Gaspard des montagnes - Tome IV
Quatrième Pause ................................................................. 26
— Écoute, dit-elle, la main sur le loquet : il faut que tu me promettes…
Il se tourna vers elle. Elle était là, entre la tour et le til-leul. Il la vit comme aux anciens jours, une jeune fille, dans sa robe-fourreau noire. Ses tresses en couronne luisaient fai-blement. Il ne savait pas s’il voyait son regard, ou bien s’il éprouvait qu’elle le regardait ; mais il devinait tout le cou-rage d’âme qui brillait dans ses yeux châtains.
Il respira sa fraîcheur à un remous du vent, et le cœur lui sauta.
— Promets-moi. Je voudrais que tu prennes l’enfant, par moments, que tu en fasses ton vrai cousin, un homme de droiture.
La rumeur des grands bois arrivait du fond du pays, ap-portant peut-être le trot d’un cavalier sur la route.
Il fit signe que la promesse était faite.
QUATRIÈME PAUSE
Gaspard et Mlle Elmire. – Gaspard et les Verdier. – Gas-pard et Jeuselou. – Gaspard et ses idées. – Ce premier de l’an, quelle journée de courses et de trottes.
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Il débouchait de derrière l’église, il se trouva nez à nez avec Mlle Chargnat, que M. Regouyat embrassait en lui pré-sentant ses vœux. Elle l’accrocha au passage, le fit entrer chez son défunt frère, et dans le corridor lui tendit la joue. « Il ne faut pas aller contre les usages, n’est-ce pas ?! »
Mille façons distinguées, un envol de voiles, un flot de paroles. Elle le poussa dans une pièce étroite, à solives, à rayons de bois peint, qui sentait les paperasses et la pipe. Et elle vantait la bonne distribution de cette maison, étalait ses moyens, parlait de ses domaines, de ses bois, de ses valeurs. À quoi cela va-t-il, se demandait Gaspard. À me donner dans la vue ? Voilà ses pauvres frères, maintenant. Qu’elle les laisse où ils sont. Je les connaissais un peu trop.
L’air qu’il respirait là le gênait, l’air de la maison, grosse cuisine bourgeoise, grosse amabilité poisseuse, grosse façon matoise de penser à ses profits et de mener sa politique. Comme si M. César, gras et glacé, ou l’épais Amédée, rotant le vin blanc, étaient encore là pour alourdir l’heure.
Ç’aurait été un honneur, et un bonheur pour eux d’être de vos amis. Mais si je désire vos amitiés, je ne le fais pas que pour déférer aux vœux de mes chers morts !
Elle le força à s’asseoir. Va toujours. Il l’écoutait en homme qui laisse couler l’eau. Son deuil ne l’avantage pas : il plombe encore ce teint gris qu’elle a, il la vieillit… Elle lis-sait d’un doigt le bord de sa collerette, elle disposait sa tête sur son cou. D’une bouche sucrée, elle reprit, voulant faire la jeunette : « Vous me croyez donc bien méchante, que vous n’avez pas osé venir à la maison ? Je vous avais donné un rendez-vous, pourtant ! » Il fallait qu’ils causassent. Elle avait eu ces jours derniers quelques nouvelles. L’autre été, on avait publié par là que Robert était mort. Il l’était si peu
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Voilà qu’elle parle français : elle entend se venger de Robert. Sur les bonnes dispositions de ses frères, elle n’a parlé que par bienséance : elle sait bien qu’elle ne m’en con-tera pas là-dessus, ni même qu’elle ne me fera croire à ses regrets douloureux. Ses frères, elle essayait de les rendre ennemis l’un de l’autre. Mais tout cela ne fait rien : Robert a mis le pied sur eux, il a triomphé de la famille : elle veut se venger.
Elmire revint, remplit deux petits verres. « Laissez, lais-sez, mon eau de noix ne vous empoisonnera pas. D’ailleurs je trinque, je m’empoisonnerais aussi… Oui, j’aime mieux m’entretenir avec vous qu’avec votre cousine. Elle est trop sainte. Une personne d’un tel mérite ! Quand nous aurions, vous et moi, des mesures à prendre, elle s’embarrasserait de scrupules qui arrêteraient tout. »
Il n’allait guère à Gaspard que cette créature se mêlât d’affaires qui touchaient Anne-Marie. Elle pouvait pourtant les aider.
