Gaspard des montagnes - Tome IV

Henri Pourrat · Chapitre 15 sur 44

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Gaspard des montagnes - Tome IV

Troisième Pause ................................................................. 112

TROISIÈME PAUSE

 

Apparition de Gaspard. – Pratiques du bossu. – Gaspard et ses compagnons. – En retournant du catéchisme, les gamins de la Rousse et de la Souderie s’arrêtèrent au portail. Le plus hardi avança vers la cour. Mais ils avisèrent Marguerite dans le pré ; et ils coururent en troupe, avec un terrible tapage de sabots, pour crier tous ensemble que Gaspard était revenu, qu’il venait d’arriver sur son Grand-Blanc !

Elle n’en dit rien à Mme Anne-Marie, et s’arrangea pour aller au bourg après le dîner, la vaisselle faite.

Sitôt le bois des Fourches passé, elle eut la surprise de le voir, travaillant un lopin, à l’écart, au haut des prés verts. En sabots, sans gilet ni veste, il bêchait. Il menait la besogne d’un train tranquille, et elle semblait lui fuir au-devant. Il ne fit la pause que lorsque Marguerite fut tout à côté de lui. Alors il croisa les mains sur la poignée de la bêche.

— Comme tu vois… Mais je fais mes paquets ce soir et je repars demain.

— Vous passerez bien aux Escures ?

— Ne dis à personne que je suis ici.

Il aperçut un fil de chiendent, se baissa, le tira et le mit dans sa poche.

— Mais ce champ, ce n’est pas à vous ?

À la vieille Toupine. À peine l’avait-elle su là qu’elle était venue : personne ne voulait planter ses pommes de terre ! « S’il avait fallu tout entendre… C’était plutôt fait de

 

– 112 – retourner le carré. » Du nez de son sabot, il nettoyait le fer de la bêche. « Allons, la besogne ne se fera pas toute seule. » Il s’y remit, la menant vite. Marguerite demeura là une mi-nute encore ; et son air de retenue, d’embarras, paraissait plus marqué que d’habitude.

Il bêchait. M. Meissoux lui avait dit que quand il était trop en souci d’un malade, il descendait au jardin et donnait une façon à quelque carreau de légumes. Oui, le travail al-lège. Tout retrouver ici, sentir les Escures derrière ce bois, l’avait alourdi, entêté comme s’il avait dormi dans le foin.

Il bêchait, il bêchait. Une autre année, j’aurais été con-tent de travailler en grand air, au haut de tous ces prés. Les alouettes sont partout ce soir. Il y a déjà des pensées bleues, blanches, violettes, par bandes dans l’herbe : c’est bien aussi avancé qu’à Murols ou Saint-Nectaire.

Au-dessus de la montagne du nord, des nuages arrêtés luisaient dans un ciel blanc comme du beurre de mars. Le temps tiendrait encore le lendemain pour le laisser repartir.

Il n’avait pas vu revenir Marguerite. Au retour du bourg elle tenait à lui dire qu’elle n’avait pas parlé. Mais Jeuselou savait qu’il était là.

Elle ne s’en allait pas. Elle avait le même air que tantôt. Gaspard ne voulait pas y prêter attention.

— Vous devriez demeurer, fit-elle enfin.

Elle continuait d’hésiter, comme si elle avait encore à dire, travaillée par une sorte d’inquiétude.

 

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— Chacun sait ses affaires. Ne me parle pas de celles des Escures. Je n’ai plus à m’en mêler, moi. Quand te ma-ries-tu ?

Elle devint toute rose, mais rose comme une bruyère sous le premier rayon. Avant de repartir, elle voulait lui faire promettre qu’il reviendrait au moins pour la noce.

 

Sur la route, pensant encore à ce qui s’était passé ces temps derniers, Marguerite demeurait embarrassée, sou-cieuse, interdite.

Presque chaque jour elle avait emmené Henri chez elle. Il aimait tourner autour des chèvres, guetter un gros lézard sur une roche, s’arrêter entre les trois pierres brutes qui font l’entrée d’une de ces caves de terre pratiquées sous les ter-rasses. Il revenait demander une histoire. La mère commen-çait par dire : « Vous me prendriez bien pour une corne ! » Puis elle cédait et récitait de sa voix de cérémonie le conte du Corps sans âme, ou la Bête de sept Têtes, ou les Bras d’Argent, ou Jean de l’Ourse.

