Gaspard des montagnes - Tome IV
Septième Veillée ............................................................ 269
SEPTIÈME VEILLÉE
PREMIÈRE PAUSE
Les heures qui suivirent. – Conseil tenu chez les Verdier. – Nouvelles extraordinaires d’Elmire Chargnat. – Pressentiments d’Anne-Marie. – Toute la matinée il y eut du train autour de l’auberge. Les gendarmes reparurent. Puis le procureur du roi, le juge d’instruction et son greffier arrivèrent, dans la grosse vieille berline que le maître de poste donnait pour ces transports de parquet, et que dans le pays on nommait la Justice. M. Meissoux fut appelé pour ouvrir le corps. Il le fit porter sur une table qu’on monta de pieux et de planches, au bord du communal. Un gros vent froid battait les murailles. Sur le chemin passait une fille assise sur une mule ; ou bien un char de bois, et l’homme courait pour reprendre sa place devant les vaches en apercevant les gendarmes.
Anne-Marie disait le chapelet dans la chambre. Elle vit ces messieurs du parquet, suivis de l’hôte, de Gaspard et de deux ou trois garçons, prendre une sente à travers les pa-cages pour se rendre à la narse. Le procureur et le juge, un peu en arrière, causaient d’une façon fort animée.
Gaspard et Valentin montèrent trois ou quatre fois pour la tenir au courant de l’enquête. On aurait pu conclure à un accident : Jeuselou amenant son fusil par le canon au travers des sureaux… Mais il y avait le cheval de Gilbert. Alors que Gaspard l’avait rechassé en plein bois, il était allé se faire ar-rêter vers N.-D. de Mons par deux frères quêteurs qui
– 269 – l’avaient remis aux gendarmes. Les gendarmes étaient sur les traces de Gilbert, et ils ne tarderaient pas à s’occuper du bossu : dans le bourg les voisins commençaient à s’inquiéter de lui. Racontars, curiosités, mystères faisaient tout un bourdonnement.
Voir l’attention de la justice attirée sur Gilbert et Robert aurait naguère encore tellement tourmenté Anne-Marie. Ce-pendant un autre tourment l’occupait trop. Les yeux sur ces pauvres habits de Jeuselou pendus tout saigneux, elle se demandait ce qu’allait faire Gaspard. Et tant mieux si le par-quet se mêlait de ce malheur, puisque cela du moins retenait pour le moment Gaspard à Balance.
Elle sortit sur le palier. De ce côté des arpents de gazon, de genièvre, de brume, allaient se perdre vers les bois. On devinait que derrière ces sombres barres se vallonnaient d’autres pâturages sous un vent de solitude. Une croix de pierre aux bras courts, marquant le lieu de quelque assassi-nat, se faisait voir au bord du ciel, sur un ourlet de terrain. Où pouvaient bien mener ces voies antiques, pareilles à des lits de torrent, qui semblaient à travers les landes gagner là-bas le fond du pays ?
Les gendarmes et la berline repartirent sur les deux heures. Anne-Marie fit avec son cousin un dîner de pain noir, de petit-lait et de fromage. Une ensuaireuse était venue coudre le pauvre Jeuselou. Ils allaient le ramener dans la voiture.
Chez les Valentin, Anne-Marie retint Gaspard, sous cou-leur d’examiner ce qui serait à faire. Pauline disait très haut son sentiment. La menace du scandale l’effarouchait visi-
– 270 – blement plus que sa sœur. Elle se redressait dans son spen-cer de soie bleue, prête à batailler contre la justice et contre le public. Valentin, les mains sous ses basques, se promenait parmi la salle. Certainement ils auraient mieux aimé que tout fût enterré de Gilbert et de Robert ; mais peut-être se di-saient-ils que si Robert n’était pas sûr d’avoir fait peau neuve, il déciderait de disparaître. Il fallait d’abord l’avertir, et au besoin, lui faciliter les choses.
Anne-Marie suivait la discussion du haut des yeux, tournant la tête tantôt sur son beau-frère, tantôt sur sa sœur, pour pouvoir ensuite envisager Gaspard. Elle jugeait bien qu’il n’en était plus à former des projets. Dès qu’on le lâche-rait, ce soir, dans une heure, il précipiterait tout en un mo-ment. Au point où les choses étaient portées, elle avait le sentiment d’un gouffre et d’une avalanche retentissante de-vant elle.
Valentin expliquait que vis-à-vis du père, ce qui se pas-sait avait un avantage en le mettant forcément en face de son gendre… Mais Anne-Marie l’écoutait à peine. Pour le garder ici, elle aurait voulu que Gaspard s’occupât tout de suite d’écrire au Dragon. Elle vit cependant qu’il aurait assez à faire ce soir : il partit comme le plus brusque des humains, pour aller chercher Benoni, régler l’enterrement, sonner les cloches.
Anne-Marie voulut retourner à pied aux Escures.
