Gaspard des montagnes - Tome IV
Deuxième Pause ................................................................. 152
Le galop s’arrêta à l’entrée de l’allée. Ils avaient repris leur poste. On y voyait assez pour distinguer un homme à une douzaine de pas. Grange siffla. On lui répondit par un sifflement assez proche. Il vit quelqu’un se séparer d’un sor-bier et bondir au sorbier faisant suite. Il tira comme au vol. Le particulier tournoya, s’affala à terre, tandis qu’un peu trop tard, le métayer doublait le coup.
— Recharge, cria Grange l’entendant sauter de l’échelle, recharge avant de sortir !
Lui-même, il s’avançait à travers la fumée, pour achever l’homme qui bougeait confusément dans l’herbe.
— Ah, Grange, ah, dieux ! vous m’avez bien arrangé ! Où est-elle ? où est Anne-Marie ?
C’était Gaspard.
DEUXIÈME PAUSE
Après le coup de fusil. – Explications de Benoni. – La nuit blanche. – Grange et le métayer, le sens perdu, tournaient autour de lui sans savoir par où le prendre. Il leur avait fait signe de le laisser en repos. Il se tordait lentement, les dents serrées, approchait de la lanterne une face toute blanche, pour considérer, mouillée, rouge, cette main qu’il venait de porter à son flanc ; et il haussait l’épaule. « J’ai votre plomb dans le ventre… » Grange, précipitant ses mots comme un
– 152 – furieux, expliquait, expliquait : « Si tu n’avais pas sifflé, toi… » Le métayer ne savait que répéter : « Bougre de sort ! bougre de sort ! »
— Qu’est-ce que c’est ?
Grange se relevait, mettait la main sur son fusil. Il avait si peu la tête à lui qu’il faillit faire un nouveau malheur. C’étaient Benoni et Valentin, hors d’eux, le cœur sautant, qui arrivaient, qui ne comprenaient pas… Il y eut un moment d’extrême confusion, qui parut mettre Gaspard à bout. Pen-chés sur lui tous trois, ils l’examinaient. Le côté gauche pa-raissait tout en sang.
Gaspard envoya à Valentin un regard qui voulait dire : tu ne te trompes pas, mon compte est bon. « Mettez-moi sur n’importe quoi, et emportez-moi chez nous tout de suite. Elle, ne la laissez pas descendre. »
Valentin emmena Grange et le métayer chercher un ma-telas. « Nous allons le coucher ici, dans le cabinet. Les bles-sés au ventre, il faut les soigner sur place. »
On ne put faire si doux, si bas, qu’Anne-Marie ne l’entendît.
Ces moments où l’on ne sait plus si l’on vit, où l’on vou-drait crier, perdu de saisissement, d’étrangeté, d’horreur. Chaviré de vertige comme sur le bord d’un précipice. « Ne t’étonne pas. Je te jure que je me sens mieux. Ce ne sera pas ce que tu penses. » Les tempes gelées, fourmillantes, elle es-sayait vainement d’avoir un mot, mais disait oui à Gaspard, de la tête, comme une personne bien calme. Elle le quitta pour préparer du linge, de l’eau chaude, du vulnéraire. Allées et venues, une lumière tremblante en main, dans la maison noire, au milieu du silence noir de la campagne. On va en
– 153 – hâte d’une armoire au cellier, – mon Dieu, pourquoi quelqu’un court-il dehors ? – et il faut revenir souffler le feu qui ne veut pas prendre.
Elle suivait le matelas, souffrant de tout son être, quand les hommes qui transportaient Gaspard tournaient avec des efforts, pour passer sans le heurter par les portes.
« Sois sage, sois bien sage. » Et elle aidait à le coucher.
Le métayer ramenait le Grand-Blanc que Gaspard avait attaché près de la métairie. Valentin le prit pour être plus vite chez M. Meissoux. Anne-Marie était restée avec son cousin. Elle posait un premier appareil. « Même si je devais te prier et te supplier, ne me donne pas à boire. » Il s’agitait. Il voulait qu’elle appelât son père, pour qu’on s’entendît tout de suite sur ce qu’on dirait à la justice.
Il assurait qu’il se sentait de mieux en mieux. Mais Anne-Marie se demandait si la fièvre ne venait pas.
Pour le faire taire, elle questionnait Benoni. Il était venu s’asseoir près d’eux, les mains nouées entre les genoux, et de moment en moment, il poussait un fort soupir.
Elle ne comprenait rien à leur arrivée ? C’était la demoi-selle Chargnat. Elle avait tapé à la porte jusqu’à ce que lui, Benoni, eût paru à la fenêtre. « Appelez votre frère, et des-cendez vite ! »
Sitôt la porte ouverte, elle avait dit qu’il y avait un évé-nement sinistre aux Escures. « C’est pour cette nuit, je l’ai appris en voyage, je rentre à l’heure même. Dépêchez-vous ! Un colporteur a dû empoisonner votre cousine ! »
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— Gaspard a sauté sur le Grand-Blanc et m’a envoyé réveiller Valentin.
