Gaspard des montagnes - Tome IV

Henri Pourrat · Chapitre 8 sur 44

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Gaspard des montagnes - Tome IV

Deuxième Pause ................................................................... 54

DEUXIÈME PAUSE

 

Au cimetière. – Arrangements de famille. – Violence de Gaspard. – Il sentait sous ses doigts des gâteaux de mousse. Un souffle de vent se levait dans les pointes d’arbres et ne remuait qu’ensuite le branchage. Quelque chose dégringola, rebondit devant lui, un cône de sapin.

Il ne se rappelait pas comment il était venu là, à l’endroit juste, sur la tombe du cousin prêtre. Il s’apercevait qu’il y était, assis au bord de la dalle qui versait dans la terre.

On a élevé une croix de fer contre le mur ; et sur ses bras terminés par des piques mal forgées, on a gravé en tout petits caractères une inscription. Mais est-ce une tombe, puisque quand ils l’eurent assassiné, ils brûlèrent son corps ? Cette question le fatiguait. Rien n’arrivait bien jusqu’à lui ; et il se ballait de tout, comme aux soirs où vraiment on n’en peut plus, assis près d’un feu de bois vert, après les journées en selle de marches et de contre-marches.

Anne-Marie arriverait par cette place jonchée d’aiguilles où étaient les monuments des curés d’Ambert, au milieu du champ d’orties sèches, d’épines-vinettes, de croix bran-lantes. Il y avait une question qu’il aurait terriblement voulu lui poser. Par fierté, il ne la poserait pas.

Les franges des gros vieux épicéas pendaient par grappes au bout des branches balançantes. Le lichen jaune d’or d’un sarcophage à volutes tirait l’œil. Un rendez-vous bien choisi. Personne ici, en semaine. Si quelqu’un s’y montre, d’aventure, il ne sera pas surpris de voir Anne-Marie Grange, – on la nomme toujours ainsi, son mariage n’a guère

 

– 54 – compté. On sait que quand elle est trop en peine elle vient prier sur la tombe de son cousin le missionnaire.

La grille n’avait pas grincé. Il vit soudainement devant lui Anne-Marie mortellement pâle.

Il ne comprit pas d’abord ce qu’elle lui demandait, d’une voix qui tremblait en dessous.

— Ah, j’aurais pu le nettoyer, certainement. Je savais où l’attendre. Il ne m’en coûtait que deux liards de poudre.

Quoi ? qu’il promît de ne pas tuer ? « Mais je ne veux pas tuer, dit-il. Quand j’ai su que tu le rencontrais, que vous vous entreteniez, j’ai tout vu d’avance. Le forcer à se battre ? tu arrivais pour l’empêcher, et tu aurais plutôt crié à la face de tout le monde qu’il était ton mari… Non ! si vous vous entendez, qu’est-ce que j’ai à dire, moi ? »

Elle tenait sur lui des yeux suppliants. Elle se mit à gre-lotter sans pouvoir réfléchir.

Ils avançaient un peu, parmi les tables de lave, les co-lonnes tronquées, les ifs noirs, qui laissaient voir des branches rousses dans leur épaisseur, d’autres arbres, gros-sièrement taillés en fuseau, pareils à des genièvres. L’étrange jardin. Le vent passait, au-dessus des épicéas ; mais dans ces coins humides, un air obscur dormait entre les pierres sculptées et les verdures amères. Bizarre lieu de re-fuge, à l’écart, dans la plaine. Par-dessus le feston de tuiles des murailles basses, les montagnes formaient de tous côtés l’assemblée, dans leur bleu sombre de la morte saison.

