Gaspard des montagnes - Tome IV
Quatrième Pause ................................................................. 69
— Venez, madame Anne-Marie. Demain nous ferons promettre à votre cousin. Mais les chemins sont trop mau-vais : il ne pourrait pas partir.
Elle essayait de la tirer vers la porte. Anne-Marie, les yeux fous, toute parcourue de tressaillements, semblait cé-der, se relever ; puis elle retombait sur le lit, repartait de plus belle pour le pays de son cauchemar. Les vilaines heures, dans cette chambre haute, chambre de bois où le vent ron-flait, comme autour de quelque cabane perdue dans les bourrasques, dans le noir, au haut d’une montagne. Margue-rite se demandait si elle devait aller chercher Grange. « Ma-dame, je crois que le petit Henri s’est réveillé et qu’il pleure. Il s’épouvantera s’il se voit seul. » Anne-Marie consentit en-fin à la suivre, tout agitée et murmurante encore. La peur de mourir, la peur de voir partir Gaspard, se mêlant dans son esprit, pesaient sur elle, confondues avec des images de dalles penchantes, d’allées fuyant entre des arbres obscurs. Elle alla au lit d’Henri, resta là devant, l’espace d’un pater. Marguerite l’entendit qui disait : « Dieu règle tout. Sans cette pensée, que deviendrait-on ? »
QUATRIÈME PAUSE
Gaspard et ses affaires. – La salade au lard. – Pauline va parler à Gaspard. – Janvier s’en fut, avec toujours du vent, un temps noir, turbulent, désagréable. Février vint sans froi-dures. On commença de voir que les jours allongeaient. Cer-tains soirs couverts, il fallait pourtant allumer aussi tôt qu’en décembre. La tranche rouge d’un vergne abattu, les plaies jaunes des arbres ébranchés, ou de la haie taillée à coups de
– 69 – serpe marquaient dans le crépuscule. Comme aussi les plaques noires du feu avec le gris des cendres, aux talus de ronces.
Gaspard n’avait plus paru. « J’ai mon métier. Pour faire quelques sous il faut travailler dur. » On le disait dans les bois, bûchant avec les bûcherons.
Selon Grange, trois officiers suisses du régiment de Sa-lis, qui avaient tenu garnison à Clermont, lui offraient de s’associer à eux. Ils y établiraient une fabrique de pâtes de Gênes, vermicelles et macaronis dont les pharmaciens avaient le débit pour les personnes faibles de l’estomac. Des Piémontais, sous leurs ordres, et surtout un nommé Ama-déo, connaissaient la partie, et formeraient des ouvriers. Il y avait de l’argent à faire en manufacturant les blés durs de Limagne.
Tout le monde rêvait de devenir industriel pour faire for-tune. Mais cette idée de fabriquer des pâtes pour les phar-maciens mettait Gaspard à contre-poil. On mange du pain, disait-il.
Il trouverait autre chose, il ne resterait pas ici à traîner les jambes. Il arrive, par moments, dans la vie, qu’on se sente le cœur mort au fond de la poitrine. Le mieux est d’aller voir dans un autre endroit s’il n’y a plus moyen de re-prendre goût au pain et de trouver le vin bon.
Il avait ses projets. Déjà l’alouette chantait « Cinq sous de mieux ! » parce qu’on peut faire la journée plus longue en mars et gagner davantage. Les autres années, il aimait ce premier temps clair, encore sans bruits de mouches, sans cris d’oiseaux. La campagne reste couleur d’étoupe, couleur d’écorce, couleur des choses. Pas de feuilles aux branches,
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Cela ne lui disait plus rien, maintenant. De trop de points, il voyait les Escures, avec leur air de paix, derrière les hauts branchages. Il les regardait d’un long regard noir et il ne se sentait pas bon.
Son ami Plampougnis irait travailler en Limagne, dès que pointerait le vrai beau temps. De Clermont à Issoire, sur les plans de M. Adrien Mitton, se bâtissaient plusieurs châ-teaux. On aurait besoin de bois de charpente. Et Plampou-gnis lui avait parlé d’une certaine forêt près de Murols, qu’on aurait à bon compte, parce que d’exploitation difficile. S’il avait l’audace d’entreprendre l’affaire, il pourrait augmenter beaucoup son état.
