Gaspard des montagnes - Tome IV
Deuxième Pause ................................................................. 277
Le ciel se bouchait de plus en plus. Une cavalerie de nuages galopait dans le jour tombant, en suivant les crêtes : du mauvais temps pour le lendemain. Elle arrangea ses che-veux, et oubliant là le râteau, remonta vers la maison. Le vent la jeta presque dans la salle. Une grosse fumée bouffa de la cheminée, fit tousser et pleurer tout le monde.
Lorsque s’étant remise elle vit là trois lumières et trois femmes, – Pauline, Louise, la métayère, – elle ne put s’empêcher de le prendre pour un fort mauvais présage.
Je devrais me confier à Dieu. C’est péché, les supersti-tions. Pourquoi cependant les pauvres morts ne nous donne-raient-ils pas cet avertissement d’être prêts ?
Elle se disait que le vent du midi la fatiguait toujours. Mais jamais elle n’avait eu si fort au cœur une angoisse sans nom ni mesure.
DEUXIÈME PAUSE
La fouille de la narse. – L’assassin reconnu. – Grange ra-mène un muletier aux Escures. – Le sucre qui parle. – Le len-demain, le vent reprit au lever du soleil. Des rafales à faire tinter les cloches. Les arbres s’emmêlaient, sifflaient, se dé-battaient derrière les toitures.
Dès qu’il eut mangé la soupe, le père monta à la narse.
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À midi, il raconta qu’il y avait du monde là-haut, comme quand on pêche un étang, le mercredi des Cendres. Qu’on avait cru crocher un corps, dans la boue, mais qu’on n’avait ramené qu’un chapeau, qu’on disait être celui du bossu Ger-vais. Et que Gaspard avait retrouvé dans les joncs un pistolet de cuivre.
Après le dîner il y remonta. Tout le monde s’affairait. On venait de tirer du bourbier un cadavre qu’on inondait de seaux d’eau. Trois tombereaux à grosses roues pleines, étaient dételés à bonne distance, près des amas de pierres du Paquet de la Vialle. Les attelages meuglaient, cherchaient à tondre le gazon, ou essayaient, d’un coup de tête, de se dégager du joug. Des garçons, armés d’aiguillons ferrés, les gardaient, de peur qu’ils n’allassent vers la narse. Il arrivait encore des hommes, des pelotons de trois ou quatre, les mains aux poches. On voyait même des vieilles que le vent empêchait de tenir leur quenouille, et qui regardaient d’un peu loin, rentrant le cou, comme des poules. Des vieux, à toque de fourrure et grand tablier de cuir, qui ne sonnaient mot ; des jeunes qui parlaient haut, en se donnant de l’importance. « Une autre fois, tu croiras à mes alma-nachs ! »
Grange comprit qu’on rappelait le feu du moulin, et qu’on s’attendait à de l’extraordinaire. Un courtaud tout noueux prédisait des incendies, des événements sinistres.
Comme s’ils attendaient tout de Gaspard, ils le ques-tionnaient et se tournaient vers lui.
Le vent chassait sur leurs épaules leurs cheveux tom-bants, les leur jetait en paquets par la figure. « De ce vent ! » Mais voyant le cadavre à peu près nettoyé, ceux qui son-daient la narse, tout essoufflés, se rapprochèrent. Se haus-
– 278 – sant, tendant le cou, ils regardaient, les uns par-dessus les autres. Le terrain criait sous les sabots, et il montait une forte odeur d’herbe écrasée et de vase.
Grange se pencha, se cala sur ses voisins, resta là une bonne minute ; – le mort n’était pas trop défiguré, la plaie ne lui ayant ouvert que l’arrière du crâne ; – puis il se dégagea, s’en alla vers le bois, des fourmillements plein la tête. Il se demandait s’il n’avait pas reconnu Gilbert et il tenait à se dire qu’il n’en était pas certain. Mais si c’était véritablement cet individu, qu’aurait-il à faire, lui ?
Dans le bois, partout la mousse était mouillée, et le chiendent, jauni et pourri sous son vert, collé par l’eau en touffes molles. Enfin il trouva un tas de branches mortes où s’asseoir, si fourrées de bourre grise qu’on ne savait plus ce que c’était.
