Gaspard des montagnes - Tome IV

Henri Pourrat · Chapitre 16 sur 44

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Gaspard des montagnes - Tome IV

Quatrième Pause ............................................................... 120

— Et pourquoi voulez-vous que je sois là ?

Il s’était arrêté, face à tout ce pays, en dessous d’eux. Il tenait sa bêche par le milieu du manche, comme une co-gnée, d’un air aussi violent que s’il devait fendre le crâne à qui voudrait se mettre en travers de sa route.

— Quand on voit quelqu’un aller se casser la tête contre un mur, on se dresse tout droit pour l’arrêter à temps. Mais quand ce quelqu’un bâtit le mur de ses mains et vous em-pêche de le flanquer par terre, eh bien ! alors, vous n’avez qu’à faire demi-tour, les poings dans vos poches.

Il repartit le lendemain au chant du coq.

 

QUATRIÈME PAUSE

 

Rencontres avec le bossu. – La vision de Jeuselou. – Le bos-su endoctrine Henri. – L’enfant et les fades . – Quand Henri ar-rivait avec Marguerite, il voyait que la Perrine et elle s’entre-regardaient d’une certaine façon, parlaient bas dans les coins.

— Ce Poil-Rouge a passé hier. Il ne va plus en journée à présent ; il cherche des herbes. Il m’a encore chanté qu’il guérirait bien la dame.

— Et alors, pauvre mère ?

— Et alors je prends tout en bien. Il faut dire au loup : bonne bête !

Une après-midi le bossu fit un crochet par le pré du pommier. Il voulait emmener le petit plus haut, dénicher des

– 120 – geais-de-bois. « On leur apprend à parler en les élevant dans le noir. J’irai vous montrer aux Escures. »

— Sa maman n’aimerait peut-être pas voir ça, dit Mar-guerite. Elle se força à ajouter : Elle n’aimerait peut-être pas trop vous voir, non plus.

— Et pourquoi ? Je ne cherche qu’à être agréable au monde.

Marguerite rapporta leurs propos à Mme Anne-Marie.

— Tu pouvais bien le laisser venir. Gaspard en tire des renseignements.

L’air de Marguerite montrait qu’elle ne se rendait pas.

Mai arriva. Marguerite et la Louise devaient aller à une dévotion nouvelle qui se ferait chez une vieille fille, à Roche-Savine. Les femmes avaient arrangé un autel avec une figure de la Sainte Vierge, des draps blancs, des bouquets blancs et bleus, de la mousse. On en parlait beaucoup.

Ce premier de mai, comme elles revenaient, à la nuit, elles entendirent venir une bande de garçons, partis à la quête des œufs avec un tambour.

 

Voici le printemps des merveilles,

Voici le joli mois de mai.

 

Ils dévalaient par le chemin creux. Au passage, sans lâ-cher leur chanson :

 

Il est si joli, l’est si gai,

 

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Il est tout rempli de violettes,

 

ils attrapèrent Louise par les poignets et l’entraînèrent en tumulte, comme pour lui faire sauter les brandons. Margue-rite s’était garée contre un gros vieil arbre. Mais quelqu’un de la bande, qui avait l’œil plus pointu, laissa rouler les autres et vint à elle. Malgré le noir, elle reconnut le bossu.

— Tu ne m’as pas porté tort près de ta dame, je pense ? Mets-toi dans mes amitiés. Je lui enlève sa maladie et je prends l’état de guérisseur. Allons, ne fais pas la bête, pour-quoi ne veux-tu pas voir tes avantages ? il n’y a pas de fille qui me plaise tant que toi !

Il la prit par le haut du bras. Elle se dégagea sans rien dire. Le cœur lui battait jusque dans la gorge.

— Si tu me connaissais ! Tu connais le soleil, cet astre radieux ? Il est là pour éclairer tout le monde, pour faire plaisir à tout le monde. Eh bien, nous devons être comme le soleil…

Un discours. Elle se demandait comment il pouvait avoir tant de mots dans la tête.

— Margueri… ite !

La Louise l’appelait d’en bas. Elle vint à bout de passer. Mais le bossu la retint par la manche.