L’audace, oui, et il y avait autre chose pour le pousser. Ici tout lui donnait une impatience. Plampougnis n’avait pas tenu sa langue devant sa femme ; aussitôt la Lucie avait tâ-ché de savoir si vraiment Gaspard comptait acheter ce bois. « Alors ? vous allez dire comme le marin : Adieu à tout ce qu’on aime ! » Il n’avait pas fait mine d’entendre.
Pauline aussi aurait voulu le retourner, le faire parler. Toutes ces femmes ! Il devinait leurs propos sur lui, leurs questions. Rien que cela l’aurait fait sauter par la fenêtre, plutôt que de rester dans leur air. Valentin et Pauline se promenaient souvent à cheval dans les quartiers où il tra-vaillait. S’il les rencontrait, il les saluait de quelques paroles de bonne humeur, comme on fait, et passait vite, avec ses hommes.
Une fois, pourtant, ils le trouvèrent seul, menant un chargement de sapins. C’était en haut d’une montée, et ses
– 71 – chevaux, recrus, fumaient, les sabots encore écartés dans les ornières et l’herbe rude. Il venait de resserrer la mécanique, il laissait souffler les bêtes devant la grande vue, avant la descente.
Il fut pris. Tout de suite Pauline lui demanda pourquoi on ne le voyait plus aux Escures. Il s’était engagé pourtant à emmener Henri les après-dînées ?
— Quand nous ne serons plus dans les petits jours.
« Et puis, dit-il, si c’était un enfant qui ne fît de façons ni avec le vent ni avec le soleil ! Mais c’est comme le rouge-gorge, ça craint le froid et la chaleur. »
Quelle drôle de chose, songeait-il : Henri ressemble à cette Pauline : seulement elle, vive, rieuse, intrépide, avec cet air qui plaît ; lui, d’un autre tempérament, plus nerveux ou bilieux, une espèce de biscuit manqué, un emplâtre. De-puis que j’ai dévisagé Robert, je ne peux plus songer à ce vi-sage étroit de l’enfant, à ces grands yeux jaunes enfoncés qui ne lui servent de rien.
Cependant Pauline s’était mise sur la résolution déplo-rable de sa sœur. On n’avait pas encore parlé au père. Comment le prendrait-il ?
Si ça lui plaît, à moi aussi, faillit dire Gaspard. Il laissa démarrer ses chevaux comme par inattention, puis, en hâte : « Du moment que ta sœur a pu s’entendre avec l’autre… Sur ce pied-là, elle sera sûrement plus tranquille. » Et il courut pour rattraper les bêtes.
Pauline, poussant son alezan, ne le lâchait pas. « Mais tu es fou ! comment peux-tu le prendre si doucement ? Tu ne vois donc pas les choses ? »
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Il lui envoya un tel regard qu’elle se tut. Et elle l’avait devant elle si froid, si placide, qu’elle n’osait poursuivre. Elle s’était pourtant juré de le mettre hors des gonds lorsqu’elle le rencontrerait.
Un autre jour, il revenait de Balance, un renard en ban-doulière. Il tomba sur Henri et sa mère au sortir du bois des Fayes. Henri touchait d’un doigt le museau de la bête, ses dents rougies, avec le désir visible de demander pourquoi elles étaient rouges.
En face de cet enfant muet, secret, craintif, Gaspard se sentait la gorge bridée, le sang à la tête. S’il avait pu trouver le mot de l’adieu. Mais il se tenait à côté d’Anne-Marie et il n’arrivait pas à repartir.
Ils parlaient du temps. Un papillon couleur de primevère sortit des genêts, voleta sur le chemin.
— Mme Combe m’a dit qu’à Paris les élégantes guettent le premier papillon pour prendre sa couleur ; et elles déci-dent par lui du jaune ou du mauve qui sera à la mode…
Ensuite Gaspard semblait ne plus savoir que raconter, que faire. Il se souvint que le petit aurait voulu manger, par curiosité, d’une salade de pissenlits au lard. « Suis-moi à la Belle-Bergère. Je t’en ferai une pour ton quatre heures. »
Il les mena dans le pré. Son couteau à la main, il allait courbé le long de la rigole, là où l’herbe est plus verte. Une fleur de pulmonaire, de rouge tourne au bleu, dans sa rosette de feuilles tachetées. Il fait presque doux ; ce soir un crapaud chantera goutte à goutte. C’est mars, l’entrée de la belle sai-son, l’étendue ouverte au bout des prés, devant un autre bleu de la montagne. Mais ces prés, ces chemins, ce bois des Fourches, je ne voudrais plus de tout cela.