Ils étaient au bois des Fourches, elle et Valentin, lors-qu’ils aperçurent Plampougnis sur un bidet de louage. Il ve-nait pour Jeuselou ; il venait aussi pour répondre à un mot qu’Anne-Marie avait fait passer par le conducteur de la ber-line et par lequel elle demandait avec instances des nou-velles d’Elmire Chargnat. Lucie avait pu apprendre quelques
– 271 – petites choses. C’était par la Poule-Courte, qui avait ses grandes entrées au Pontel. Mlle Elmire s’était enfermée pour écrire une lettre ; elle avait envoyé le domestique en course sur le cheval, une course de trois jours puisqu’elle lui avait remis six francs pour sa dépense. Mais rien ne montrait qu’elle fît des préparatifs de voyage. La Poule-Courte savait que M. Adolphe viendrait passer la soirée en sa compagnie.
— Est-ce qu’elle voudrait l’enlever ? Elle m’a crié qu’elle ne partirait pas seule. Mon Dieu, si Gaspard peut encore la rejoindre !…
La bride de son bidet au bras, Plampougnis restait là, embarrassé de voir Anne-Marie si en peine. Le temps chan-geait. Dans un ciel qui verdissait, paraissaient des queues-de-cheval, en grands brouillis tordus. Un peu de vent chaud se levait par à-coups. « Le vent du bouillon », fit à mi-voix Plampougnis.
— Savez-vous, dit Valentin, ne vous tracassez pas. De-main, après l’enterrement, j’irai dire à Robert qu’il prenne ses sûretés, je partirai moi-même pour Brioude. De la sorte, Gaspard sera forcé d’aller avec les gendarmes faire sonder la narse. Cela le tiendra bien deux jours.
Devant elle, Anne-Marie voyait la grand’route, d’où s’envolait une écharpe de poussière, filer vers la ville, vers Elmire Chargnat, vers quelque sanglant accident tout près d’advenir.
Au sortir du cimetière, Valentin ne prit que le temps de manger un morceau et sauta à cheval. Gaspard devait pren-dre ses mesures avec les gendarmes : on charroierait ce soir des planches, des fascines, des cordes, et l’on entreprendrait
– 272 – la fouille. Il s’agissait de bien faire tourner l’enquête : poser surtout Gilbert en victime et boucher ainsi la vue de ceux qui voudraient regarder le passé de trop près. Gaspard le dit en trois paroles et s’en alla, la main sur son chapeau, à cause du vent.
En une nuit le temps s’était fait lourd. Des nuées rou-laient ; l’air devenait sombre. Anne-Marie ne cessait de son-ger à Elmire. « Pourvu qu’elle parte aujourd’hui même ! » Avec Henri et Pauline, elle fanait dans le préau. Tourner et retourner ce peu de regain sous les pommiers n’était pas un travail ; et cette promenade d’arbre en arbre, d’andain en andain, lui permettait de suivre ses pensers. « Plampougnis ne savait rien d’Elmire ce matin. Il m’a promis d’autres nou-velles. Si je n’en ai pas ce soir, je redescends à Ambert. » Elle retournait ce foin frisé, le soulevait, l’éparpillait, et, sous le râteau il chantait déjà le sec. « Ce vent le mène vite. » Bien qu’il ne prît guère, dans ce coin, parfois d’un coup il en roulait tout un ruban sur quelques pas. En râtelant on trou-vait des pommes entamées par la faux, montrant leur tranche couleur de feuille morte. Henri courait les jeter dans un tablier, au coin de la remise.
Il y eut des éclats de voix du côté de la maison. Le père questionnait, s’écriait. On le vit paraître, amenant Lucie.
— Eh bien, je vous annonce du joli ! Devinez ce qu’a fait votre Elmire ?
— La ville est c’en dessus dessous, disait Lucie, on ne parle d’autre chose. C’est ma tante qui les a découverts. Dans la matinée je l’avais envoyée au Pontel. « Mademoi-selle ne doit pas encore être descendue… » Elle trouve un drôle d’air aux servantes ; elle prend à part sa plus affidée, la questionne, lui fait dire que M. Adolphe ne s’est pas retiré, le
– 273 – soir, et que son chapeau est encore dans le corridor. Ces filles n’avaient pas osé aller heurter à la porte de la chambre. Vous connaissez ma tante : elle ne devait plus tenir en place. La voilà qui s’échappe, qui monte, qui écoute, qui redescend. Une heure après, elle remonte, se hasarde à gratter, à entr’ouvrir. À la fin, du placard-alcôve, elle voit couler sur le plancher un rien de fumée bleue. Dans ce placard, ils étaient déjà refroidis : ils se sont détruits au charbon !
Lucie ajoutait que sa tante en avait eu les sangs tournés, qu’il avait fallu la mettre au lit, lui apprêter de l’eau sucrée…
C’est vrai d’ailleurs que cette aventure la retourna : peu après, quand la Myon Groisne, qui tenait l’école, mourut, elle vint prendre sa place dans le bourg et ne se mêla plus que de régenter les enfants.