— Ta dame, je connais son mal. Ce n’est que par secret qu’on peut la guérir. Regarde bien ce que tu vas faire. Et si tu parles, même au Jeuselou, je te montrerai ce que je peux.

 

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À huit heures du soir, les cornes de bois des bergers beuglaient le long de la montagne. « Ils cornent le mois de Marie ! » Marguerite s’apprêtait. Jeuselou, maintenant, l’accompagnait toujours dans le chemin.

Une fois, il ne parut pas. Tout était comme à l’ordinaire : l’odeur des bouquets et celle des fagots de pin dans la salle, les hommes en tas, parlant des blés qui montaient, les femmes, les filles, enjambant les bancs, s’installant. Déjà la vieille débitait grand train les ave que reprenaient les voix bourdonnantes. Jeuselou ne se montrait point. La lecture, que la vieille menait péniblement, avec un arrêt au bout de chaque ligne, Marguerite l’entendit sans y rien comprendre ; et elle ne suivit pas mieux la prière du soir. Les gamins riaient d’un vieux qui s’endormait, plongeant des épaules comme s’il sonnait les cloches.

Lorsque tous se relevèrent, dans un bruit de sabots, un froissement de jupes, elle se dit qu’elle trouverait Jeuselou à la porte.

Elle s’attarda parmi les gens qui s’en allaient vers les es-caliers de pierre, vers les chemins ouverts entre deux mu-rettes. Elle sentit le froid. Une grande fraîcheur d’herbe mouillée venait des prés. La campagne avec ses bois en bosse, ses creux enfoncés, semblait du même sombre, peut-être bleu, que le ciel. Mais elle n’avait que deux ou trois lu-mières, tandis que là-haut c’était semé de poignées d’étoiles.

Il fallut redescendre avec Louise. Dans le chemin, per-sonne.

Au lieu de rentrer aux Escures, Marguerite avança vers le bourg.

 

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Un crapaud chantait par moments, sans qu’on s’y atten-dît, comme pour un signal sournois. Marguerite allait, le souffle coupé. À chaque pas, elle pensait voir Jeuselou.

Lorsqu’elle eut dépassé la métairie, elle le vit. Elle le vit de loin dans son habillement blanc. Il paraissait à demi assis dans les brandes.

Elle ne sut jamais comment elle était arrivée près de lui, comment elle l’avait pris dans ses bras. Il parlait d’une voix où il n’était pas, et elle n’osait pas l’abandonner pour aller demander du secours.

— J’étais avec Benoni dans l’auberge. Quelqu’un que je ne connais pas nous a parlé. Quelqu’un que je connais a trinqué avec nous. À la montée tout bourdonnait de vent. À la descente ils m’ont lancé dans l’air. Je suis parti par-dessus les sapins, de bois en bois jusqu’à l’endroit des ruines…

Il s’était vu en lieu haut et désert, une esplanade avec des éboulis. Il y avait des fades tout de blanc, il y avait des lutins, tout de rouge. Puis je t’ai vue, c’était bien ta façon. Le mauvais sort m’empêchait de te joindre. Je te cherchais sous le brouillard du temps…

Elle se serrait contre lui, et elle pleurait à petit bruit, le front appuyé contre sa veste. Il fit un effort, se tint debout.

— Je te jure que j’ai voyagé par le milieu de l’air. Et je t’ai vue dans cet endroit de pierres, sous la lune. Tu étais morte et je l’étais peut-être… Je n’avais bu que deux verres à l’auberge. Un certain homme a versé le vin blanc, et le bossu m’a fait boire le vin rouge.

C’est pour moi qu’on a fait cela, se disait Marguerite, pour m’avertir… On devait les guetter de sur la pente, der-

 

– 124 – rière les houx. Mais qu’importait ? Comme en rêve, elle en-tendit la voix de M. Grange : « Il a un coup de trop dans la tête : il faudrait l’enterrer un moment dans du fumier de mouton. » Et celle de Mme Anne-Marie : « Vous ne voyez pas qu’on a drogué son vin avec du chanvre ? » Qu’importait qu’on les fît mourir ? Ils mourraient : on mettrait leurs os blancs dans la terre. On y dort bien, à l’abri du malheur.

