Gaspard des montagnes - Tome IV
Cinquieme Pause................................................................ 130
— Faites le voyage avec votre amie Lucie qui doit aller retrouver son mari à Cordès. Promenez l’enfant, montrez-lui les lacs, le lac d’Aydat, le lac de Guéry, le lac Chambon. Nous n’avons que des étangs par là. Tâchez qu’il s’amuse, qu’il se prenne aux choses. Vous reviendrez par Murols, si votre cousin est à Murols, et par Issoire.
Il entrait dans les indications, combinait tout, disposait tout. Anne-Marie l’aurait embrassé.
Ce voyage résolu, elle se sentait aussi légère qu’aux ma-tins où elle attendait devant l’escalier, à Chenerailles, que le père amenât la carriole. La rosée mouillait les fraisiers d’entre les dalles. Il allait faire beau. Tout s’arrangeait pour une grande journée de lumière, de course et de vent. Là, de même. Comme si, partant avec son petit garçon pour un pays plus clair, elle abandonnait les tracas.
CINQUIEME PAUSE
Anne-Marie à Orcival. – Voyage dans les Monts-Dore. – Gaspard au bois du lac. – Le voyage fut monté en trois jours. Grange aurait voulu qu’on en parlât longtemps, qu’on fît des préparatifs. Plampougnis, en venant chercher sa femme, ar-rangea tout. On prendrait la route par Vic-le-Comte et Saint-Amand-Tallende.
De bourg en bourg, de butte en butte, saluant les tours, là-haut, puis les maisons de Limagne à galerie de bois, puis les champs de sable effilés de l’Allier, on allait au-devant de la belle saison. Comme tout était plus hâtif dans la plaine.
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On remonta la Veyre et ses vergers feuillus. Henri n’aurait jamais imaginé qu’il pût y avoir tant de campagne.
Le château de Cordès, le lendemain, lui parut le plus beau qui fût à voir, en grosse joaillerie de pierres grises et blanches, ornementé d’une rouille d’or sous des toits en écailles d’argent. Les charmilles étaient faites de murailles de verdures aussi hautes que les tours. Au bout de leur cou-loir surprenant, se dressait à des lieues, la motte bleue d’un mont qui était le Puy de Dôme.
Quel pays propre, vert et rond, où les arbres étaient tous en lignes serpentantes. Des feuillages sortaient un clocher à pans, un logis à tourelles. Voilà donc la fameuse église d’Orcival ! Anne-Marie, d’après une gravure, l’imaginait plus perdue dans les branches, comme une chartreuse de la mon-tagne.
Plampougnis parlait du pèlerinage de l’Ascension. De vieux hommes avaient suivi la procession pieds nus dans les cailloux ; et le monde avait dîné sur l’herbe, bien que tombât par moments une pluie à quoi la neige n’aurait rien pu. Mais dans l’église on étouffait. Elle était si remplie de gens de Ro-chefort, de Latour et de Tauves, qu’une épingle ne serait pas tombée à terre. L’air épais n’y semblait plus qu’un fumet de fromage et de vache, comme à la fin d’une veillée dans une étable.
Ce matin-là ils n’y trouvèrent personne. Elle était haute, arrondie, d’un gris de cendre. Le maréchal battait le fer sur la place où grattaient une demi-douzaine de poules. Autour de la Vierge noire étaient des cadres comme les mendiants s’en pendent sur la poitrine, portant en écriture moulée des récits de miracles. « Le 10 janvier 1808, par une journée froide mais sans neige… » Sur les deux piliers du fond,
– 131 – même, des écritures avaient été tracées avec la pointe d’un clou : « Bénissez ma vie », « Guérissez-le », « Je vous donne mon enfant, soyez sa mère ». Des bourgs, des domaines, combien étaient venus là dire leurs raisons à la Vierge dans leurs angoisses : celle dont le garçon tourne mal, celui qui ne peut plus payer et qu’on va vendre, ceux qui ont peur, ceux qui sont malades, ceux qui voient arriver la honte, tous ceux qui pensent, tête basse, à leurs tourments et à leurs propres jours. Ils n’étaient plus ici et cependant ils y étaient encore.
Anne-Marie, qui n’aimait pas beaucoup les pèlerinages, ne s’était pas attendue à cela. Elle regardait N.-D.-d’Orcival qui semble une dame de domaine, assise bien droite, de face grave, un peu sévère et secrète, toute bonne. La bouche lui tremblait. Elle mit la tête dans ses mains. De tout son sens, elle priait pour l’enfant ; et les larmes, lui ruisselant entre les doigts, coulaient jusqu’à son poignet.
Au commencement de l’après-dînée, ils montèrent à cheval et entrèrent dans une vallée profonde, toute frisée de verdure. Au bout se levaient deux bornes géantes, la Roche Sannadoire et la Roche Tuilière, celle qui fournit les lauzes dont on couvre les toits. Des ruisselets sautaient et ressau-taient parmi des plantes à gros tuyaux, des coudriers, des lianes.
