Gaspard des montagnes - Tome IV

Henri Pourrat · Chapitre 19 sur 44

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Gaspard des montagnes - Tome IV

Quatrième Veillée ........................................................ 145

QUATRIÈME VEILLÉE

 

 

PREMIÈRE PAUSE

 

La soupe du colporteur. – Scène d’épouvante. – Desseins de Grange. – Le coup de sifflet. – Ce dut être le mercredi après ce retour.

Grange rentra d’Ambert comme d’habitude. La Louise était seule pour le recevoir. – Depuis le Mont-Dore, Margue-rite était chez elle, et l’on avait prêté le Nanne à Valentin, pour les foins. – En l’aidant à dételer, elle lui apprit qu’il y avait un pauvre diable à la cuisine. Comme Grange était dans ses bonnes, il déclara que les diables sont de trois sortes : les bons, les mauvais et les pauvres, et que les pauvres sont tout confessés. Il faudrait tremper la soupe à celui-là.

— C’est un vendeur de complaintes. Il ne tient plus sur ses jambes. Mme Anne-Marie a dit de lui dresser un lit avec des draps dans le foin.

Les Escures donnent sur le vieux chemin qui monte de Marsac retrouver la grand’route. Pas de semaine sans qu’on vît passer quelque porte-balle, marchand de lunettes ou d’almanachs.

L’homme était sur une chaise, devant le feu. Il se leva, ôta son chapeau, prenant appui de l’autre main sur le dos-sier. Un pauvre diable, véritablement, vêtu d’un mauvais

 

– 145 – pantalon ouvert sur les chevilles, d’une veste de ratine vio-lette montrant la corde. Derrière la chaise, il avait posé son bâton, sa balle, et un rouleau, un de ces tableaux dont on touche chaque carré avec une baguette. « Le voilà repous-sant sa mère qui veut l’empêcher de partir. – Le voilà qui se fait soldat en arrivant à la ville. – Le voilà qui tue son capi-taine… » Grange vit tout cela d’une vue.

— Alors, notre homme ?

— Ça m’a pris dans les bois. Pour descendre, j’avais deux genoux à chaque jambe. La dame a dit qu’on me trem-perait une soupe. Mais si je pouvais aller me coucher tout de suite, ce serait bien le meilleur.

— La fille te mènera à la fenière. Veux-tu une goutte de vin ?

Grange en versa un peu dans les deux verres, trinqua avec l’homme, qui avait repris place sur la chaise comme n’en pouvant plus. L’horloge battait le temps. La soupe fai-sait sa petite chanson. De fois à autre, le chat tressaillait de toute sa peau à une étincelle.

Comme chaque soir qu’il y pensait, Grange se souleva pour prendre une poignée de sel dans le coffre. Louise ne sa-lait jamais assez ; lui, il aurait vidé la salière dans un œuf à la coque.

— L’homme en a déjà mis.

Ils sautèrent à cette voix. Grange avisa le petit, gîté sous la table, en compagnie d’un livre à images. Avec le bâton du colporteur, il fit mine de fourgonner pour le faire sortir. Puis il se retourna assez roidement vers l’autre, le camp-volant.

 

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— Tu t’es mêlé de goûter la soupe ?

Il le vit battre des paupières. Au même moment il entra en soupçons. Il lui trouvait maintenant une dégaine fausse, sournoise, avec cette tignasse noire et cette barbe couleur queue de vache. Il s’en souvint, son père disait :

De barbe rousse et noirs cheveux,

Garde-toi bien si tu le peux.

— Fais voir tes poches !

— C’est bien à tort que vous vous faites des idées sur moi. Si vous avez peur que je mette le feu, voilà mon bri-quet.

Il vidait ses poches : un couteau de six sous, un mou-choir jaune, des bouts de ficelle. Grange lui passa les mains sur le corps.

— Et ça ?

— C’est quand je ne pouvais plus avancer. Je m’étais assis près de l’eau…

Alors, pour passer le temps, il avait fait un sifflet comme en font les enfants, d’une branche de vergne.