La demoiselle Chargnat leur avait encore dit : « C’est Robert. Faites la justice vous-mêmes. Payez-vous d’abord sur le colporteur. Mais pour Robert ne traînez pas non plus. Je vous aiderai à tout couvrir. J’ai le bras long. »
À une question de Gaspard, Grange répondit que le mé-tayer était allé voir et que l’homme était mort.
On continuait de vivre comme dans le moment d’un ré-veil en sursaut, où l’on s’habille, où l’on se démène, où, sans être à soi, on voit dans un jour blafard la vie changer de fi-gure… Ils étaient assis là, et il leur semblait encore être em-portés dans la fumée, dans la bourrasque.
Gaspard regardait Anne-Marie ainsi que dans le bois du Tartaret, d’un coup d’œil qui prenait tout et qui se retirait vite. Lorsqu’elle était à genoux près du matelas, j’ai cru que je ne m’empêcherais jamais de toucher ses cheveux, de prendre sa tête dans mes mains… La seule ressource, ç’a été de m’occuper tout de suite à tout régler pour les juges.
Je suis fou. J’y suis bien allé comme un fou, tantôt. Au coup de sifflet j’aurais dû me garer, voir venir. Mais l’idée d’un malheur déjà fait me lançait de l’avant.
Une joie, qu’il ne s’expliquait pas, lui venait. Savoir Anne-Marie sauve ? Être chez elle, soigné par elle ? Non, autre chose. Il se sentait plein d’idées, de ressources, un se-cret espoir le montait, comme s’il voyait s’ouvrir un pays nouveau.
Il dit à Grange d’enlever le sang sur le chemin en quelques coups de pelle ; et de porter le marchand de com-
– 155 – plaintes au lit dressé dans le foin ; on ferait dire à la Perrine de venir le voir.
Il voulut parler lui-même au métayer : « Malheureux ! Tu m’as tiré dessus sans raison. Serais-tu sûr de ne pas aller aux galères ? Je tairai tout, en faveur du cousin, mais tiens ta langue ! »
Anne-Marie s’inquiétait de lui voir tant de mouvement dans l’esprit. Elle lui prit le poignet, et n’arrivant pas à saisir le pouls, elle lui caressait la main doucement.
Une lanterne passait devant la fenêtre. Le père appelait Benoni à mi-voix. Puis de nouveau ce silence. Le remuement d’une vache qui se dresse, donne du flanc contre la cloison, la galopade d’une troupe de rats entre deux planchers ; et le silence revient, celui de la nuit noire.
Il y a une heure je dormais dans ma chambre. Ils pou-vaient me le tuer, me l’apporter là, roide comme un cadavre. J’ai vu ce que je devenais, alors. Maintenant je le tiens, je l’empêcherai bien de mourir. Ce doit être pour cela que j’ai si fort le sentiment d’une délivrance.
M. Meissoux ne voulut pas la rassurer. « Votre cousin est si pâle que je crains un écoulement de sang à l’intérieur. Peut-être la rate rompue. J’ai vu un homme me passer entre les mains… » La charge avait dû s’aplatir contre ses pistolets et lui porter un furieux coup sur le côté gauche.
Anne-Marie regagna le cabinet, secouée encore par le quart d’heure que Gaspard venait de passer, tandis qu’on lui tirait du flanc trois bouts de plomb. Il respirait large et ne bougeait point. Mais il ne pouvait pas dormir. Il écoutait,
– 156 – venant de la cuisine, le cliquetis des outils que M. Meissoux rangeait dans sa trousse, et les explications de Grange : « Je suis un père Soupe : il me faut ma soupe trois fois par jour, et elle n’est jamais assez salée pour moi… »
Avait-il peur d’être pris pour un paysan parce qu’il ai-mait la soupe ! Derrière cette porte, c’étaient les affaires d’hommes, les prétentions et les calculs. Ici, Anne-Marie, claire comme le jour quand on le retrouve au bout des pâtu-rages du matin, dans la montagne.
M. Meissoux rentra, suivi de Grange, causa un peu, ap-procha le quinquet de la figure de Gaspard. « Il reprend ses couleurs : bon signe. » Pendant ce temps, Grange, rajustant ses lunettes, examinait et Gaspard et Anne-Marie.
Mais je n’ai rien, se dit Gaspard un moment après ; et je suis là, à jouer au blessé, pour une bourrade. Dire que quand je me suis vu sur ce matelas, j’ai failli parler à Anne-Marie comme un homme qui n’a plus une heure à vivre… La honte, en bouffée, lui montait à la face. C’est l’écu qui m’a sauvé ! Il s’est imprimé dans ma peau. Me voilà moi-même à la vache : j’ai du bonheur pour tout mon âge.
La honte le tenait encore, mais la joie, une joie mysté-rieuse, lui allégeait le sang. La jugeant sans raison, il essayait de la rabattre.
— Je n’ai pas soif, je suis tout bête, répondit-il à Anne-Marie.
Il aurait voulu réfléchir, et il ne le voulait pas. Sa tête bousculée, renversée, ne pouvait lui servir encore. Plus tard il reviendrait au colporteur, il tâcherait de voir où l’affaire le mènerait. Il mettait cela de côté, comme un espoir ; et c’était cet espoir-là qui l’enlevait, sans doute.
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