Gaspard des montagnes - Tome IV
Troisième Veillée ............................................................ 96
TROISIÈME VEILLÉE
PREMIÈRE PAUSE
Le jour des abeilles. – Anne-Marie et ses entours. – Le mé-decin vient aux Escures. – Un vendredi soir, Lucie vit Elmire Chargnat entrer chez elle comme une furie. Quels cris, aussi-tôt, quelle violence de paroles et de gestes. Anne-Marie Grange avait dit à son cousin des choses affreuses : que Mlle Chargnat sentait l’échauffé comme une épaule de mou-ton ! D’autres horreurs encore que l’hôtesse du Cadran-Bleu avait répétées à une dame.
Une scène à croire qu’Elmire allait se jeter sur Lucie et lui arracher les yeux. Elle parut au moment de sortir sur la place et d’ameuter les gens en criant que le gendre de Grange avait volé, arrêté sur les grands chemins, assassiné ! Ainsi transportée de rage, on aurait dit d’une figure de spectre : elle faisait peur. Le même soir, elle dut faire venir le médecin, qui la saigna au pied ; on le sut par la Poule-Courte.
Lucie vint donc rapporter cela aux Escures. Ses souliers craquaient comme ceux d’un abbé, et elle avait son air, tou-jours, de marcher sur des épines. Anne-Marie l’écouta, pelo-tonnant sa laine, devant un écheveau passé au dossier d’une chaise. Mais Lucie n’y gagna rien. Eh bien ! non, Anne-Marie ne ferait pas un pas vers une réconciliation. Elle ne saurait pas y aller assez chaudement. D’ailleurs Gaspard avait parlé
– 96 –
à Mlle Chargnat. Puisqu’il s’en était mêlé, il n’y avait pas à y revenir.
Il ne restait à Lucie qu’à aller trouver Pauline. Pauline fut aussitôt aux cent coups. « Vois-tu, l’idée que Robert pourra s’installer aux Escures fait à Valentin l’effet d’un cou-teau au travers du corps. Qu’est-ce que ce sera, si cette Chargnat fait éclater un scandale ! »
Elle sauta sur son châle, sur son chapeau vert. Lucie al-lait la suivre. À elles deux elles raisonneraient Anne-Marie.
Elles la trouvèrent sous les noisetiers. On levait le miel des abeilles. Jeuselou était là, avec le masque et les outils de Gaspard. Il avait allumé des graines de foin, dans un pot, et il attendait que la fumée eût étourdi les essaims. Elle sortait en grosses boules et bouffait autour des planches à ruches. Le soleil mêlé de rais d’ombre la prenait en travers et lui donnait une blancheur qui éblouissait les yeux.
Henri avait accompagné sa tante et Lucie jusque passé la remise. « Il a peur des abeilles, leur chuchota Anne-Marie. Il se laissait pourtant habituer par Gaspard. » Il y avait dans l’herbe un panier de pissenlits et de doucettes. Elle y jeta le couteau ébréché qu’elle tenait à la main et avança vers Jeu-selou.
— Il paraît qu’Elmire a pris une colère contre moi. Mais, n’est-ce pas, elle ne dira pas mot ? Gaspard lui a passé la bride.
— Tu ne veux donc pas comprendre qu’elle est folle ? Quand elle se met sur les outrages qu’elle a reçus de toi, elle n’a plus sa tête.
– 97 –
Pauline était lancée. Elle prédisait des catastrophes. On n’avait même pas encore osé parler de Robert au père ! Il re-cevrait un bien autre coup si le déshonneur public éclatait comme une bombe. Ce serait la calamité tombant d’aplomb sur la famille.
Appuyée aux noisetiers, Anne-Marie ne répondait point. Un frémissement de ses épaules agitait par instants les branches en fleur et faisait descendre des chatons une poudre fine comme du soufre. Elle se dit, pensa soudain Pauline, la voyant ainsi butée, que si le scandale arrive, Ro-bert ne pourra reparaître aux Escures : alors, tant mieux pour le scandale ! Ou simplement, Gaspard étant parti, elle ne veut plus rien savoir de ce qui arrivera.
Pauline se croyait bien en colère contre elle ; et au même moment, le cœur remué, elle sentit la montée des larmes.
— Surtout, ma sœur, ne va pas croire que c’est l’idée de Valentin et de ce qu’il pourra souffrir qui me pousse. Il a le cœur comme un morceau d’or. Pour l’amour de toi ou pour l’amour d’Henri, il supporterait tout. Mais songe à nous tous, songe à ton enfant.
Anne-Marie serrait les lèvres. À cause de la fumée, elle se déplaça un peu.