Et presque chaque jour, le Gervais, en revenant du Mont de Quiquandon, s’arrêtait pour une causette. Il aurait voulu raconter des histoires, lui aussi. « Mais fais bien attention de dire celles qu’il faut devant les enfants ! » Malgré sa façon de le malmener en paroles, la mère le voyait volontiers, parce qu’elle en tirait de bonnes recettes, pour un panaris, pour un mal d’oreilles. Il lui avait appris que si les essaims ne profi-taient pas, c’était parce qu’un crapaud se trouvait sous les ruches pour enchanter les abeilles, comme la vipère fait avec les petits oiseaux. « Il les regarde, elles lui tombent dans la gueule. Regarde-moi, Marguerite, je te fascinerai. »

 

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Il mimait si bien le crapaud que Marguerite rougissait et qu’elle en avait peur. Dans son habit moitié ville, moitié campagne, avec son chapeau à poil, sa grosse chaîne de montre, son biais d’assurance et de malice, il lui faisait l’effet d’un de ces sorciers qui ont tiré un mauvais livre. À ceux-là, de par leur magie, tout réussit et tout vient, jusqu’au jour du diable. Ils se détruisent alors, eux et leur livre, de façon qu’on en trouve à grand’peine les restes, se jetant dans quelque gouffre ou dans un four en flammes.

« Qu’est-ce que tu vas chercher, pauvre petite ? disait la mère : il n’y a pas d’homme plus fait pour faire rire. » Elle et lui menaient tout un commence de taquineries, de plaisante-ries. Il demandait les nouvelles des moutons-à-queue-courte – c’étaient les chèvres. « Reviens-y à les endormir ! Tu les as bridées, mais tu ne me brideras pas ! » Sans répondre au-trement, il faisait de petits yeux comme si le soleil lui don-nait dans la figure.

Il y avait eu deux jours de bruine où Marguerite et le pe-tit étaient restés au domaine. Puis une grande après-dînée de vent, de nuages volants, où ils étaient allés aider la mère à planter les pommes de terre. Le bossu était survenu. La mère l’attendait, les mains sur les hanches. Dès qu’il avait été à portée, elle lui avait flanqué un coup de pied en travers des jambes. « Et celui-là ? Tu sais pourquoi je te le donne ?… Dis que ce n’est pas toi ! Je n’ai parlé qu’à toi hier matin. »

Elle l’avait rencontré en allant préparer le champ. En-suite était venu un de ces gros brouillards qui mouillent. À midi, voulant rentrer, elle n’avait vu de tous côtés que de l’eau, des sapins, des fourrés de ronces. Et de tourner dans le

 

– 115 – champ jusqu’au soir, au milieu du nuage. Il avait fallu qu’un homme de Virennes passât, qui l’avait délivrée.

« Reviens-y ! Allons, aide-nous à porter nos paniers, je te ferai goûter mon miel. »

Marguerite avait pris les devants avec le petit. Le vent, par bribes, lui apportait des propos de sa mère et de Gervais sur la dame. « On dit, disait-il, qu’elle s’est rapatriée avec ceux que vous savez… » Marguerite avait pressé le pas et parlé haut à l’enfant.

Avant de partir, elle avait recommandé à sa mère de ne rien raconter au bossu.

« Porte pas peine ; je ne lui raconte que ce que je veux perdre. C’était pour le défâcher du coup de pied. Sais-tu ce qu’il m’a dit ? Que les messieurs étaient rentrés chez eux et qu’ils s’y tenaient tranquilles ; mais qu’ils ne tarderaient guère à prendre leur vengeance. Les affaires des gros ne nous regardent pas, pauvre petite ! Si tu veux, que Jeuselou parle à Gaspard. C’est Gaspard qui devrait être aux Escures, non pas toi. Il me tarde trop que tu rentres ! »

Cela n’était rien encore, au prix de ce qui avait suivi.

Un jour de dimanche, Marguerite avait trouvé sa mère assez drôle. À force de questions, de l’un à l’autre, elle l’avait amenée à tout dire.

Le matin, elle avait vu le bossu monter, tout plan-plan, les mains derrière le dos. Il avait tiré à soi un tabouret, et, après les nouvelles, les plaintes sur le temps : « Vous m’avez bien arrangé la jambe. Si j’étais aussi mauvais que vous, je vous donnerais le cours de ventre pour quinze jours. Mais nous allons faire notre paix. » Voulait-elle gagner une bonne

 

– 116 – récompense qu’ils partageraient ensuite ? Il connaissait un secret qui aurait bien le pouvoir de guérir la dame. Il suffirait de lui faire prendre un peu de poudre…

Comme elle n’avait dit ni oui ni non, il lui avait glissé dans la main un petit paquet blanc. « Seulement, n’en parle pas même à la petite. Il faut le secret. C’est comme pour les brevets, ces papiers roulés qu’on pend au cou des malades : si l’on va lire ce qu’il y a d’écrit dessus, on en meurt ! »

Marguerite avait demandé à voir ce paquet blanc, l’avait tourné, retourné et finalement jeté sous le chaudron. Ç’avait fait une flamme verte si singulière qu’elles s’étaient signées toutes les deux.