Elle ne demandait rien. Il lui expliqua en quatre paroles pourquoi il était là, à la place de l’autre. « Tu t’es entendue avec lui : bon. Mais moi, pour la famille, je veux savoir

 

– 55 – quelle existence il mènera, de jour en jour, de façon à nous garantir tous contre ses entreprises. S’il bouge, il y mettra sa vie. » Gaspard entendait bien lui attacher le licou. Le Dra-gon, sa femme, son beau-père, s’installeraient dans le mou-lin qui joignait le petit château, près de Brioude. Il songeait d’ailleurs que la prison les avait brisés, Robert et Gilbert. Robert au premier accroc, la tête lui tourne. Gilbert, tout ce qu’il demande, c’est manger son pain et son fromage dans sa poche, coucher entre deux draps, et pas d’histoires. Gaspard tâcherait d’avoir des indications par Gervais, le tailleur du bourg, qui lui en avait déjà fourni, – le gaillard devait être entré dans les affaires des Chargnat contre les messieurs ; – d’en avoir aussi par le Breléqué, ce malheureux qu’ils avaient jadis enrôlé de force. Il ne faudrait pas trop compter sur celui-là : la peur le mangeait.

— Je souhaiterais même que Robert bougeât. Il y en a une… Elle ne peut pas le dénoncer, parce que ce serait dé-couvrir ses frères à elle. Mais si elle le savait en campagne, elle s’arrangerait certainement pour l’attirer dans quelque traquenard. Nous n’aurions qu’à laisser faire Elmire…

Il disait cela, sachant bien qu’Anne-Marie se croirait obligée en conscience d’avertir Robert. Se savoir guetté par Elmire Chargnat contribuerait à le tenir en repos. Gaspard voyait tout maintenant, comment tout agencer.

Ils s’enfonçaient pas par pas dans l’allée. Il semblait à Gaspard qu’ici, dans ce lieu nouveau, Anne-Marie était plus loin de lui, des Escures et du bourg. Le bruit de la Dore en crue roulait faiblement d’un bout à l’autre de la plaine, dans l’enceinte des montagnes.

 

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— Tu as songé, reprit-il, que votre bien, et même celui des Verdier peut passer à cet homme ? L’enfant est votre hé-ritier à tous. Vois-tu ce que tu fais ? Si tu reprends Robert aux Escures, il n’a plus qu’à se débarrasser de vous pour de-venir maître des terres et des valeurs, en qualité de tuteur de l’enfant.

Les pieds lourds, un froid sur les tempes, il fit encore un pas ou deux. Robert et Gilbert n’ont plus un sou, ils sortent des prisons d’Espagne. Va-t-elle leur donner de l’argent ? L’argent du domaine, et je l’ai refait de mes peines, moi ! Le voir aller à ces hommes, je ne le supporterai point.

Elle n’a pas protesté tantôt, lorsque j’ai dit : Si tu le re-prends aux Escures… Serait-elle vraiment pour le re-prendre ?

Il mourait d’envie de le demander. Le gosier barré, il n’avalait qu’avec un effort.

— Mais en attendant, de quoi comptent-ils vivre ?

Anne-Marie dit qu’en effet Robert lui avait déclaré ne rien avoir. Puisqu’elle faisait exploiter leurs bois, elle leur remettrait l’argent des coupes.

Au moins faudrait-il se faire livrer les prétendues créances qu’ils pouvaient détenir. Gaspard arrangerait cela avec Valentin.

Ils revenaient vers la grille. Et Grange ? songeait Gas-pard. Accueillera-t-il Robert aux Escures ? Un homme comme lui, tout d’une pièce sur le chapitre de la probité, ac-ceptera-t-il jamais pareil gendre ? Ah, le temps use tout. L’affaire de l’héritage s’est réglée à sa satisfaction ; il mettra la canaillerie au compte des Chargnat défunts. Les gens ont

 

– 57 – des cervelles de veau où les choses mollissent. Il suffit que les années passent : les crimes de Robert ont pris couleur de politique. « Il était pour le roi… »

Un coup de vent fit pleuvoir des aiguilles mortes. Anne-Marie porta la main à son cou, et, pour chasser une brindille, le dégagea de la guimpe. Gaspard revit la cicatrice du cou-teau de chasse.

C’était à l’Arbre Blanc. Il a voulu l’égorger. Il a trempé dans l’assassinat du cousin prêtre, il a volé, il a tué ; et rien n’arrête cette déraisonnée parce qu’elle s’est laissée marier sans savoir par son imbécile de père. Alors ? elle et cet homme de crime, ensemble, vivant ensemble aux Escures ? Si je savais du moins ce qu’elle lui a promis. Elle avec cet autre !