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Il revint vers eux, les mains rouges, portant ces pissen-lits lavés dans l’eau de la rase, une eau qui sent encore la neige.
Il comptait allumer un feu dans le verger. Ils auraient goûté tous trois autour. Anne-Marie hésita, craignant de le contrarier. Et elle aurait bien voulu pouvoir lui demander s’il était vrai qu’il eût acheté un bois dans les Monts-Dore ? Mais elle le voyait si peu d’humeur à entrer en propos. À ses coups d’œil assénés court, à sa façon de serrer les mâ-choires, on le sentait intraitable, un de ces hommes qu’on ne réduit pas. Elle fut pourtant forcée de dire qu’Henri prendrait froid, assis par terre. « Oui, même sur ton manteau. Dans l’atelier nous serions si bien. »
Il bourrait le poêle de copeaux. Et s’apercevant qu’il se taisait depuis un grand moment, il se hâtait d’expliquer : « Tu vois, on fait chauffer le saladier, les assiettes, le vi-naigre. On met le lard à fondre en guise d’huile… »
Comme Henri avait désiré cette salade ! Mais après trois bouchées, il n’y allait plus que du bout des dents. Le lard se figeait ; ce n’était pas très bon.
— Il y a des pierres…
— Hé, laisse. Je n’y regardais guère, à ton âge. Je man-geais comme le feu.
Il sembla à Gaspard qu’il venait de jouer un rôle, celui de l’homme de la campagne qui tâche de régaler le cousin de la ville, un peu dégoûté d’avance. Anne-Marie souriait pauvrement, s’excusait du regard. « Il n’a pas beaucoup d’appétit. »
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Celui qui n’a pas d’appétit, à quoi se prendra-t-il dans le monde ? Et ce n’est pas en le mignardant, qu’on va lui en donner. Elle en fera un freluquet, le fils d’un monsieur.
— Allons, laisse ces pissenlits, dit-il en reculant sa chaise. Tu apprendras plus tard à n’être pas difficile. Manger ce qu’on trouve, s’arranger de ce qui tombe. Et la première des choses à savoir, c’est qu’on n’a droit à rien.
Aussitôt il rougit violemment. Comme si ce petit n’avait pas eu assez de misère, alors qu’il vivait avec un vieux fou dans les bois ! Sa mère ne faisait que bien de le dorloter, sans doute. Le chaud à la joue encore, il n’aurait pas relevé les yeux sur Anne-Marie. Elle se hâta de le prendre sur son embarras pour lui demander de les mener à la métairie de Valentin le jour où l’on referait le bornage.
Deux minutes après, comme ils traversaient le verger, allant rejoindre l’enfant près de la Fanchon : « Tu n’aurais pas besoin de moi, dit-il. Puisque tu as passé un traité avec qui de droit… »
Ha ! il ne s’agissait pas de ces risques : elle écartait cela de la main. Elle tournait le visage vers lui pour qu’il y lût ce qu’il était défendu de lui dire : la confiance, la timidité, le re-proche, et toujours dans cette douceur… Il y a des figures qui vous suivent, qui ne vous quitteront pas, jusqu’à la mort.
— Je ne veux pas te perdre, dit-elle légèrement, comme elle eût dit une chose toute simple et gentille.
Seulement sa voix était basse ; et sur le dernier mot, elle faillit manquer.
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Pauline n’admettait pas, n’admettrait pas qu’on vît un jour Robert aux Escures. Le père en aurait une attaque. En tous cas, elle savait bien que Valentin ne tendrait jamais la main à cet homme.
Sa sœur était folle. On devait l’empêcher d’achever son malheur. Il fallait absolument conférer avec Gaspard. Pau-line était persuadée que si Gaspard l’écoutait, et agissait sur Anne-Marie, on ajusterait tout. Sans doute, il entrerait main-tenant dans ses vues à elle. Le dernier dimanche il avait ac-cusé Anne-Marie devant Valentin avec une rancune furieuse. « C’est vrai que je ne sais même plus la couleur du temps, certains jours. Mais quand vous avez fait l’impossible pour tout régler, et que vous voyez la folie d’une femme renverser votre ouvrage ! Rien d’étonnant, alors, à ce qu’un ennui vous mette la tête à l’envers. »
Cela voulait-il dire qu’il allait partir pour Murols ? Il en avait parlé comme d’une chose arrêtée : « J’en tordrai de l’ouvrage ! » Cependant la vente n’était pas passée encore.