« Tu lui diras que tu l’as perdu et que ce n’est pas la peine de t’en donner un autre. »

 

Gaspard bêchait ; et il repensait à l’air qu’avait Margue-rite. Quelque chose ne devait pas bien aller aux Escures. Il savait qu’il n’avait pas l’esprit en repos, mais il savait aussi qu’il ne se mêlerait de rien… Non, c’est sans doute plus simple : la petite et sa mère sont pauvres, elles peuvent avoir assez de misères. Je sens cela plus fort maintenant.

Peut-être qu’il vaut mieux ne pas être trop heureux : c’est seulement dans la peine qu’on comprend la peine de toute vie.

Quand on est loin, les soirs, ou la nuit, tout seul, on la revoit, Anne-Marie, assise sous un sureau. Elle me regardait, le front un peu baissé, et toute d’amitié, de tristesse et d’attente… Alors, une masse de visions, de souvenirs : les chemins bordés de pierres brutes, dans la montagne, les

 

– 117 – sombres villages, les fermes basses, près du sapin et des piles de bois ; les figures amères de ceux qui peinent, les vieux, les timides, qui sentent le peu de cas qu’on fait d’eux, les hommes sans bonheur. Avec Anne-Marie en peine, toute la misère du monde m’est revenue dessus.

Mais pourquoi n’a-t-elle pas voulu me laisser travailler ?

Toujours cette colère qui vous barre la poitrine.

Le champ était retourné. Il vidait la terre de ses sabots. Il vit arriver Valentin.

L’embarras des demandes de santé débrouillé, Valentin tirait sur son beau col de satin noir qui semblait l’étrangler un peu. Gaspard n’avait pas voulu s’enquérir auprès des femmes ; mais Valentin, c’était un compagnon. Il se décida à le questionner sur l’entrevue entre Anne-Marie et Elmire Chargnat.

D’abord la demoiselle avait eu des façons, des phrases, un peu inquiétantes. Mais Pauline était arrivée. « Il paraît qu’elle a retourné Elmire, qu’on n’a plus parlé de quoi que ce fût d’embarrassant. La visite s’est bien terminée, quoique sans amitiés trop engageantes. »

Gaspard se disait qu’il s’était fait des idées à Murols. Il avait imaginé qu’Elmire se piquerait trop de beaux senti-ments, voudrait gagner toute la confiance, parlerait de Ro-bert, du passé, et blesserait Marie-Anne. De sorte que cela pourrait mal finir. Qui savait dans quels sentiments une créature telle qu’Elmire sortirait des Escures ?

Valentin parlait maintenant d’autre chose : Pauline et lui avaient fini par savoir ce qu’un mendiant avait dit à la Louise, devant le portail.

 

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De ces bavardages de campagne, Gaspard ne voulait faire aucun cas. Elmire Chargnat les lui avait rapportés. Elle s’en servait pour assurer que Robert n’avait pas renoncé à ses projets de vengeance. Bien sûr ! Mais il n’y avait pas à la suivre dans ses imaginations.

Jeuselou, à ce moment, les rejoignit. Ils redescendirent ensemble par le pré, sautèrent sur la route. Jeuselou s’enquérait du bois en exploitation, des mille et des cents qui tomberaient dans la poche de Gaspard. « Qu’en auras-tu, d’avoir quitté le pays ? Il ne faut pas être si enragé ! L’argent, on ne l’emporte pas dans sa fosse. »

Ils marchaient vite. L’amitié était là, présente comme une personne. Alors, il n’y a pas besoin de parler pour s’entendre.

— L’argent, dit pourtant Gaspard. Que me fait l’idée de me pousser ? J’aurais horreur, tiens, d’entrer dans la comé-die, de dire des phrases, de m’habiller en monsieur. Elmire Chargnat, je volerais par-dessus les murs plutôt que de vivre dans le même air qu’elle.

Elmire… On y revenait toujours. Valentin en prit occa-sion pour reparler des avis qu’elle donnait, des bruits qui passaient. On publiait sourdement qu’il arriverait encore des malheurs aux Escures.

Justement ! Il n’y avait pas à s’y arrêter, à ces bruits, parce qu’on sentait qu’ils étaient lancés à dessein.

Mais Jeuselou et Valentin, échauffés, maintenant, en-treprenaient Gaspard. Ils voulaient qu’il revînt et qu’il de-meurât au bourg.

— Tu sais qu’Anne-Marie a été vraiment malade ?

 

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