Gaspard des montagnes - Tome IV

Henri Pourrat · Chapitre 11 sur 44

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Gaspard des montagnes - Tome IV

Cinquième Pause.................................................................. 79

CINQUIÈME PAUSE

 

Gaspard au domaine des Chargnat. – Propos et offres d’Elmire. – Les secrets desseins de Robert. – Politique de Gas-pard. – Il y alla sur le Grand-Blanc. Se souvenant du goût d’Elmire pour la recherche, il avait pris ses grosses bottes suiffées, et sa blouse fanée, non pas sa belle peau de bique.

L’hiver semblait revenu. Dans la plaine, les avenues de chênes allaient se perdre vers le bleu détrempé de quelque côte lointaine et basse. Deux feuilles couleur d’amadou gre-lottaient seules aux ramilles. Les autres, dans le fossé, fai-saient refluer par places un gros courant d’eau trouble contre leur amas serré comme les pages d’un registre. « Ils laissent gâter le chemin. » Le derrière du domaine paraissait délabré. Il y avait là des cailloux de rivière en tas, des troncs, dont le bois jaune, sous l’écorce tombée, était creusé de signes et de rainures. Deux poules s’envolèrent, passant au travers d’une haie aux trous mal bouchés d’épines. Une gi-rouette grinçait tristement.

Cette Elmire, on la dit fille de beaucoup de tête. Il faut croire que cette tête est trop pleine d’histoires pour qu’elle puisse seulement gouverner son bien. Une de celles qui ai-ment entrer dans tout et se mêler de tout pour occuper d’elles tout le monde.

L’entrevue l’embêtait carrément et il n’était pas disposé à penser grand’chose de la demoiselle Chargnat. Elle se montra, – à la métairie, personne, – comme il attachait le cheval à un poteau du hangar. Les civilités faites, il la suivit. Il y aura du fruit, observa-t-il en longeant les espaliers. Là-

 

– 79 – dessus, il se dit qu’aujourd’hui du moins il avait la visière nette. Un temps durant, il ne voyait pas ce qu’il voyait.

Il restait cependant préoccupé d’apprendre ce que lui voulait Elmire. Il s’attendait à quelque surprise désagréable.

À l’étage de la maison de maître, elle le fit entrer dans un petit salon-parloir, bas de plafond. Du feu y était allumé comme pour un personnage. La vieille blouse avait fait pin-cer le nez de la demoiselle. Elle, ha bougre ! dans son deuil, elle relevait sa toilette d’une collerette découpée, d’une écharpe ; et tant de ruches de crêpe, de rubans, de pam-pilles, et de si brave blanc, et de si brave noir. Fallait-il qu’elle eût l’imagination bouillonnante pour s’habiller de la sorte !

 

Pas plus tôt assise, elle l’attaqua sur Robert, avec une hardiesse débridée qui pouvait bien être de la timidité pous-sée par-dessus bord. Forçant les couleurs du portrait, elle faisait du monsieur un monstre de nature. Féroce, faux, im-pitoyable. Oui, peut-être, se disait Gaspard, mais c’est parce qu’il est vaniteux, toujours occupé d’un effet à produire : voi-là sur quoi tout roule chez lui.

À sa contenance, à un haussement de sourcil de rien, Elmire dut comprendre qu’il rabattait bien la moitié de ses dires. Elle se fit attentive, de façon à ne rien perdre des mouvements de Gaspard et marqua par un silence l’importance de ce qui allait suivre.

— Je sais qu’il se propose de faire empoisonner votre cousine.

 

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Gaspard n’avait pas bronché. Non et non. D’abord il lui semblait qu’Anne-Marie ne pouvait pas mourir. Et en même temps, il songeait que si jamais elle voyait de près ce que va-lait l’autre, ce ne serait pas un grand mal.

— Vous n’ajoutez pas foi à mes sincères confidences ! Fiez-vous à moi, je vous en conjure. Il y a en cet homme, sans même qu’il le sache, une fureur de vengeance. Il ne l’oubliera jamais : il a juré de faire un jour crier pitié à Anne-Marie Grange !

Elle articula cela d’une manière si appuyée, qu’elle effa-roucha Gaspard. Redressée, elle gonflait le col ; et poussant les ongles, elle semblait enfoncer dans le capitonnage du so-fa sa conviction qu’il en irait ainsi.