Et s’il ne voulait que profiter de sa facile croyance ? Il est lâche, énervé, sans vraie fibre, mais dangereux dans ses sursauts de rage.

— Enfin, tu lui as montré qu’il pouvait tout avoir, l’enfant et les biens. Y as-tu pensé ? Tu vas peut-être procu-rer la mort de ton père et celle de ta sœur, la tienne…

Elle leva la main pour demander grâce. Tout était si dif-ficile. Elle avait fait ce qu’elle avait cru qu’il fallait faire. Al-lait-il la rejeter dans le tourment ?

Mais Gaspard entendait s’acharner contre elle. Qu’elle souffre, tant pis : je souffre assez, elle peut bien souffrir !

Elle se tournait vers lui. Ne voulait-il donc plus se sou-venir de leur vie, de leur amitié ?

 

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Elle avait pensé à faire un testament, disait-elle. Robert était prévenu : jamais, quoiqu’il arrivât, l’enfant ne lui serait remis. Elle marquerait pourquoi, s’il le fallait ; et Valentin se-rait chargé de veiller à ces volontés-là. Plutôt encore voir l’enfant perdre l’honneur de son nom que de le voir perdre son âme.

 

L’enfant ! elle ne songeait qu’à lui. Gaspard s’était arrêté au bord de l’allée, parmi les bourres d’herbe jaune. Il suffo-quait de colère. Il s’aperçut qu’elle le regardait, et qu’elle changeait de visage, le souffle mort, toute blanche. Ils étaient seuls dans ce jardin sans raison d’être, avec ces tombes de familles dont personne ne se souciait plus. Cette lame de pierre-là, aux grosses lettres gauches, à demi brodée d’une lèpre, ces arbres noirs hérissés, ces enfonçures, ces ro-siers griffus, aux fruits rouges quasi pourris, il voyait tout ce-la, mais la vue lui dansait. Il se sentait comme fou d’empoigner ce cou nu et de le serrer jusqu’à broyer les os. Ou bien la prendre, elle, entre deux bras, et l’emporter n’importe où, loin des gens.

Il marcha sur elle pour se faire un passage.

Sans bouger, blanche et tremblante, elle avança seule-ment la main.

— Jure-moi que tu ne tueras pas.

Elle s’attendait à une explosion. Mais non. Il prit un air buté, presque honteux.

— Eh bien… il hésita : dis-moi tout, dis-moi ce que tu lui as promis.

 

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Elle dit qu’à l’automne son mari pourrait se montrer de fois à autre. Et plus tard, si tout montrait qu’il allait droit… il reviendrait.

La face de Gaspard était comme un bloc de pierre rou-gie au feu où les yeux durcis lançaient l’éclair. Sous la rou-lière, la poitrine se soulevait par secousses.

— S’il combinait le mal, dit-elle lentement, il s’empêtrerait dans le mal même. Dieu m’aiderait.

Elle vit que les yeux de Gaspard se fonçaient encore, ainsi qu’il lui arrivait dans la fureur. Tout d’un coup il se mit à parler avec une sorte de sourde violence. Comment avait-elle bien pu ne lui rien dire ? Ne plus tenir compte aucun de lui, du temps où elle lui confiait tout, où elle n’aurait pas cru que rien entrât dans sa vie si elle ne le partageait avec lui-même. Elle aurait tout décidé selon son idée à elle, il ne se-rait pas allé contre. Mais il lui en voudrait toujours de s’être tue ainsi.

Il se laissait emporter, outré, fou de colère. Puis il baissa la voix, comme s’il traitait d’une chose indifférente. Il gardait cependant un air de force et de sauvagerie qui la faisait tran-sir. S’empêcherait-elle de lui mettre la main sur la bouche ? Ah ! ne pouvait-il comprendre ? C’était à lui surtout qu’elle ne devait pas demander conseil. Et elle n’avait même pas le droit de lui dire cela. Une lassitude l’écrasait.

— Écoute, en me mariant, j’ai juré assistance à cet homme. Indigne ou non, il est le père de mon enfant… Et ce-lui qui se repent, comment ne pas lui laisser chance de reve-nir ? À tout moment, un être doit pouvoir changer, se rache-ter, faire son salut.

 

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