 

Vinrent les brouillards de la Pentecôte, qui ramassent les noix. Puis le temps bleuissait, comme l’ombre dans les bois sous les enfoncements de feuillages. Avec ses arbres fumeux et ses montagnes en grands pans au loin, la cam-pagne semblait un pays de solitudes. Au soir, l’air devenait tout rose. Quand le soleil arrivait sur les découpures si pe-tites des crêtes, entassements de roches et bouquets de pins, il n’était plus qu’une meule de braise qu’on pouvait regarder comme on fait de la lune.

Par ce temps-là, Anne-Marie reprenait goût au jardin, à des sorties. Un matin, en ramant les pois, Marguerite lui de-manda de la laisser retourner chez sa mère. Qu’elle pût tra-vailler un peu pour soi avant sa noce.

— Tu travailleras ici, je t’aiderai.

Agenouillée, Anne-Marie cherchait son regard à travers les ramilles. Mais Marguerite baissait le front, ne laissant guère voir que la masse de soie de ses cheveux.

Elle est simple comme un œillet à quatre feuilles, dit Jeuselou : allez pourtant savoir ce qu’elle a dans la tête.

 

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— J’ai déjà pensé à t’aider. Reste, tu vois comme je suis seule. Nous ferons ensemble tes draps, tes chemises. Les après-dînées, avec Henri, nous irons chez ta mère.

— C’est loin pour vous…

Rouge, démontée, elle plantait maladroitement une rame. « Je ferai faute à ma mère pour les foins. J’avais pen-sé… M. Meissoux avait dit que les bains du Mont-Dore se-raient bons pour le petit Henri… »

Anne-Marie rougit à son tour jusqu’à la racine des che-veux.

Sitôt après dîner, ils partaient tous les trois pour le mont des cerises. Anne-Marie et Marguerite se mettaient à l’ombre pour coudre. Le petit accompagnait les chèvres, ar-rachait de la gomme au tronc des cerisiers, contemplait une araignée tissant sa roue entre deux branches.

… Il était là, à deux genoux devant une fourmilière, per-du dans une espèce de vision. Il n’avait rien entendu, et sou-dain une ombre avança à sa gauche.

— Moi aussi j’admire ces bestioles. J’y vois l’image de ce que devrait être la société des hommes dans la justice et le travail. Tandis qu’on écrase les petits, ceux qui ont des malheurs de conformation ou de naissance…

Le bossu posa à terre un sac de grosse toile et sa canne à pomme de cuivre par-dessus.

— D’intéressant enfant vous deviendrez un bienfaisant jeune homme. Il faut vivre honnête et sage, et encore il y a assez à faire. Voyez, je ramasse des simples ; je voudrais me consacrer à soulager les infortunés.

 

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De sa basque il tira une tabatière, la cogna de sa paume et offrit une prise à Henri. Pour le parfumer et le tenir frais, il y avait une feuille de menthe dans le tabac. Le bossu relevait le pouce, plaçait la poudre dans cette salière, la reniflait, s’époussetait le nez ; tout cela méticuleusement, comme pour minuter ce qu’il avait à dire.

Un pivert qui becquetait un tronc, était seul avec eux sous le soleil de ce côté de la montagne.

— Rien de si beau que de connaître les herbes et leurs vertus. Je pourrais vous les montrer toutes : l’herbe au chantre, l’herbe au charpentier, qui ferme les coupures, l’herbe aux verrues, qui fleurit le jour où arrivent les hiron-delles. Tenez, voilà le millepertuis. Regardez au jour une de ses feuilles : un millier de trous, plus fins que la pointe d’une aiguille. Sa vertu est de rendre la vue perçante. Je vous ex-pliquerais tout. Seulement, ce sont de grands secrets. Sans rien dire, si vous m’écoutiez, vous pourriez guérir votre ma-man mieux que les médecins.