Enfin, le plat de ses eaux luisant tout bleu, on déboucha sur le lac de Guéry. Cet espace de clarté, la pente d’herbe haussée là près vers un ciel d’enfance, le goût plus libre et plus léger de l’air, ah ! c’était la montagne !
Plampougnis avait posé à terre l’enfant qu’il tenait de-vant soi. Il cueillit au bord de la rampe une herbe qui sentait
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Plampougnis dit que ce devait être le Puy-Gros, et ces échardes de pierres, le Sancy. Il allait lui falloir retourner aux parquets qu’il posait dans le château de Cordès. Mme Anne-Marie trouverait le Mont-Dore par là. Murols, avec Gaspard, était un peu plus à main gauche.
Maintenant va s’ouvrir le royaume plein d’espoir, celui où l’on arrive en face du matin, dans l’herbe, les clochettes ; et devant tant d’étendues bleuissantes, tout ira à la joie du cœur.
Il entendait ses hommes répondre à quelqu’un dont la voix arrivait mal. Il portait la tête d’un côté, de l’autre, cher-chant à voir entre les troncs ; et il vit un enfant tout en blanc, en pantalon flottant sur ses souliers, à la blouse ou-verte en pointe ; il vit une jeune femme à la guimpe blanche…
Il aspira le vent comme un cheval qui flaire le loup. Il la voyait. Anne-Marie ! L’air autour d’elle était plus étincelant que celui qui bout à l’entour d’une flamme.
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… Il étendait son mouchoir sur un billot et voulait qu’elle s’assît. Elle obéit et tint le petit contre elle. Alors elle commença d’expliquer tout, M. Meissoux, le voyage, et comment le mari d’Hortense Domaize faisait faire à Henri un traitement de douze jours, avec des bains, des boissons et des douches. Henri n’était pas malade, avait dit le médecin, seulement un peu de névrose.
Elle tournait la tête pour tout examiner ; on voyait ses traits purs. Elle se mit sur ce bois, sur le travail de Gaspard.
— Oui, j’ai les mains empierrées, à présent.
Il les tournait, les montrait, jaunies de cal sous les doigts, des mains souples, nettes, bien découpées, qui lui ressemblaient à lui-même. Il riait, son visage brillait. Elle le retrouvait pareil au Gaspard d’autrefois ; elle riait et Henri riait aussi.
Au Chambon, Henri avait aperçu le Grand-Blanc devant une auberge. Une petite fille avait dit : « C’est le cheval de Gaspard des Montagnes ! » Et le valet : « On peut dire que son maître en a abattu de l’ouvrage, depuis qu’il est dans l’endroit. » L’hôte, alors, d’un ton solennel : « Ce garçon, c’est un foudre de labeur ! »
Anne-Marie rapportait cela et forçait Gaspard à leur montrer les chemins qu’il avait tracés, la clairière qu’il avait ouverte. Il fallait enjamber des branches, prendre garde à ne pas se donner d’entorse, entre les quartiers de roc. Mais on allait, les prunelles claires. Le temps était si clair aussi qu’on se sentait porté par les anges.
Il les mena sur le Tartaret, à une place choisie. Avec des pelures de bouleau, qui s’enflamment encore mieux que la paille, il alluma un grand feu où faire cuire des œufs et des
– 134 – pommes de terre sous la cendre. On croit qu’il n’y a plus que cette cendre en poudre : et puis, dès qu’on l’écarte, on re-trouve l’éclat, la force du brasier… De sa loge, il avait rap-porté du beurre frais dans un étui de fayard, un jambon, une bouteille, des tasses de bois. Il faisait une table d’une souche, roulait un tronc qui servirait de banc, découpait le jambon, arrangeait délicatement les œufs.
Et de minute à autre un regard rapide sur Anne-Marie, pour s’assurer qu’elle était là, que c’était bien elle.
Peut-être entendait-on le clapotement de l’eau, couleur de pervenche sous les gros saules à branchages jaunâtres. Le Chambon luisait vaguement dans le fond, sous les monts de bure brune où des neiges pendaient par places. On dominait la petite île empanachée de feuillages, et tout le lac peint de monts et de ciel.
— Tu vois, la montagne n’a pas encore rentré sa lessive.
… Gaspard les avait ramenés au chantier, et il donnait ses ordres aux hommes. Deux mots, mais qui disaient tout et qui tombaient bien. On allait abattre un hêtre ; il prit soin de détourner un jeune bouleau, le courba, posa doucement une cognée sur sa tête couchée pour le tenir ployé à terre. C’était beau, ces précautions chez ce terrible, ce souci de sauver un petit arbre. Même dans sa dureté, il se comportait ainsi. À ces moments, penchant sa tête solide et fine, aux joues nettes, comme il semblait jeune, comme il avait l’air doux. Anne-Marie aurait voulu qu’Henri le regardât.
Il y avait au bord de l’eau un rocher fort élevé et cassé droit, qu’on nommait le Saut de la Pucelle. Ce matin Henri avait vu au Chambon une étrange chapelle, ronde comme une meule. Et tantôt, au haut d’un glacis, le château fort de
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