Gaspard des montagnes - Tome IV
Cinquième Pause................................................................ 170
— Quand pourrai-je sortir !
Me trouver le matin, comme d’autres fois, en haut d’une côte et contre le vent. J’avais l’esprit fait comme l’air de la montagne, un esprit qui allait partout, qui voyait tout d’une vue, et chaque idée avec ses conséquences. J’avais…
Il retourna péniblement à la chambre, délaça ses sou-liers, les ôta, s’étendit sur son lit.
— Le jeu s’embrouille, murmurait-il, le jeu s’embrouille.
CINQUIÈME PAUSE
Convalescence de Gaspard. – Les propos du monde. – Le brevet de prévôt. – Il allait mieux de jour en jour, mais les après-midi du dimanche vous assomment un peu. Il devait sommeiller lorsqu’on heurta à la porte.
Le petit entra, et sa mère. Ils lui apportaient du bouillon des Escures et comme on fait aux malades qui guérissent, une bouteille de bon vin. Un petit bouquet aussi, Henri l’avait voulu : trois roses entourées de marjolaines. On le mit dans un verre d’eau, sur l’appui de la fenêtre. « Mais surtout, enlève-le avant de t’endormir ! »
Anne-Marie ne parlait pas beaucoup. « Marguerite m’a demandé dix fois de tes nouvelles. Le bossu était en bas qui en demandait à ta belle-sœur. » « Celui-là… », fit Gaspard. D’un haussement d’épaules, il marquait son impatience
– 170 – d’être tenu à la maison. S’il avait pu courir un peu il aurait eu des idées plus nettes sur certaines gens.
On croyait savoir à peu près, par le Breléqué, ce qui se trafiquait autour des messieurs. Le Dragon écrivait qu’ils se tenaient en repos. Mais Robert était dangereux à un point étrange.
Et les jours passaient. Et tout serait plus difficile.
À la seule façon dont elle demeurait assise, Gaspard de-vinait Anne-Marie. Elle était toujours au lendemain de la mort du colporteur, ne pensant qu’à cela, vivant au milieu de cela comme dans un nuage.
— Dans les temps, dit Gaspard, j’avais des frères et amis.
— Eh bien, tu les as encore.
— Ils sont mariés.
Il le dit comme il aurait dit : ils sont finis. En d’autres jours sa cousine aurait ri, lui aurait fait la guerre. Elle sourit à peine.
— Il y a Jeuselou.
— Jeuselou ? Le jour d’après notre retour, je suis allé chez la Perrine, pour les racontars d’Elmire : si tu avais en-tendu la Marguerite me demander comme en grâce de ne parler de rien à Jeuselou, de le laisser en dehors de toutes nos besognes…
Elle avait couru après Gaspard dans le chemin, elle l’avait rattrapé toute hors d’haleine, ses pauvres yeux sup-pliaient. Elle n’osait pas dire, et cependant elle était comme
– 171 – folle d’obtenir cela. Elle et sa mère, il les avait senties prêtes à se terrer maintenant, elles qui s’étaient tant montrées pour Anne-Marie, terrifiées, liées par la peur, une de ces peurs de campagne qui ferment toutes les bouches. Il n’allait pas dire cela à sa cousine.
Une carriole roulait sur la route. Un enfant pleurait. Au-dessus des fenaisons grises et d’une grande bande de chaume où s’alignaient des javelles, la montagne s’en allait par longues bosses garnies de genêts, de touffes d’églantiers, de bouquets de pins. Il y avait sur ces étendues, une espèce de chaleur blanche, de solitude.
Le petit avait pris les devants dans la salle. Anne-Marie s’arrêta au pied du degré de cinq marches par quoi l’on sor-tait de la chambre.
— Dans trois semaines, dit-elle, Gilbert doit venir. Il a été convenu qu’il viendrait toucher l’argent d’une coupe de bois. S’il parle de son frère, que répondrai-je, alors ?
— M’as-tu tout dit ? Est-ce que Robert t’envoie des lettres ? Y a-t-il eu du débat entre vous ?
Elle tourna la tête, le regarda du fond de ses grands yeux châtains, si droit que cela valait sa foi jurée.
— Je t’ai tout dit.
Il montait les marches derrière elle et depuis sa blessure jamais il ne les avait montées si bien. Qu’est-ce que la vie peut donner de plus beau que la confiance, l’amitié d’un autre être qui ne cache rien, ne réserve rien de son cœur. Anne-Marie semblait ce soir plus paralysée que d’ordinaire : avait-elle rien appris qui la chagrinât ? Voulait-elle simple-ment savoir vite si l’autre était pour quelque chose dans ce
– 172 – poison ? – il l’ignorait encore, lui, ainsi cloué à la chambre ; ha, que de lanternes ! – qu’avait-elle ? Mais il pouvait le lui demander, maintenant, et cela le réconciliait avec la vie.
Il le lui demanda. « Tiens, je parie qu’Elmire Chargnat sera allée te voir. Qu’est-ce qu’elle t’a raconté ? »
Il n’y avait rien. Elmire avait seulement – cela valait-il qu’on en parlât ? – rapporté à Anne-Marie certains propos de ces dames. On disait d’elle qu’elle avait si adroitement mené sa barque qu’elle était devenue maîtresse aux Es-cures ; qu’elle s’était débarrassée de son mari dans les trois jours, qu’elle avait empêché Gaspard de s’établir pour en faire son domestique, jusqu’au moment où, pour tout mieux prendre en main, elle l’avait expédié du côté de Murols ; son père, elle l’avait forcé à retourner aux Îles, puis à louer des fabriques à Ambert ; et sa sœur, elle l’avait mariée et mise hors du domaine.