Elmire disait que même si Robert n’était pour rien dans le feu du moulin, il revenait certainement dans le pays avec des vues. Elle était sûre qu’il s’agitait, qu’il ourdissait quelque trame. « Si nous ne savons pas le devancer, nous risquons nos biens et notre existence. »
Sur ce point, on cogna du heurtoir à la porte. « Au-jourd’hui, nous serions sans cesse dérangés. Revenez bien-tôt : il importe que nous nous concertions. »
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Il n’arrivait pas à penser grand’chose de cette alliance. Mais il voulut en raisonner avec Pauline et son mari. Pauline l’agaça. Pour être mariée depuis six mois, elle semblait con-sidérer sa sœur comme une vieille fille un peu naïve. « Anne-Marie pour cet enfant devrait… Si Anne-Marie s’y prenait mieux… »
À califourchon sur sa chaise, Valentin, l’admirait avec bonne humeur. Il fut toujours le meilleur des époux, jamais chagrin, jamais tracassant, trouvant tout bon sans sauce. De sa vie il ne mangea une grive sans lever les deux ailes et les poser dans l’assiette de sa Pauline. Là, quand elle se montait trop, – « Mais Gaspard, tu connais bien ma sœur, il n’y a pas plus opiniâtre », – il l’arrêtait d’un coup de tête. « Allons al-lons, Petit-Cœur : qu’est-ce que Dieu ? » C’était sa façon à lui de rappeler au premier point du catéchisme et à la raison une jeune femme trop vive.
Regarde-le : le voilà marié, bien mis, – quel beau panta-lon vert-pistache à plis amples, – heureux, plus occupé du jeu qu’il mène avec Pauline que de ce qui peut se passer aux Escures. Ils sont ensemble, ils ont trouvé cette compagnie qu’on cherche tant, car on ne peut accepter d’être seul en ce monde. Alors ils choisissent de penser que Robert est mort, qu’il n’arrivera rien.
Gaspard chauffait dans sa paume un petit verre de marc. Sur un guéridon, il y avait une écuelle d’argent. Henri était venu, on lui avait fait boire du lait chaud. Robert… Henri… Une peau de lait restait collée au bord de l’écuelle. Ce petit est dégoûté et Anne-Marie lui passe tout. Trop dorloté, trop pouleté. Pourrait-on bien en faire un garçon ?
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Cette écuelle donnait à Gaspard le sentiment d’une vie à Anne-Marie et à l’enfant : une vie à eux deux, dans leur chambre, dans la tour ; et lui, il n’y entrerait pas.
Il détourna les yeux, les porta vers les vitres. Elles dé-coupaient un grand morceau de campagne, des bosses de terrain, avec leurs gros arbres, les héritages… Et tout cela portant son histoire : les domaines, les familles, les procès, les événements.
Valentin Verdier, surprenant son regard, crut que Gas-pard songeait à ce qui se disait dans ces campagnes. Un bâ-timent avait failli brûler à Cunlhat l’avant-veille. Les vieux assuraient que des feux prendraient l’un sur l’autre, comme en l’an six, alors qu’une ferme flambait presque chaque nuit et que les hommes faisaient des patrouilles avec des fusils et des fourches. Il devrait arrêter ce bourdonnement, empêcher les têtes de se monter. Valentin lui rappelait ce qu’il avait entrepris, depuis trois ans, comment il avait changé la face du canton.
— Bon. Es-tu sûr que ça tourne pour le mieux, à la fin du compte ? Nous avons tant fait que le Conseil d’État a at-tribué aux paysans les parcelles usurpées sur les commu-naux. À présent, je le vois : ce sont les communaux qui re-tiennent les petites gens dans la commune. Sans eux, ils ne peuvent pas tenir de bêtes.
— Que vas-tu chercher ? Tout le monde est content de ce que tu as obtenu.
Gaspard levait une épaule. Qui sait quelque chose ? Il sentait étrangement que ces affaires qu’il avait menées n’étaient pas son affaire à lui, la vraie sienne.
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En sortant des Escures par la porte du haut, il aperçut Jeuselou qui venait d’en partir. Et Marguerite…
— C’est que je t’ai embrassée sans y penser, dans toutes ces politesses !
— Que tu es tourmentant…
Jeuselou prit la tête de la petite comme pour la cacher contre soi. Elle se dégagea, vite, mais fit gauchement à son prétendu un baiser sur la joue. En se détachant de lui, elle se trouva devant Gaspard et devint rouge comme le feu.
Ces deux, ils devaient faire leurs noces dans l’été, après les gros travaux. Anne-Marie avait demandé à Marguerite de rester près d’Henri jusqu’à son mariage.