Tout commençait d’agacer Gaspard, ici, par un air de prétention : le tableau de petites perles qui faisait voir une pastoure d’opéra, et, à côté du pot garni d’allumettes en pa-pier, les flambeaux aux cires jaunies, semées de chiures de mouches, qui n’étaient là que pour la parade.

— En punissant ce criminel, vous, le vengeur de la ver-tueuse famille Grange, vous préviendrez les attentats les plus déplorables. De quel cœur je vous aiderai dans votre noble tâche ! Il n’est rien, croyez-le, que vous ne puissiez demander à la malheureuse Elmire.

D’un mouvement gracieux sur le sofa, elle se rapprocha de sa chaise et lui tendit une main qu’il toucha respectueu-sement.

Ensuite elle se targuait de ses relations, se faisant forte de tout aplanir si jamais la justice voulait intervenir entre Gaspard et cet homme. Elle avait pris un ton plus enjoué pour parler de ce qu’elle nommait « notre conjuration pour

– 81 – le bien ». Et toujours des minauderies, et toujours des flatte-ries. Quelle femme ne serait fière de seconder Gaspard dans ses entreprises. Il pouvait, lui, compter sur tous les dévoue-ments. « Vous avez tellement le mien, que mon cœur me dit mériter aussi une part du vôtre. Allions-nous ! J’ai à venger mes pauvres frères, et prendre cette vengeance de concert avec vous me donnera une double joie. »

Ses frères, oui, songeait Gaspard. Cette fille-là se ballait bien d’eux. Pénétrée comme elle l’est de l’importance que son argent lui donne, elle a été enchantée d’en hériter. Je les ai menés raide, ses chers frères, et elle n’a pas l’air de trop m’en vouloir. Seulement, elle doit se venger, cela se doit ! Quelle farce que ces sentiments de convention qu’on ap-prend, qu’on éprouve parce que c’est l’usage.

Lui voyant un visage détendu, Elmire s’anima. Son teint, blafard et humide d’ordinaire, rosit. Ses yeux, un peu gros et ressortants, étaient devenus si brillants, qu’elle parut chan-gée du tout au tout.

— Il faut que nous soyons associés, dit-elle, soupirant, soulevant ses doigts maigres. Je serai l’amie sensible et dé-vouée que mérite un homme de cœur. Si mes frères ont eu des secrets, vous les saurez. Il n’y a rien, rien de ce dont je dispose qui ne puisse être vôtre !

Elle se penchait en avant, toute rose, les yeux pleins de feu.

Les bûches sifflaient. Un tison tomba des chenets, roula jusque sur la foyère. Gaspard se précipita, arrangea tout mi-nutieusement, revint s’asseoir en reculant un peu sa chaise.

 

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Elmire s’était débarrassée de son écharpe. Elle la froissa en boule, la bourra dans l’angle du sofa.

— Écoutez, je ne veux pas qu’on se moque de vous ! Votre cousine s’entend avec son Robert : elle lui a donné des rendez-vous, je le sais !

Elle allait, elle allait furieusement, en débitant et en dé-bitant. Gaspard sentait venir la minute où il se lèverait pour lui crier d’une voix tonnante de se taire. Et il la ferait taire, quand il devrait lui enfoncer son écharpe dans la bouche.

— Mais enfin, mademoiselle, à quoi cela va-t-il ? Que proposez-vous qu’on fasse ?

— Rien, ricana-t-elle, oh ! rien. C’est Robert qui fera. Je le sais et j’en suis sûre, il empoisonnera votre cousine. Et vous, vous demandez ce qu’il faut faire ? Je ne pensais pas qu’une pareille menace sur une tête si chère vous ouvrît si peu la vue.

— Comment savez-vous qu’il empoisonnera Anne-Marie Grange ?

— Je dis ce que je sais. Il empoisonnera la mère parce qu’il est intéressé d’honneur à sa vengeance. Et il liera l’enfant par des liens si forts que cet enfant ne pourra jamais les rompre. Celui-là non plus, vous ne le connaissez pas. Imaginez-vous bien par où il a passé ? Sa mère verra tout trop tard. Ah ! si elle avait su répondre à mes empresse-ments ! J’allais à elle de toute mon âme. Mais c’est fini… Je disais, l’enfant. Eh bien, Robert n’a qu’un désir : le pervertir. Parce qu’il ne cessera jamais de la haïr, elle, d’avoir le désir de la rabaisser, et l’enfant lui servira à cela. Il ne supporte-rait pas la supériorité d’Anne-Marie Grange. Alors il a trou-vé : l’enfant à pervertir, – ce ne sera pas bien difficile, – de

– 83 – façon à le voir bafouer plus tard toutes les idées, tous les sentiments de la mère ; et que Robert puisse rire un jour avec lui de la bêtise de votre cousine.