— Oui, Henri serait déshonoré devant le monde. – Elle aspira l’air d’une façon entrecoupée. – Ça n’y changerait pas grand’chose. Je vois bien qu’on ne l’aime guère.
Ses yeux grossirent et rougirent. Mais elle se reprit :
– 98 –
— Elmire, une comédienne. Enfin si vous y tenez, Lucie peut lui dire que je n’ai jamais tenu les propos qu’on me prête.
— Fais-lui une visite, au moins. Tu la lui dois. Non ?
C’était non.
Sa sœur et Lucie parties, elle travailla plus encore que d’habitude, aida Marguerite à transporter le miel sur une table de pierre, dans l’entrepôt. Elles avaient décidé qu’elles le mettraient en jarres là même. Mais cette double visite l’avait impatientée, fatiguée. Elle le comprit le soir en s’apercevant qu’elle avait oublié sous le porche les rayons d’une ruche ; et les abeilles en avaient repris la moitié en moins de deux heures. « Je ne suis plus bonne à rien. Toute affaire me tourne la tête. »
Peu à peu, elle avait imaginé ce que ce pourrait être si Elmire parlait. Elle en eut le cœur serré au point que la fièvre la prit, le soir.
Pauline vint le lendemain et se fâcha, voulant qu’elle fît appeler M. Meissoux. « Est-ce que tu ne peux pas te faire soigner ? Est-ce que tu n’en as pas les moyens ? » De tels propos mettaient Anne-Marie à bout de nerfs. Le médecin pour un peu de fièvre ! Si l’on devait se gouverner ainsi ! Les pauvres gens, alors ? En regard d’eux, c’est toujours comme un tort d’être riche ; mais si on l’est pour se payer ses aises, quelle honte. Comment faut-il être fait ?
Elle batailla là-dessus avec Pauline, qui finit par lui dire que quand on a ces idées-là, on va dans un couvent. « Et
– 99 – puis le médecin viendrait, on te saurait malade, Elmire n’aurait plus à se froisser de ne pas recevoir ta visite. »
La lune de Pâques avait amené des arrière-froidures, mais Anne-Marie ne voulut pas garder la chambre. Par ces après-midi aigres où la bise malmenait les baguettes rougies du gros tilleul, elle descendait coudre dans la petite salle, Marguerite près d’elle. Henri regardait l’almanach. Elle ne se pressait pas de lui montrer ses lettres : les leçons duraient un quart d’heure ; puis elle l’envoyait jouer ou aider le Nanne qui taillait des branches à ramer les pois.
— Mon père veut que je lui apprenne à lire, disait-elle à Marguerite ; c’est pour lui voir prendre la prêtrise. Certai-nement j’ai fait vœu d’en faire un prêtre : mais d’abord qu’il devienne fort ; et adroit, courageux. Avais-tu remarqué comme Gaspard savait l’éveiller ?
Pauline n’avait pas voulu qu’on l’envoyât à l’école, chez la Myon Groisne. Depuis la semaine dernière, après certains propos d’Elmire, il aurait fallu qu’on l’y envoyât, qu’il s’y montrât, tout pareil aux enfants du bourg. Elles ne me laisse-ront jamais la paix. J’ai pourtant assez d’âge pour me con-duire. Quel besoin d’imposer des directions et de se mêler de la vie des personnes. Ces dames ont-elles assez parlé et dé-parlé lorsque Gaspard est parti. « Comment fera-t-elle cette année pour lever le miel ? – Et pour pêcher les étangs ? – Son cousin menait tout aux Escures ! Elle sera forcée de s’en tirer avec ses domestiques. Les autres y sont bien forcées ! » On vous aime, mais avec une certaine satisfaction quand des contrariétés vous arrivent. Il faudrait les suivre en tout, ne voir que des personnes qui leur plaisent. Pauline veut à toute force me réconcilier avec Elmire. « Tu es souffrante, cela s’ajuste à merveille : tu ne peux pas aller la voir ; eh bien,
– 100 – elle, en montant à Saint-Amand elle pourrait s’arrêter aux Escures… »
Je ne lui échapperai donc pas ? Je me sens en peine comme au temps qu’il y avait une menace sur nous. Mais n’est-ce rien que de s’attendre à voir Robert se présenter ici vers la mi-septembre ? Verrai-je cela, vraiment ?
Elle songeait à son père qu’elle avait à mettre au fait. Quand il rentrait d’Ambert, les soirs, il s’asseyait, plein d’affaires et d’importance. On le sentait, comme il disait, remonté sur sa bête. Le retour de Robert, les craintes de scandale et de déconsidération, jamais il ne voudrait bien prendre tout cela.
