Gaspard des montagnes - Tome IV
Quatrième Pause ............................................................... 248
Jeuselou redemanda un peu d’eau-de-vie. Il voulut, vou-lut absolument, achever de dire.
Faudrait-il tout répéter à la justice ? Parler de Gilbert, parler même de Robert, puisqu’Anne-Marie comptait le voir reparaître ? Mieux eût valu qu’il reparût en homme sans bruit, tout doucement. Anne-Marie y songera. Qu’elle s’arrange. Moi, c’est d’Elmire que je veux m’occuper.
Sans même jeter les yeux sur lui, Jeuselou sentait que la fureur emplissait, étouffait Gaspard. Une fureur venue du fond des années, comme ces amas qui se font de dalles de glace, d’arbres arrachés et de tournoiements d’eau jaune, quand la débâcle soulève les torrents : la masse part, avance de quelques toises, s’arrête dans un étranglement où elle monte, repart, monte et s’enfle encore, jusqu’au moment où, s’abattant dans un craquement de tonnerre, elle dévale en emportant tout.
Ils avaient l’esprit si profondément saisi qu’ils n’entendaient pas heurter à la porte.
QUATRIÈME PAUSE
Interrogatoire de Jeuselou. – Il veut qu’Anne-Marie soit mise au fait. – Départ soudain d’Anne-Marie. – On heurta de nouveau. Anne-Marie entra.
D’entrée, elle sentit qu’elle surprenait Gaspard, alors qu’il était tout à calculer, comme il disait. Elle comprit qu’il se repliait dans son silence, décidait de faire sans en parler ce qu’il avait dans la tête.
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Regardant Jeuselou pour lui demander secours, elle fut saisie. Valentin ne lui avait pas laissé prévoir qu’elle le trou-verait si mal. Elle dégrafait sa mante, en secouait les bords mouillés par la bruine. « Je veillerai jusqu’au matin », dit-elle rapidement à Gaspard.
Peu de paroles et peu de gestes ; mais il semblait qu’elle eût réchauffé l’air de cette chambre misérable.
Jeuselou avait à peine marqué qu’il la reconnaissait ; il dormait comme on tombe en faiblesse. Gaspard fit mine d’allonger le menton vers lui. Cela signifiait : « Regarde. Qu’en penses-tu ? » Sans chercher cependant une réponse sur la figure d’Anne-Marie, il tendait l’oreille. Il alla sans bruit à la fenêtre, puis à la porte.
À ce moment, Jeuselou rouvrit les yeux.
— C’est les gendarmes. N’aie même pas l’air de com-prendre. Ils ont le temps de revenir.
Cinq minutes après, ils furent là. Ils saluèrent, avancè-rent jusqu’au lit.
— Est-ce que vous pourriez vous faire entendre pour deux mots de déposition ?
Jeuselou, les yeux clos, ne bougeait point.
Remontant sa moustache, le plus vieux envoya à Gas-pard une moue qui disait : « Il n’ira pas loin. J’ai l’habitude… » Un moment encore, il considéra le blessé ; puis il se retira avec son camarade sur la pointe des pieds, et Gaspard les suivit dans la salle.
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Comme Anne-Marie aurait voulu savoir ! Elle sentait trop qu’il se préparait de rudes choses. Qu’est-ce que Gas-pard comptait faire qu’il ne lui dirait pas ?
Soudain, elle s’aperçut que Jeuselou ouvrait de grands yeux d’angoisse et que son front se couvrait de sueur. Il gé-mit. Elle lui essuya la figure, lui parla, et se glissa jusqu’à l’escalier, pour appeler. On crut qu’on ne ferait pas revenir Jeuselou. Anne-Marie lui mit la tête plus bas encore, lui mouilla les tempes de vulnéraire. « Nous sommes trois de trop ici, dit Gaspard aux gendarmes. Savez-vous, tant qu’il fait encore jour, allez à la narse ; vous comprendrez mieux que moi. » Après un regard au mourant encore, ils se consul-tèrent d’un œil et sortirent.
On les entendit partir avec Valentin et l’homme de l’auberge. Un busard criait au-dessus des communaux. Le petit soir n’était plus loin. Jeuselou parut remonter du fond d’on ne savait quel étang, pour se voir étranger à ce lieu, à ces personnes. Il regardait Anne-Marie et Gaspard, debout, près du lit, côte à côte. Un reste de jour blanchissait l’embrasure bosselée de la fenêtre. Il les regardait d’une fa-çon sévère : je vous regarde et je vais mourir.
Anne-Marie se détourna et soupira. Elle approcha des carreaux, versa dans une cuillère de bois, au-dessus de l’écuelle, un peu du vulnéraire que M. Meissoux avait en-voyé par son domestique.
— Je ne prendrai pas de remèdes, murmura Jeuselou. Marguerite est morte. Nous étions pauvres tous deux, mais nous nous aimions bien.