Henri, toujours à genoux, regardait les souliers du bossu sans répondre. Gervais disait que parce que vous êtes petit, les gens vous croient dépourvu, malhabile. « Votre grand-père Grange ne se douterait jamais. Lorsqu’il verra l’effet de nos secrets, oh, alors !… »

Il ajouta qu’il revenait d’ordinaire par ce chemin, quand il allait au bois. Il pourrait y trouver Henri. « Si je vous parle, c’est que je sais que vous n’aimez parler à personne. » Il passa les yeux autour de lui, et, enfin, dit que dans trois jours il donnerait au jeune ami de quoi guérir la maman.

Henri continuait de se taire. Mais comme le bossu cueil-lait du millepertuis, il s’approcha et l’aida à faire sa récolte.

 

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L’année était en avance. Perrine commença ses foins le lendemain de ce jour-là. Jeuselou était venu faucher de grand matin. L’après-midi déjà on prit le râteau.

Henri fut chargé d’empêcher les chèvres d’approcher un nid de caille. Jeuselou avait piqué à côté un rameau de genêt dans l’herbe, afin qu’on évitât d’aller par là effaroucher la mère. Il y avait onze œufs bleus à taches brunes.

Quelques quarts d’heure après, Anne-Marie voyant Hen-ri toujours assis à l’écart, une baguette à la main, lui cria qu’il pouvait bouger, que les chèvres n’avaient pas envie de venir. Il ne parut pas l’entendre. Elle se le rappela plus tard : il regardait fixement sous le bois, vers des roches arrangées en cave qu’on disait habitées par les fades.

À quatre heures on redescendit goûter. La Perrine vou-lut traire ses biquettes ; tout cela prit un peu de temps. Elle venait de remonter au pré du pommier. Tout à coup elle poussa la voix : « Ho, pauvre ! Ho, vous autres ! » Elle repa-rut au bord de la terrasse : « Le foin est tout mis en andains ! Venez voir ! C’est l’ouvrage des fades… »

Comme ils arrivaient, un coup de vent s’éleva, si vif qu’il fallut retenir les grands chapeaux de paille. Le foin tourbil-lonnait, voltigeait aux cris de la vieille. Il couvrait de nou-veau toute l’aire lorsque ce vent follet retomba.

Perrine, furieusement, jurait que ce foin était en andains, des andains qui ressemblaient aux vagues de la mer ! Anne-Marie voulut prendre cela de plus légère façon : « Eh bien voilà, fit-elle en riant, les fades ont voulu prouver qu’elles sont nos voisines. »

 

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Henri tourna les yeux d’en dessous vers elle. Perrine et Marguerite reprenaient les râteaux. Tandis que sa mère lui nouait un mouchoir blanc autour du cou, il dit presque bas :

— Moi, je les ai vues.

Anne-Marie fut si saisie qu’elle s’assit, sur un peu de foin, le fit asseoir sur elle. Longtemps, doucement, elle le questionna, sans en tirer d’abord autre chose : il les avait vues, il avait vu les fades. Peut-être sentait-il qu’il y avait là-dedans du prodige et qu’il pourrait arriver quelque mal s’il révélait ces secrets-là.

Non, pas en rêve : il ne rêvait ni ne dormait ; mais il n’avait pas besoin d’ouvrir les yeux, il les voyait comme du milieu de son front. Ce n’étaient pas des femmes, des per-sonnes : c’étaient des êtres pourtant.

— Tu sais, quand je te disais que j’avais mal à la tête ? J’y sentais des élancées pour les voir. Je les avais déjà vues dans la cache, sous terre, mais ça n’avait duré que quinze jours.

Anne-Marie le tenait entre ses bras et le berçait : « Mon petit, mon petit… » tombée dans un tel désarroi qu’elle avait envie de fondre en larmes.

Elle ne dit rien à Pauline ni à personne. Elle alla trouver M. Meissoux.

Il sourit, rêva, la questionna, battit des doigts sa taba-tière. Finalement il lui conseilla de voir le mari de sa cousine Domaize, un jeune médecin d’Issoire qui pour la saison s’installait comme médecin consultant au Mont-Dore.

 

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