— Enfin, j’ai envoyé ma sœur au bourg, mon père en ville, toi au Mont-Dore et mon mari au diable afin de tout gouverner toute seule.
— Et que te fait ce que ces dames pensent de toi ? Elles te voient telle qu’elles seraient à ta place. Ces dames !
Une méchanceté joyeuse lui venait, le besoin de bouscu-ler ces personnes qui passent le temps à surveiller, interpré-ter et régler les comportements de tous.
— Ne suis que tes idées, va. Moi, personne ne me met-tra la main dessus.
Anne-Marie lui souriait : je ne devrais pas prendre ces misères si à cœur ; mais se voir ainsi juger dans le pays…
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— Il n’y a pas que ces dames : la métayère, je sais comme elle a pris ce que j’ai fait, souvent.
Il aurait voulu dire : « Il y a toi et il y a moi ; au diable le reste du monde ! » Mais il se rappelait la vieille : « Parlons d’Anne-Marie Grange : celle-là nous fait bien parler. » Et les malheureux, qui aiment parler d’elle, aussi, parce qu’il n’est personne qui gagne mieux le cœur aux gens.
Confusément, il la sentait douce et proche, dans sa gra-vité de ce soir, comme elle ne l’avait jamais été. Confiance : ce mot ne suffisait pas à dire cela : elle vivait devant vous à cœur ouvert. Quand on y pensait, même, on s’en effrayait : il fallait qu’elle fût à une heure terrible, toute seule et voyant monter l’orage.
— Les nuits, je pense, dit-elle. Si le vent fait battre le portail, je crois que tu reviens. Voilà, c’est toujours vers toi que je me tourne.
Il regardait les clous du plancher, devant soi…
À ce bout de la salle, une porte ouverte répondait sur un palier de bois d’où l’on descendait au verger. Le vent s’était levé, il arrivait frais comme un souffle, de la trouée de mon-tagne où se perdait le monde. Le lointain bleuissait ; tout changeait sous un jour plus fin, de la croix sur son pilier et des monceaux de pierres aux coins des friches, jusqu’au dé-sordre des buissons, des pelotons d’arbres, sur ces chevau-chements de crêtes. Ces crêtes, il les avait tant de fois arpen-tées, contre la bise et le hâle, contre la peine. Et pourtant ce n’était pas ce vent qui lui rendait tout et qui lui refaisait un cœur sans veulerie.
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Elle disait qu’elle avait expliqué au petit les coups de fu-sil, la blessure. Lorsqu’il avait su que le cousin était ainsi ve-nu au milieu de la nuit, il s’était pressé contre elle. « Va, je l’ai revu comme à l’Ermitage. Il ne faut pas se laisser sur-monter par le malheur de sa naissance. L’âme est plus forte que le sang, si Dieu y met sa grâce. Aide-moi, fais-en l’homme que tu m’as dit, un jour. »
Il ne put répondre. Quelque chose lui serrait le cou.
Le petit revint. Ses longs cheveux peignés, sa collerette lui donnaient l’air un peu fille. Il avait un bouton de fièvre sur la lèvre. On lui aurait voulu plus de diablerie et plus de couleurs.
C’était le brevet de prévôt du Dragon, accroché entre deux fenêtres, qui l’avait retenu. Ce brevet faisait voir deux militaires s’escrimant, un cœur rouge sur la poitrine, devant un tribunal de maîtres d’armes à schakos ou à colbacks. Henri désirait que Gaspard lui lût l’imprimé au-dessous de l’image. Il répéta les derniers mots : « Nous invitons nos frères à lui prêter aide et assistance, leur promettant récipro-cité. »
Quels frères, quelle assistance ?
— La camaraderie au combat, tu ne peux pas savoir quel bien c’est. Quand on n’a trouvé qu’un œuf, on le casse dans la marmite, pour le partager entre tous. Tu te feras ra-conter par le Dragon.
Mais j’ai le temps de tout me rappeler : je suis couché, j’entends le vent revenir de côte en côte, sous la lune. Avec les chasseurs de la garde je me vois par les routes. Dans la
– 175 – poussière. Ou bien, c’est le matin, sur les plateaux de cail-loux, de broussailles ; les chevaux toussent. Que je pourrais en dire, pauvre petit. Tu marches à côté de ton camarade, et tu sais que si tu tombes il suivra la besogne, que ce que tu ne pourras pas faire, il le fera pour toi. Pas besoin de se le pro-mettre, il y a l’honneur. Il compte sur toi, tu comptes sur lui. Et quand tu as reçu les ordres, tu ne sais plus rien, jusqu’à ce qu’ils soient exécutés. C’était cela du temps de l’empereur. Mais l’empereur est dans une île à présent, de l’autre côté de la terre.
De ce balcon il laissait les yeux sur les chaumes à ja-velles, sur les landes, qui formaient, là devant, l’échine des montagnes. Il lui semblait revoir ses compagnons, allongés ou les genoux pliés, parmi les boulets, les chariots rompus ; les revoir tous, çà et là, et le champ rempli d’ombres, sous le brouillard des mêlées furieuses. Des hommes que ceux-là, et si vrais camarades, si courageux, si peu méchants.
Il mit la main sur la tête du petit.
— Que tu apprennes l’amitié et ce que c’est que le cou-rage…
Ce que c’était, il n’aurait su le dire : un éveil, un manque entier de paresse, le goût de faire et de s’opiniâtrer contre le mal. Quand on a le courage dans le sang, cela suffit pour vivre. Le bonheur ? il ne s’agit jamais du bonheur pour les hommes.
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