À peine y était-il, essayant de lier ses idées, que des cris, une explosion de cris, le ramenèrent à la narse. Les hommes, tout courbés, se pressaient au même lieu. On avait halé au bout d’un croc quelque chose de fort pesant : lorsque le pa-quet, dégouttant d’eau et de vase toucha l’herbe, on vit par la déchirure luire des écus. Cela les mit tous en combustion. Pour rien au monde on ne les aurait empêchés de repartir à brasser le bourbier avec leurs perches. Sous la boue, on ne distinguait déjà plus la bure bleue de la bure bise ou brune, la toile de la chemise de la ceinture de cuir, ni même de ces mottes, les grosses mains cordées de veines. « Il en tombera bien assez pour une lessive tout à l’heure ! » Sans se soucier des poussées d’ouragan qui les malmenaient, à peine s’ils le-vaient le nez vers le ciel qui devenait d’un sombre de plomb. Ils ne prenaient que le temps de rattraper leur chapeau, de le renfoncer jusqu’aux oreilles ; et deux ou trois en imitèrent
– 279 – un qui attacha son mouchoir par-dessus, en rabattant les ailes.
Ils firent tant qu’un quart d’heure après, ils amenèrent le bossu. Du coup, un silence tomba. Ils se cherchaient des yeux, s’entredisaient juste deux paroles devant les gen-darmes. La Perrine, qui venait d’arriver, parlait bas, avec des coups de tête, des soulèvements de coude, à l’aubergiste de Balance. Par moments elle s’arrêtait, coupait une tranche de pomme à ses chèvres pour les faire demeurer sur la place.
Trois hommes, qu’on ne reconnut pas pour être du pays, avaient paru entre les arbres. On les appela, faisant de grands bras, – « Venez aider ! Il y a de la besogne pour tous ! » – et ils semblèrent venir ; mais dans le bois, on les perdit de vue. Quelqu’un dit qu’il avait rencontré des mulets sur la vieille route ; et voilà qui eût bien fait pour porter les cadavres. Ces hommes devaient avoir eu peur qu’on ne leur demandât leurs bêtes. Comment descendrait-on les corps ? Tout un tapage, tout un train de gestes et de discours, comme après une bouviérade.
Soudainement, la voix de la Perrine éclata : « Vois ! vois ! L’autre saigne ! »
Chacun sait que quand un assassin approche de sa vic-time, les blessures se rouvrent et le dénoncent. On avait dé-posé Gilbert sur une petite berge de gazon, râpée comme une étoffe. Il fallut le tirer pour étendre l’autre corps : sans doute on heurta sa tête : un peu de rouge, sanie et sang cor-rompu, s’écoula de la plaie. C’était alors que Perrine s’était mise à crier et à les prendre tous à témoins.
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— Dites que ce n’est pas le bossu ! Il a voulu voler l’argent !
Elle montrait les écus que les gendarmes retiraient de ses poches.
Gaspard prenait chaque circonstance et remontait tout haut le crime pièce à pièce, comme une horloge. Déjà le bri-gadier recommençait l’explication comme si elle venait de lui.
Mal remis, Grange considérait tout de ses gros yeux.
La nue à lourdes outres semblait s’appesantir davan-tage. Des branches fouettaient l’air, les arbres ployaient, le temps paraissait disposé à une furieuse tempête. La Perrine arracha une poignée de feuilles à un frêne pour appâter ses chèvres, les appela et se sauva.
Grange restait. Il regardait charger les deux cadavres sur un tombereau garni de genêts. Il regardait surtout l’argent qu’un gendarme emportait dans le chapeau du bossu. Est-ce que cet argent n’était pas sien ? Il toucha Gaspard à l’épaule : « Petit, passe à la maison, que je puisse te dire un mot. »
— Écoutez, demain, pas ce soir.
Après ces journées et ces nuits, Gaspard était exténué à en choir sur les dents. Il repartit avec les gendarmes, et s’assit à l’arrière du dernier tombereau, jambes ballantes.
Lorsque Grange reprit la sente, on eût dit que la nuit tombait. L’ouragan menait un vacarme terrible. Des gouttes
– 281 – claquaient sur les pierres, et d’une minute à l’autre, ces nues couleur de poix allaient crever en gros abats d’eau.
Il se hâtait péniblement, de tournant en tournant, s’abritant derrière les buissons que le vent secouait comme avec une main. Il se trouvait sous le bois de Fanlat, lorsqu’il vit, plus qu’il ne l’entendit, un homme le héler, lui courir après dans un manteau de pluie battant comme des portes. C’était un muletier, qui poussait sur le chemin de Roche-Savine trois mulets à fortes bennes.
Tout hors d’haleine, cet homme lui dit qu’il menait du sucre à des confituriers de Clermont, et qu’il n’arriverait ja-mais au bourg avant l’orage. « Montrez-moi vite quelque grange où remiser mes mulets ; en payant, comme s’entend. »
Grange, encore en trouble, le comprenait mal.