Pauline était intervenue là-dessus. Elle avait essayé de lui faire comprendre que puisqu’Anne-Marie allait à sa perte, on se devait en conscience de l’arrêter. « Je t’assure qu’elle-même se demande… Si tu lui parlais, tu emporterais tout. Tu n’as pas idée du tourment où elle est à présent ! – Ta sœur a ses ennuis : elle l’a voulu. J’aurai peut-être les miens de-main. Chacun sait l’heure qu’il est à son horloge. » Pauline avait bien vu que ses poings tremblaient. Il les avait enfon-cés dans ses poches. Elle aurait désiré et elle n’avait pas pu poursuivre ce propos.
En se levant le surlendemain, elle se jura qu’elle lui par-lerait. Dans la journée, elle le manqua trois fois. Enfin, à la nuit tombée, Benoni lui dit qu’il devait être dans le champ
– 76 – au-dessus de la chènevière. Elle décida d’y aller tout de suite. Il ne pourrait pas se fâcher : elle lui apportait un mes-sage.
Elle prit à travers champs. La terre des labours et le fu-mier de mouton épars sur les prairies sentaient fort. Un petit feu rougeoyait sur la crête. Elle aperçut Gaspard vers les pins et la lune basse. Il courait, une poignée de paille allu-mée à la main. Il la jeta par terre et du bout de la fourche se mit à poser sur elle des fanes, des pelotes de chiendent, qu’il soulevait, secouait un peu. Du côté qui n’était pas au vent, la fumée commençait de se dérouler en grosses torsades grasses.
Essoufflée ou émue, Pauline lui disait que s’il devait par-tir, il lui fallait auparavant voir Elmire Chargnat. Elmire avait à lui confier des choses d’importance.
Il continuait à fourrager, faisant sortir d’entre les fumées des languettes de flamme, et il haussait les épaules.
— Je sais bien, elle est une ceci, une cela. Mais elle peut savoir du nouveau sur Robert.
Pauline ajoutait qu’il n’y avait certainement pas plaisir à fréquenter cette créature : une fantasque, ou maussade ou cajoleuse ; elle se disputait avec ses servantes, tenait des conversations déplacées, se permettait des excentricités à l’occasion. Restait qu’Anne-Marie avait cent fois tort de ne pas la ménager.
— Elmire ne peut pas dénoncer Robert, ce serait décou-vrir sa famille ; mais elle peut faire courir des lettres ano-nymes.
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À la clarté du feu, Gaspard prenait Pauline dans son re-gard. Voilà donc ! Je croyais qu’elle travaillait pour sa sœur, c’est pour Valentin. Par peur que Valentin ne voie son beau-frère reconnu publiquement pour un scélérat. Il s’agit bien d’Anne-Marie.
Les flammes sautaient d’un coup, en coques déchirées, d’entre les lentes colonnes d’une fumée jaunâtre. Les yeux cuisaient, il recula d’un pas. Une onde s’élevait en tremblant qui semblait emporter la lune.
— Raisonne ma sœur, lorsque tu l’amèneras à notre mé-tairie pour le bornage. Tu as promis de l’amener avec Henri, je crois.
— J’ai promis si tu veux.
— Mais si tu devais partir…
— …
— Vois Elmire d’abord. Il faut absolument deux choses : que tu t’entendes avec elle pour tenir Robert ; et puis que tu trouves moyen de la tenir en brassière elle-même sur notre famille.
Des dents de la fourche il éparpillait un écheveau de braise qui tombait en poudre, et se réduisait à rien.
— Elle voudrait que ce fût dans son domaine de la plaine. Chez elle, elle ne te recevrait pas sans une personne d’âge qui la chaperonnerait. – Gaspard haussa de nouveau les épaules. – Elle avait pensé à la Poule-Courte. – Il les haussa plus haut encore. – Mais elle préfère t’entretenir seule à seul. Dimanche soir, cela t’irait-il ?
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