Gaspard des montagnes - Tome IV

Henri Pourrat · Chapitre 42 sur 44

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Gaspard des montagnes - Tome IV

Sixième Pause ...................................................................... 307

SIXIÈME PAUSE

 

Les adieux d’Anne-Marie. – Le jour se lève. – M. Meissoux, cependant, prit la fiole sans empressement, avec un petit haussement d’épaules. Il ne relevait pas les yeux, comme s’il ne voulait pas être questionné.

Le bruit d’une cuillère dans un verre… Et l’odeur de ce sang, qui ne me quitte pas. Mais les chuchotements et les piétinements de la nuit ont fait cesse. Est-ce que le ciel ne s’éclaire pas faiblement au bord de la montagne ? Si ce pou-vait être le jour.

Il faut lui laisser de l’air, a dit M. Meissoux. Alors, être à guetter d’un peu loin les derniers signes sur cette petite fi-gure pâle, si douce à voir. Peut-être que les yeux se voilent, les beaux yeux sombres, ou l’âme, cette nuit encore, trans-paraissait comme une lumière. Voici venir la fin. Ha, dieux, comment pourrai-je vivre et faire tête.

Il s’est levé droit en pied. Ses idées roulent, roulent, comme une rivière au temps des grandes eaux. Ce n’est pas possible d’accepter le sort des hommes. Il faudrait que, si enfoncé fût-on dans le malheur, on pût toujours revoir une espérance. Sentir qu’il est toujours bon qu’on vive, qu’on avance, qu’on reparte. L’espérance seule tient tout debout. Être comme Anne-Marie, savoir que dans la pire misère même, le chemin est encore ouvert. Quand on a mis cela dans son cœur, alors on peut penser que le monde est de Dieu, et non du diable. Quand !… Seulement, l’espérance, c’est trop haut pour moi.

Le jour sans doute a commencé de poindre. Anne-Marie soupire, tente de parler, se soulève. Pauline s’est penchée

– 307 – pour essuyer sa face où la sueur coule. M. Meissoux a avan-cé d’un pas, lui a pris le poignet sans rien dire. Elle fait signe d’ouvrir la fenêtre, et dans le premier gris de l’aube, elle re-garde lointainement les prés, les cerisiers où l’air s’agite, la montagne.

Les souffles du matin arrivent, des vieux villages, sous les noyers, des métairies entre leurs meules et leur jardin, des domaines dans leurs allées, leurs fontaines, leurs pi-lastres à boules. Et des montées, des sentes vertes, des bou-quets de bois à l’écart, des larges gradins de chaumes et des pâtis tranquilles où l’on va mener les vaches ; de toute cette terre et de toutes ces journées d’autrefois.

— Qu’est-ce que j’ai fait, pourtant ?

C’est sa première plainte, si basse.

— Voilà ma vie, et voilà ma mort.

Gaspard s’est tourné vers la muraille. Il n’en peut plus.

Elle l’a vu. Elle l’appelle.

— Viens. J’aurais voulu mieux t’aider. Embrasse-moi avant que je meure.

 

Il est sorti de la chambre. Valentin l’a accompagné sur la terrasse ; Valentin assure que M. Meissoux ne désespère pas… « Laisse-moi, va. » Je sais maintenant ce que c’est que de ne pouvoir se contenir.

Gaspard s’est approché du parapet, s’est affalé le dos au mur.

 

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Brusquement, il ne sait ce qui arrive, il retire la main. C’est Chopine qui l’a enfin trouvé, et qui le lèche, se pous-sant entre ses genoux, les yeux sur ses yeux. Comme si se rappelait à lui toute sa vieille amitié de campagne. Mais que lui fait l’amitié, s’il doit voir mourir Anne-Marie ?

Il guette les signes du matin dans le ciel. Il n’y a presque plus de nuages. Les étoiles brillent, grosses, pures, comme des flammes de cierge qui tomberaient à travers l’air. Un coq a chanté le jour dans une ferme des collines. Une branche balance ; on est tout près de reconnaître la couleur verte. Il essaye de compter combien il reste d’étoiles encore.

… Ses épaules, en glissant, frottent contre le mur ; il est allé donner de la tête dans le feuillage de l’espalier.

Effaré, il rouvre les yeux.

L’épuisement l’avait laissé couler au sommeil. Il a dor-mi, une demi-heure ou davantage.

Le jour se lève.

Il fait clair. Le ciel nettoyé s’élargit d’une immense au-rore, ainsi qu’un autre matin, là-haut, à Pierre-sur-Haute. Autour des murailles en décombres, la feuille des arbres semble toute neuve, et comme moite. Des oiseaux crient. Un peu de fumée se sauve, qui va bleuir un morceau de la pente.

« Le jour se lève, le jour se lève… » Il le répète, formant les mots sur sa bouche. Il pose les yeux sur le pavillon, les reporte au loin sur les lisières d’où partent les lièvres, sur les champs mouillés, d’où les alouettes s’élèvent par bonds en chantant furieusement. Il est là comme une créature qui doit sous la menace ne pas faire un geste, ne rien demander, ne

 

– 309 – rien espérer : attendre, seulement attendre… Il y a beaucoup d’air. Deux nuages et si frais, si neufs, gonflés de blancheur, voyagent au-dessus de ces monts d’un bleu de pensée qui sont vers le Nord. Après la nuit affreuse, les cris, les coups, dans le rougeoiement de l’enfer, la course à travers le noir et la folie, sur les plateaux sauvages, c’est le jour. Il n’aurait jamais cru qu’il retrouverait le vent clair, ces espaces. Est-ce donc vrai que le monde est beau et qu’il faut croire à l’amitié des anges ?

Il n’ose pas bouger, il n’ose pas espérer.

Voici le jour sur les grandes terrasses roses de la mon-tagne. Voici cette planche de terre, près de moi, avec un peu d’herbe menue, sur son bord, et le coin du cerfeuil, et les fleurs brunes, en velours, d’une touffe de giroflées, – comme elles sentent bon ! Est-ce qu’il suffit de regarder cela pour que le cœur bondisse ? Ou bien est-ce qu’une voix, dans le secret, parle maintenant d’espérance ? Il y a un escargot bril-lant de rosée sur le treillage de bois dont le vieux vert s’écaille. Voici la belle lumière ; le soleil jaune arrive de biais et peint l’ombre humide d’une branche sur le crépi du pavil-lon.

Et voici Pauline au haut des trois marches, encore en larmes, qui sourit.

 

FIN

PUISQU’IL EN FUT AINSI.

 

Ambert 1918-1931.

 

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