— Ho bien, si c’est ça, suivez : j’ai des écuries à loger cent chevaux. On a fait les regains : nous allons couper par-là, avec vos bêtes.
L’homme expliquait que son chargement était tout de sucre fin des Îles. Il venait de Valence. Il avait pris par le vieux chemin de traverse.
Tous deux ils avançaient le pas. « Si nous pouvions être à l’abri avant la rincée… »
— Ha, mon ami, j’ai trois propriétés : un rhumatisme, la maladie de vessie et la courte haleine : alors ça m’a passé d’être leste.
Mais on n’arrivait pas à s’entendre, dans les rafales hur-lantes qui assaillaient ces côtes. Devant eux la moitié d’un
– 282 – vieux sorbier se tordit, se déchira et déroula sur la pente comme un ballot de fourrage. « Vous mangerez la soupe avec nous ! » cria Grange. Il savait gré à l’homme de l’avoir ramené à ses jeunes années, avant les routes de l’empereur, alors que lui aussi il menait des mulets à travers la mon-tagne.
Ils débouchèrent derrière les Escures, étourdis, épou-monnés, piquant les bêtes, comme la pluie arrivait en rideau gris de par-dessus la rampe de sapins.
Grange courut ouvrir les portes de l’entrepôt. Puis, lors-que les mulets furent déchargés, il les conduisit à l’écurie, près du cheval.
La pluie roulait sur les toits en lames balayées et faisait fumée à terre. Une tuile enlevée dégringola, sauta en mor-ceaux sur le parapet, mais son bruit se perdit par la tempête. Le dos rond, s’ébrouant, Grange et le muletier se replièrent dans la salle.
— Chance pour vous que vous m’ayez rencontré là-haut ! Pense, un chargement de sucre, dit-il à Anne-Marie, tout échauffé et de bonne humeur, à l’idée du service rendu. Ça tombe d’un tel appétit qu’il n’y a pas de bâche qui tienne. Je vois le sucre là-dessous !
Le muletier s’assit à table en face du grand-père. C’était un grand blond, de front dégarni, avec un nez un peu ca-mard, et des yeux bleu-faïence. Planté à un pas, Henri admi-rait ses guêtres, sa veste blanche carrée, épaisse comme une galette. Cette arrivée soudaine, ce muletier dans son habil-lement à lui, ces mulets, leur harnachement tintant et leur lune de cuivre qui portait gravé : J’aime Marion, j’aime son
– 283 – nom, tout cela le passionnait comme aurait pu faire le pas-sage d’un régiment.
Le muletier poussa son verre plein contre celui du grand-père : « À la bonne vôtre ! » Il but, s’essuya la bouche. « Vous êtes bien royal », dit-il encore. « Ah ! fit le grand-père, vous, vous devez être du Velay ou du Vivarais ? » Il dit d’où il était. De l’enfer de sa veste, il tira un portefeuille de parchemin ridé, détortilla le lien, montra des lettres de rou-lage. « Monsieur, lisait le grand-père qui avait chaussé ses lunettes, je vous envoie à la garde de Dieu et aux soins du sieur Missonier, muletier, six ballots de sucre… »
Du sucre en provenance de Marseille qui avait remonté le Rhône. Henri aurait voulu demander si c’était là de ce fa-meux sucre candi qui ressemble aux chandelles de glace. « Les morceaux les meilleurs sont ceux où il y a de la fi-celle… » Ne pourrait-on pas voir au moins ces ballots qui venaient des navires, de la mer et des Îles ? Mais le muletier ne causait pas beaucoup et n’avait pas l’air commode. Il res-semblait à l’un des prévôts sur le brevet du cousin Baptiste. C’était le grand-père qui parlait de routes, d’auberges, repre-nait la bouteille pour remplir de nouveau les verres.
Anne-Marie allait de la cheminée au vaisselier comme une âme en peine. À la fin, son père le remarqua. Il imagina que l’impatience la travaillait de n’avoir pas encore appris ce que donnait la fouille de la narse. Il s’interrompit, changea de ton. « Petite, je te raconterai. Je te parlerai de ce qu’on a trouvé là-haut. J’avais demandé à ton cousin de venir, mais il ne viendra qu’un autre jour. »
Elle n’attendait pas Gaspard. Savoir cependant qu’elle ne le verrait point fit plus grande sa détresse. La Louise trempait la soupe et allait porter son écuelle au Nanne que
– 284 – les douleurs clouaient dans son lit. Tout en se lavant les mains, Anne-Marie prit garde que le petit n’était plus là.