De telles imaginations faisaient mal à Gaspard. Le pis c’est qu’elle doit bien voir. Sous sept replis de malice, Ro-bert, – et surtout le Robert humilié d’après le Cadran-Bleu, – peut avoir cette pensée dans la tête. La fille est à moitié dé-traquée, mais elle montre de la pénétration. Quant aux pro-jets d’empoisonnement, elle les invente. Robert ne saurait vouloir assassiner Anne-Marie d’abord et la rabaisser en-suite. Pourquoi se servirait-il du poison quand il n’a qu’à at-tendre pour reparaître aux Escures et tout avoir ?

Elmire alla tirer une bûche du coffre à bois. Il la lui prit des mains, la disposa dans la cheminée pour se donner le temps de réfléchir. Plus qu’il n’avait fait jusqu’alors, il sentait qu’Elmire n’avait pas de bonne volonté pour Anne-Marie. Mais pour la tenir en bride comment s’y prendre ?

— Robert restera en repos et nous le laisserons en re-pos. Voyez, Mademoiselle : pour les raisons que vous pou-vez comprendre, nous ne devons désirer qu’une chose : que tout demeure enterré. Si quelques vieilles histoires reve-naient, cela ne sonnerait pas bien dans le monde. J’aurai tout à l’œil. Celui qui se mettrait jamais sur le chemin de ma cousine, je le déplanterais, Robert ou un autre.

Il restait peu satisfait de n’avoir trouvé que cela. Mais bien qu’il ne fît pas le moindre geste, ainsi ramassé sur sa chaise, le front baissé, l’épaule en avant, il paraissait formi-dable.

Elmire se réinstalla nerveusement sur le sofa en faisant gémir les ressorts. Elle reprit son écharpe, s’en drapa, et,

 

– 84 – après un coup d’œil à Gaspard, se mit à contempler de biais par la fenêtre le brouillis d’une chênaie qui laissait deviner les bords de la rivière. Un ciel gris s’étirait à l’horizon, avec ses longs bancs luisants comme du cuivre. Cambrant le pied, Elmire agitait le bout de son escarpin.

 

Avec beaucoup de fausse chaleur, il fut finalement con-venu qu’on se ferait savoir l’un à l’autre ce qu’on pourrait apprendre sur « cet homme ». Remerciements, compliments, considérations sur l’avenir.

Pour mettre au jeu et aussi pour ramener Elmire, qu’il désirait ménager, Gaspard lui fit des confidences. Il lui dit comment il s’y était pris pour tenir Robert : par l’argent. Et tout à coup une idée l’illumina.

Il expliquait que Valentin Verdier avait pourvu à tout. En échange d’une pension, Robert avait dû remettre les titres de créances qu’il assurait avoir sur certaines per-sonnes.

— Il y en a sur vos frères, je crois. Nous pourrons repar-ler de tout cela par la suite. Valentin n’a rien voulu débrouil-ler. Il le cachera même à Grange qui entendrait peut-être les mettre en recouvrement.

Te voilà avertie. Ce n’est plus Robert qui te tient, c’est nous. Nous avons de quoi répondre aussitôt à tout méchant tour. De plus, nous te ferions financer. Tu aimes trop l’argent pour ne pas faire tes réflexions.

Ensemble ils battirent la campagne sur Grange, ses ma-ladresses, ses fougues. Elmire revint doucement aux papiers remis par Robert. Gaspard, évitant de donner des précisions,

 

– 85 – se retrancha sur son ignorance. Il essaya de la promener sur les renseignements qu’elle pouvait avoir et les particuliers dont elle les tirait. Mais il comprenait qu’elle ne s’entortillerait pas la langue. La singulière créature, moitié fil, moitié coton. – La Perrine dit d’elle : « On ne peut pas la comprendre : elle ne s’aime pas elle-même. » – Et la singu-lière entrevue. Il respirait sans plaisir cette odeur de feu de bois, et de rat, de moisi. Les dindons gloussaient et grat-taient dans les feuilles mortes, sous la fenêtre. Ces après-dînées de dimanche, la campagne est vide, sans même une fumée qui traîne, lointainement. Un gros buisson s’endort, et au bout de la plaine rousse, un rayon ennuyé éclaire pour une minute Arlanc-Bourg et Arlanc-Ville, tout petits sur la côte.