Gaspard des montagnes - Tome IV
Troisième Pause ................................................................. 243
Lorsque le bossu, qui avait tourné la vue sur Jeuselou, comprit qu’il ne pourrait en attendre aucun secours, il l’injuria avec transport :
— Crève, crève ! Et tous tes Grange ! Mais l’Elmire leur fera faire le saut ! Je le lui ai assez mis dans la tête !
Il levait la figure pour bramer. Le bouillon de l’eau noire lui entrait presque dans la gueule. Ses poignes agrippèrent le vide.
Jeuselou ferma les yeux. Il entendit l’eau tournoyer et le petit bruit des bouteilles qui crevaient au milieu des remous de la bourbe.
TROISIÈME PAUSE
Jeuselou à l’auberge de Balance. – Confession de Gaspard. – Il apprend la vérité sur Elmire – On ne sauverait pas Jeuse-lou ; Gaspard savait qu’on ne le sauverait pas. La plaie était affreuse à voir : la charge, – du plomb de lièvre, – avait fait balle ; des morceaux de toile noircie y étaient pris encore.
M. Meissoux refusait de donner une espérance. « Il fau-drait qu’il voulût furieusement guérir… » Comment y comp-ter, quand on voyait cette tête appuyée en arrière, – on avait retiré le chevet, pour ne laisser qu’un oreiller tout plat, – ce nez pincé, ce luisant de cire, ces yeux troubles comme sous un gel ?
Il ne prenait haleine que par intervalles. Il semblait loin de tout, déjà, parti pour ailleurs.
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C’était cela aussi, cette chambre d’auberge : il n’était pas chez lui. « Laissa me n’a ! Tira me d’ati ! » avait-il dit d’abord, sans être bien revenu à soi. Il ne reconnaissait pas cette muraille épaisse, aux gros bossages, où la petite fe-nêtre fait comme un guichet au bout de l’embrasure. Il aurait voulu qu’on le tirât de là, qu’on le laissât aller.
C’était triste, ici, dans la montagne : cette chambre sen-tait le vieux, la pierre, les feuilles sèches. Une assiette avec la mie de pain de l’extrême-onction était restée sur la fe-nêtre. Derrière les carreaux, les barreaux, il n’y avait que du gris, peut-être la bande d’ombre d’un bois, parce que tout paraissait pris par le brouillard. Sous sa toiture chargée de pierres brutes, la baraque de granit, tout écrasée, toute sombre, ne donnait pas des idées gaies, à ce carrefour. Est-ce qu’Anne-Marie n’allait pas arriver avec Valentin ? Jeuse-lou l’avait bien sauvée, sous l’Arbre-Blanc du bois de Mau-cher : ne le sauverait-elle pas maintenant ?
La tête de Gaspard avait travaillé : Jeuselou surveillait le bossu ; l’un suivant l’autre, ils auront surpris Gilbert sur l’argent même ; Gilbert et le bossu ont-ils été d’accord pour abattre Jeuselou ?…
Il blêmit. Ses mains, dans ses poches, bougeaient comme des bêtes. Empoigner ces deux hommes, leur enfon-cer les pouces dans le gosier jusqu’à ce que les os craquent ! La fureur l’aurait jeté contre les murs.
Il s’efforçait pourtant de donner des soins à Jeuselou et d’y aller alors aussi délicatement qu’une fille. Pansé, bandé, le pauvre avait repris un semblant d’existence. Gaspard lui mouilla les lèvres de fil-en-quatre. Si l’amitié avait pu suffire à rendre le goût de la vie ! Pour la poignée de main, pour faire encore le chemin ensemble.
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Échauffé d’espoir, Gaspard s’assit sur une selle de bois, entre le lit et la fenêtre, – on n’aurait pas trouvé une seule chaise dans cette auberge.
Les bras sur les genoux et la tête en avant, il se forçait à parler, d’une voix sans timbre, un peu lourde. Quand il était dans les Monts-Dore, à des lieues du pays, il songeait à un ami qu’il aurait voulu avoir près de soi. Est-ce que Jeuselou se rappelait les soirées des dimanches, autrefois, les batailles au cabaret, les danses, les bêtises ? Et puis le retour de l’armée, la colère, les moments noirs ?