C’est vrai que la petite est bien dévouée, gentille, un peu sauvage, toute bonne. Elle est semée de rousseurs, comme lui ; mais elle a l’allure douce et tendre des blondes. Et quand on regarde ses yeux bleus, à facettes et à étoiles comme de la neige fraîche, on croit n’avoir jamais vu d’yeux bleus auparavant.
Gaspard dit ce que la civilité demandait. « On n’est pas sauvée parce qu’on est mariée, » soupira-t-elle avec une sa-gesse soucieuse, la joue encore envahie de rose.
— Voilà sept ans et plus que je l’ai prise en idée, fit Jeu-selou dans le chemin.
Il frottait ses moufles rousses, tapait ses mains comme pour se réchauffer, non sans une pointe d’embarras.
— Marié, pas marié, il s’agirait qu’on eût du goût à vivre.
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Gaspard disait cela sans relever le nez, en bourrant sa pipe. Avoir compris une chose qui vous donnerait de bien prendre la vie… Ils marchaient coude à coude. Le gel avait fendillé la boue ; on aurait cru qu’elle était semée de milliers d’aiguilles.
— Pour moi aussi, confia Jeuselou, il y a eu un temps… Tu sais le mot d’ici : il n’y comprend pas plus qu’un chien à la messe. Peut-être que nous voyons rouler le monde comme un chien regarde dire la messe, sans rien pouvoir y comprendre. J’ai calculé, calculé, et puis, lâche tout, Jeuse-lou ! Tu ne peux pas être l’aigle.
Ainsi qu’aux dimanches, un ennui, un désœuvrement traînait sur la campagne. Les paysans retournaient du bourg, dans leurs habits des fêtes, les habits à manger la viande, comme on dit : les femmes, les jeunes, qui pensent à un ma-ri, à monter d’un rang, à se faire honneur d’un garde-habit comme il y en a un chez la cousine riche ; les vieilles, qui se contentent de suivre les vieilles rubriques, et ce matin, elles ont tâché de se lever avant leurs voisines pour que leurs vaches aient la fleur de l’eau à la fontaine ; les hommes, les bourreaux de travail, que deux ou trois gouttes n’ont pas mis en joie parce qu’ils savent tout ce qui reste à faire pour payer leur taille, et leur cense, et le vivre de leur maisonnée. Le long des prés, ils s’en vont contre le vent, contre le froid de la morte-saison, ils tournent leurs braves figures rouges ou brunes, de pesante simplicité, de finesse, d’honnêteté soup-çonneuse, saluent d’un mot. On leur répond, on les dépasse. Ils font leur temps de vie. Le matin avant la soupe, ils fen-dront les souches devant l’escalier branlant ; ils iront fagoter, ils cureront l’étable, ils panseront les vaches. Et pourquoi tout ça ? Pourquoi y a-t-il quelque chose ?
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La journée a passé. J’ai fini de leur servir de patène. Gaspard revient d’Ambert sur son Grand-Blanc. Des car-rioles dansantes le croisent. Passe le coucou de Mlle Chargnat, que mène un domestique assis sur le bran-card.
Il se voit plus tard, quasi bourgeois, rentrant ainsi les soirs, jetant les guides à sa descente de voiture. J’aurai une femme, puisque c’est l’habitude ; je lui demanderai qui est venu, je donnerai les ordres pour le lendemain. Et pourquoi faire, pourquoi faire ?
Alors ? Se dire comme Jeuselou qu’on ne peut pas être l’aigle ? S’il se l’est dit trop vite, simplement parce qu’il y a Marguerite, qu’il sait pour qui faire ce qu’il fait ?
Trouver une compagnie. Mais celui qui se trompe ? Celle qui épouse un indigne et qui croit que sa vie est enga-gée, pourtant. Plus d’avenir, alors, tout gâché, tout perdu ? Je ne sais pas comment je suis bâti, mais je ne croirai jamais qu’il n’y a pas une façon de se retourner, de retrouver l’espérance. De reprendre la vie, d’où qu’on parte.
Ha, des idées idiotes. Des idées qu’on n’a pas, que je ne devrais pas avoir. Je n’aime pas ces jours de fête. Qu’est-ce qu’il y a pour me travailler l’esprit ? Que peut-il arriver ? Ou Robert n’ose plus rien tenter contre ma cousine, ou il pré-tend encore lui faire avoir des peines. Qu’imaginer d’autre ? Mais je suis là, derrière elle, avec elle. Et j’abats la main sur Robert. Elle ne pourra pas toujours m’arrêter le bras comme dans les temps.
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