Anne-Marie se penchait, essuyait la vitre, cherchait dans la nue bleuâtre aux pâles éclairages quel était le vent. Un coq sautait sur la barre des volets, regardait de côté dans la salle.
Elle se levait. Marguerite, la devançant, courait chercher à la cuisine son pot de tisane d’orge. Une petite fièvre la consumait. Elle mettait son fichu, mais n’aurait pas toléré qu’on fît du feu. « Prendre ses aises ! Il y en a qui n’ont pas leurs aises ! » Un homme, le matin, avait dit que la diligence n’avait pu passer aux Pradeaux. Il devait neiger dans les Monts Dore. Gaspard tient de notre côté, où les hommes prennent des douleurs quand vient l’âge. Dieu sait comment il s’arrange. Il dort au milieu des bois dans une cahute, sur des sacs de feuilles…
La nuit approchait. Rappeler Henri, donner le grain aux poules. Ainsi la vie se passe et ce n’est que cela. Les soins de la maison, le travail du ménage, pour recommencer demain. Si l’on voulait connaître la joie, le pourrait-on seulement en-
– 101 – core ? L’an dernier je pensais que si jamais j’avais mon petit garçon, tout irait bien. Et je l’ai. Il est là et voilà où j’en suis.
Pauline parla à son père. Ils firent venir M. Meissoux.
La Perrine survint comme il repartait. « Alors, pauvre dame ? Moi qui ai encore dit mon chapelet pour vous ! Je ne comprends pas le bon Dieu. » Elle parlait des maladies qui couraient, conseillait les remèdes d’herbes, car ceux-là vont chercher le mal par la racine. Le bossu avait des secrets pour guérir. « Si vous vouliez que je lui demande ? » Mais tout ce-la n’était que pour amener le malheur de sa vache, crevée la veille. Sans vache, arriverait-elle à vivre ?
Ta mère est bonne femme, avait envie de dire Anne-Marie à Marguerite, mais comme elle me fatigue.
À la Perrine succédèrent Pauline et Lucie, Pauline es-soufflée, rose, contente. Elle avait tout arrangé avec la Ma-chine Infernale, c’était ainsi qu’elle surnommait Elmire, en riant. « Écoutez, m’a-t-elle dit, nous pourrions nous voir comme autrefois… Enfin, elle a été très bien. Elle m’a entre-tenue du goût qu’elle aurait à t’être bonne à quelque chose, et de toi, et de tes peines, c’était à l’embrasser. Quand elle veut, elle a une langue à faire tourner la tête à saint François de Salles… Elle viendra ici de demain en huit. »
— Mais qu’elle ne me parle ni de Robert, ni de l’enfant. Ni de Gaspard.
Et tout de suite Anne-Marie demanda à Lucie des nou-velles de Plampougnis. Il travaillait vers Champeix. Un di-manche il était allé à Murols, voir le fameux bois. « Gaspard, rien ne l’arrête, même en pays si pénible. Mon mari lui a dit :
– 102 –
Vas-y plus doucement, au moins ! – Ha, j’en ai promis à mon corps ! »
Plampougnis, lui, faisait du beau travail. Ces châteaux le changeaient d’Ambert où les bourgeois ne vous prenaient qu’en journées, fournissant le bois, les clous et tout. Mais quand il reviendrait, il saurait bien changer cela, et faire comme les patrons des villes… Ainsi de suite.
Lucie croit, se disait Anne-Marie, que Plampougnis a eu ces idées, et c’est Gaspard qui les lui a soufflées. Quelle est aise de jouer à la dame, d’entrer dans mes affaires avec Pau-line. Elle joue à la vie, comme tout le monde. Moi, j’ai eu le malheur de voir ce que la vie pourrait être.
Sur la porte, Lucie se souvint que Gaspard viendrait d’ici peu, chercher ses affaires.
Mais on ne le vit pas dans les jours qui suivirent. C’était avril. L’herbe courte luisait au vent. Gris de fleurs, les ceri-siers ressemblaient de loin à des fumées. Des nuages sui-vaient les forêts sur les hautes pentes d’un bleu sourd de ve-lours. Cependant il faisait plus tiède. Un soir on entendit le coucou et des roulements de tonnerre.
Anne-Marie n’en allait pas mieux pour cela ; et Grange ne supportait pas que sa fille fût malade. Il serait entré en fougue quand il la voyait dîner d’un œuf à la coque.
Il fit revenir M. Meissoux, qui ne rédigea pas d’ordonnance.
« Mais, enfin, docteur, vous ne lui marquez pas un re-mède ? » M. Meissoux s’asseoit brusquement, tire son cale-pin : « Pour combien en voulez-vous ? Pour six francs ? Pour
– 103 – douze ?… Votre fille a besoin de tranquillité et non pas de drogues ! »