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Il releva les paupières. Ses yeux allèrent autour de lui, dans cette chambre où il n’y avait que ses habits pendus et une image de Notre-Dame du Puy, jaune et bleue dans sa chape. Les planches où elle était collée avaient joué ; on voyait tout du long les barbes de la déchirure. D’un air las, il ramena le regard, changea de visage, comme s’il retrouvait une amitié pour Anne-Marie.
— Il faut lui tout dire.
Il voulait que Gaspard lui répétât tout. De la main, il leur faisait entendre de s’asseoir.
Gaspard racontait d’une certaine voix blanche, en mar-quant un peu qu’il y allait à regret. Alors Anne-Marie n’était pas sûre que ces histoires ne fussent pas de fièvre et de dé-raison. Le pauvre Jeuselou les emmenait au pays de son dé-lire, et l’on se prêtait à cela, mais on n’en garderait rien dès qu’on en serait sorti.
Peu à peu elle comprit que c’était vrai, que Gaspard ne parlait pas par complaisance. Elmire avait voulu les empoi-sonner tous.
Elle qui se donnait tantôt une mine d’attention, elle écoutait à présent de tout son sens, le sang à la figure. Les yeux de Jeuselou s’attachant aux siens lui signifiaient que Gaspard disait bien, qu’il ne la trompait pas. Comme il se rappelait tout à coup ce que le bossu lui avait crié, qu’Elmire ferait faire le saut à tous ses Grange, il le rapporta comme il le put.
Quelle horreur, mais quelle horreur ! Qu’Elmire ait tâché de se venger de nous, passe. Mais qu’elle ait eu la malice de vouloir ma mort pour mettre la main sur Gaspard, en faire un assassin et le tenir à sa merci !
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La haine revenait, plus serrée que jamais. Anne-Marie, tressaillante, perdue, ne savait plus ce qui aurait pu la satis-faire. Cette hideuse Elmire tortillante, avec ses yeux de gre-nouille, ses bouclettes frisottées, ses rubans, ses écharpes, on la jetterait à terre devant moi, je pourrais lui poser le pied dessus, lui écraser la tête comme à un serpent : je crois que la même colère me tiendrait encore.
Il fait vite sombre par temps gris. Mais la lune montait, une lune qui buvait, au milieu d’un grand anneau fauve et verdâtre. En bas, des portes battirent, dans un bruit de grosses voix. C’étaient les gendarmes et Valentin qui reve-naient de la narse.
Gaspard alla voir.
Il reparut au bout d’un quart d’heure, laissant la chan-delle sur le palier, de peur de fatiguer les yeux de Jeuselou. La lune donnait et éclairait vaguement la chambre.
— Ils s’en vont. Ils renoncent à leurs questions pour au-jourd’hui.
On étendrait un matelas pour Anne-Marie, et Valentin suffirait à veiller, puisqu’il ne fallait pas toucher à la bles-sure. Alors, Gaspard s’en allait jusqu’au jour. « Parle-lui, en-courage-le. M. Meissoux avait l’air de dire qu’il pourrait s’en tirer s’il le voulait à toute force… Mais qu’est-ce qu’il y a ? »
Ses yeux s’étaient faits à ce peu de clarté. Il s’apercevait qu’Anne-Marie tremblait des pieds à la tête. Il se redressa, reprit souffle brusquement.
— Elmire ?
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Elle faisait non, très fort : il s’agissait d’autre chose.
Gaspard ne le croyait pas ; il poursuivait d’une voix sourde, pénible : « Elmire ! ha, ça va, laisse, laisse faire ! » Il se contenait, à trois pas du lit, et c’était chose effrayante de le voir ainsi tressaillir de toute sa poitrine, élargir et remuer les épaules, comme dans le moment de foncer.
Anne-Marie ne parlait point. Pouvait-elle raconter ce qu’elle venait de voir ? Ce n’était pas une vision, non. Elle sentait encore ce froid, ce frémissement glacé sous ses che-veux.
Il lui fallut pourtant se reprendre : Jeuselou l’appelait en grattant le drap. C’était pour lui murmurer de rentrer aux Escures. Il avait mal entendu et croyait que Gaspard venait d’engager Anne-Marie à le laisser veiller seul.
Elle réfléchissait, un peu égarée, passant les doigts dans un trou de la vieille couverture grise, un trou de brûlure aux bords jaunis. Valentin, qui était entré, elle le regardait comme elle regardait cette couverture même. Elle se mit à genoux contre le lit, adressa tout bas la parole à Jeuselou. Si bien que les deux hommes s’écartant, sortirent sur le palier.
— Elle veut le faire prier avec elle ?
— Ou bien convenir de ce qu’il racontera aux gen-darmes ? Elle pense à Gilbert et à Robert.
Elle les rappela. Jeuselou, avant de lâcher la main qu’il tenait la pressa un peu. Une façon de dire : « Nous sommes d’accord ! »
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