— Dans ma vie, j’ai reçu deux fois une poutre sur le crâne : lorsqu’on m’a dit : « Ta cousine s’est mariée », et lorsqu’elle est venue me dire : « Mon mari reviendra aux Es-cures. » Quand on a tant d’attache pour une personne, qu’il n’y a qu’elle ! et qu’on la voit liée à un autre, comprends-tu ce que c’est, Jeuselou ? Il vaudrait mieux la savoir morte, va ! Tu ne peux pas savoir par où j’ai passé, après mon re-tour, en 1815…
— Mais tu courais ?… fit Jeuselou, presque sans souffle.
— Ha ! – il s’empoigna la nuque. – On se sent ! C’est le diable ! Oui, j’ai couru les filles. Maintenant, je ne le voudrais plus.
Il regardait Jeuselou, longuement, de dessous ses sour-cils.
— Vois-tu, enchaîna-t-il, d’un autre ton, il m’arrive de souhaiter que ma cousine soit morte ; je pourrais la prendre sur mes bras, la coucher dans sa caisse ; j’arrangerais le drap doucement autour d’elle…
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— Ne dis pas cela, chuchota Jeuselou, sans même glis-ser un coup d’œil.
— Si, continuait Gaspard, avec une sorte d’entêtement sauvage. Si ! Ma pensée est avec elle, la sienne est avec moi. Nous sommes tous les deux pour toujours et jamais. Notre destin, c’était nous deux ensemble. Et elle ira vivre avec cet homme ; je n’aurai plus le droit d’être rien dans sa vie. Ja-mais je ne la tiendrai entre mes deux bras jusqu’à la mort. Puisque c’est ça, je préférerais la voir morte. Sais-tu le vrai ? C’est qu’il y a des moments où je tuerais Anne-Marie Grange. La nuit, je me réveille et je lui en veux à mort parce qu’elle s’est laissé marier autrefois, et que, depuis, elle s’est laissé remettre la main dessus. Oui, voilà où j’en suis, Jeuse-lou. Ça ne fait rien, aller quand même. Tant que nous pour-rons aller avec nos compagnons, est-ce que ça ne vaut pas de vivre ?
Il disait ces choses, et tout d’un temps, sentait sa naïve-té.
Il faut que la peine m’embrouille. Des paroles vont changer le cœur de ce pauvre agonisant, lui redonner le goût à la vie qui ferait le miracle !
Jeuselou, très lentement, avait un peu tourné la tête. Il écoutait d’un air avisé, avec un sourire de sagesse, de ma-lice : comme s’il avait deviné, puis vu, à quoi allait cette con-fession.
Il parut s’éloigner de nouveau, songer à tout autre chose. Il fit comprendre à Gaspard de s’asseoir là, tout contre, pour qu’il pût lui parler de bouche à oreille.
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— Tu veux raconter ? Mais je crois que je vois à peu près ; je vais te dire. Tu me marqueras si j’y suis par oui ou non, d’un clin d’yeux.
Quand il le fallait, Jeuselou le guidait, d’un mot. Avec de longues pauses, il lui rapporta les propos de Gilbert et du bossu.
Gaspard ne paraissait pas autrement s’émouvoir, soit qu’en ce moment il fût tout à l’état de Jeuselou, soit qu’il eût déjà ses idées sur Elmire Chargnat. Pauline était venue le trouver la veille. À force de discuter avec Valentin, elle avait entrevu la vérité. « Vous n’avez qu’à parler assez fort ! Lors-qu’elle croira que rien ne vous empêchera de la dénoncer, pas même la crainte de déshonorer l’enfant, qu’elle verra la prison, les assises, elle retrouvera bien, dans quelque fond de tiroir, un peu de poudre blanche ! » Pauline secouait ses boucles et leur faisait des yeux furieux, à Valentin et à lui. Mais ce ne serait pas de cette façon-là qu’il faudrait s’y prendre.
Gaspard laissait Jeuselou retrouver un peu d’haleine. Il se levait. Il n’y avait là pour tout meuble qu’un crochet de bois cloué à la cloison, une simple fourche de branche, tail-lée à la serpe. Il y pendit les habits restés en tas sur le plan-cher, les braies tachées, la veste coupée par M. Meissoux. Le coup de feu avait enflammé et à moitié brûlé la blouse. Il en roula les restes, en fit un brise-bise pour la fenêtre qui fer-mait mal. Le brouillard passait toujours, avec cette désola-tion de la montagne, et finirait par entrer dans la chambre.
Il trompait sa fièvre, son besoin de savoir. Puis, il reve-nait s’asseoir près du chevet.
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