— Pour moi, dit le père, votre Elmire avait quelque chose de démonté dans la tête. Il ne faut pas attaquer la mémoire des morts, mais quand je pense qu’au couvent elle avait accusé Pauline d’avoir volé sa croix d’or, déjà, je me dis que ça devait finir par cette histoire.
— Elle écrivait des lettres, dit Pauline, qui étaient de vé-ritables divagations. Elle s’est même vantée d’avoir composé un roman et des poésies !
— Et ses caprices d’appétit, dit Lucie. Vous n’avez pas idée ! Je lui ai vu manger du papier brouillard, des tiges d’oseille…
Anne-Marie écoutait sans rien dire. Une idée dont elle ne pouvait encore se rendre raison, l’assombrissait toute : c’est de ma faute, c’est arrivé par ma faute. D’autant plus remuée qu’elle sentait là, chez tous, ce plaisir que donne toujours la nouvelle d’un drame.
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Un vrai vent tempétueux s’était levé, et montait au vi-sage. On se mit à pousser les andains en un tas, rattrapant au vol ou courant après des poignées de ce foin qui partaient en l’air et se collaient aux branches comme des haillons.
Mais tout en se démenant, on ne cessait de parler dans le haut de la voix.
— Quand ses frères n’ont plus été là pour la tenir…
Au moment où l’on avait découvert le scandale, racon-tait Lucie, il n’y avait eu pour l’étouffer personne de la fa-mille. On ne savait pas si M. le curé consentirait à faire un office de sépulture.
— Vous n’imaginez pas le bruit en ville, tout ce qui se colporte !
Anne-Marie profita d’une accalmie pour retourner seule au préau et râteler le foin resté aux pieds des troncs.
Comment comprendre Elmire ? Elle avait je ne sais quoi d’outré pour Gaspard, et elle va se suicider avec ce M. Adolphe. Elle lui a donc fait perdre le sens ? Ou bien elle a versé du laudanum dans son café. Avant de mourir n’auront-ils pas eu le temps de se reconnaître ? Mais pour-quoi a-t-elle entraîné ce jeune homme ? Peut-être lui fallait-il un triomphe à tout prix dans sa rage de honte.
Anne-Marie s’appuyait d’un bras sur son râteau et lais-sait le vent déranger des mèches autour de sa figure. Tou-jours ce remuement de branches et toujours ce bruit fou. Des oiseaux emportés sous la nue, montaient tout droit là-haut et tourbillonnaient comme des feuilles. Il lui semblait que ses pensers tourbillonnaient comme eux, sans qu’elle sût où les reprendre.
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Lorsque je l’ai quittée, Elmire tremblait d’humiliation. J’étais trop sûre que Gaspard est à moi, et qu’elle n’y peut rien ; qu’il l’écraserait, si je ne parlais pas pour elle ; et je lui ai laissé voir. Elle, si vaniteuse, elle aura tout d’un coup compris, senti cela. Je ne désirais pas l’humilier, mais j’aurais dû comprendre qu’à mon pardon elle préférerait la mort. Quand nous croyons être bons, voilà ce que nous sommes.
Elle renversa son râteau, se mit à rentrer le foin, brassée par brassée, dans la remise. Elle sentait une telle inquiétude qu’elle ne pouvait durer nulle part. Et pourtant, Pauline ve-nait de le lui dire, après cette mort, elle aurait dû se trouver plus au large. Il n’y avait même plus à se demander ce que ferait Gaspard à présent !
L’affaire de la narse, peu importait comment la justice la prendrait. Robert devait se sentir bien couvert. Vis-à-vis de nous, il n’est pas en faute. Nous avons fait notre paix et il a tenu parole. Tout est venu d’Elmire, rien de lui. Rien ne viendra de lui. Il ne songe qu’à vivre en monsieur de cam-pagne.
Mais adossée au montant de la petite porte, elle regar-dait le bois noir qui montait vers Virennes : ces étages et ces étages de sapins, derrière quoi elle savait les creux de mousse ou de plantes pendantes et les retraites bouchées de fougères. Plus haut commençait le pays qu’elle avait devant soi, de la fenêtre de Balance. Et ce pays se confondait ce soir, dans son idée, avec ses années mêmes, avec son his-toire à elle. Une étendue de bois hantés du loup et de la fouine, de longs vallons à fontaines basses, à sentiers per-dus, des pâtis, des fourrés de genêts, des sagnes mouillées d’une eau rouge, toute une contrée ouverte et déserte, mais
– 276 – pleine de secrets, de caches. Il y avait Gaspard et lui seul, pour faire face à tout cela. Je ne sais ce que c’est, mais je ne peux pas penser que l’histoire va se défaire ainsi. Ce n’est pas Robert, c’est l’histoire.