une manière de passage, de motte en motte, elle avançait vers un lieu où l’on devait avoir pied, puisqu’on y voyait quelques sureaux et un bouleau de maigre vie. Elle s’était mise à hurler, et, reparaissant entre les feuilles, elle ne cessait plus de hurler et de japper, tour-née vers son maître.

— Tu vois le Jeuselou, Chopine ? Tu le vois ?

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