 

La Louise entra à grand bruit, portant deux seilles ruis-selantes et, toute saisie, s’arrêta. L’homme se tenait assis, fi-gé, gelé, une main sous son chapeau. Sans tourner la tête il regardait Grange de côté, par instants. Avec ses pommettes pointues, ses yeux brillants comme ceux d’un renard, il semblait une singulière créature tapie sous la menace et n’osant plus risquer un geste. Grange soufflait fort. Le petit

 

– 147 – se rencoignait près de la fenêtre comme pour entrer dans la muraille.

— Louise, ferme ta porte, cria Gange à pleine tête. À clef ! Apporte la clef !

Lorsqu’il l’eut en poche, il s’adressa à l’enfant.

— Petit, qu’as-tu vu ?

Henri baissait le visage.

— Je ne sais pas pourquoi il raconte ça, dit l’homme, c’est bien à faux que…

— Il a mis du sel ?

— Il a tiré un papier de sa veste, murmura Henri, il a vi-dé du sel et il a jeté le papier au feu.

Grange ordonna au petit d’aller attendre dans les chambres sa mère qui comptait du linge au galetas. « Ne lui dis rien ou tu fais arriver un malheur ! »

Henri s’en alla en pleurant. De l’escalier il entendit en-core l’homme : « Ce n’est pas parce que vous êtes un mon-sieur que vous avez le droit de faire des misères au monde. Laissez-moi partir ou je porterai plainte. » Par une vitre qui, de la montée, donnait dans la cuisine, Henri vit Louise sortir du cabinet et passer le fusil double au grand-père.

L’homme s’était levé. Il était aussi blanc qu’une assiette.

— Tu vas la goûter, maintenant. Tu me diras si elle est assez salée, ta soupe !

S’esquivant soudain, l’autre tenta de lancer à la marmite un coup de pied qui l’aurait fait basculer dans les cendres.

 

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Mais Grange s’était jeté sur lui, l’avait rattrapé par l’épaule, rejeté sur la chaise.

— Mets-lui l’écuelle entre les mains. Une cuillère.

Il arma les chiens du fusil et resta debout, à trois pas.

— Toi, mange, et rondement ! Ah, tu porteras plainte aux gendarmes ? Ajoute au procureur, ça ne te coûtera pas un sou de plus. Foutu gredin ! Est-il possible que tu aies vou-lu faire un coup pareil !

L’homme tremblait tellement en portant la cuillère à sa bouche que la moitié du bouillon tomba sur les dalles.

— Une autre, et plus vite que ça.

Soulevant son fusil, le grand-père allongeait les canons vers lui comme pour lui envoyer les deux coups dans le ventre. Recroquevillé sur l’écuelle, suant, verdâtre, l’homme mangeait. Henri se sauva, monta jusqu’au galetas rejoindre sa mère.

Anne-Marie descendit un quart d’heure plus tard, pour s’enquérir. Henri était tout blanc d’émotion, de peur.

— Il y a qu’on m’a parlé d’un chien fou qui rôde. Et Louise ne veille pas assez à tout fermer. Elle m’a mis en fu-rie, j’ai envoyé une bûche à travers le feu.

Il avait renversé la marmite. Ces fougues qui boulever-saient tout, Anne-Marie les connaissait bien, sans avoir ja-mais pu s’y faire. À Louise qui reniflait et pleurait, elle dit de préparer une eau bouillie à l’oignon. Elle tâchait de rassurer Henri, de rendre à la maison son train et son calme, mais elle se sentait le cœur étrangement serré. Où donc était le marchand de complaintes ?

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— À l’abri. Je ne l’ai pas laissé partir.

Le père avait bien fait, puisque des chiens enragés cou-raient le pays.

En se levant de table, il lui dit qu’elle pourrait bien en-tendre du bruit, cette nuit, autour du domaine. Il allait en-voyer Louise chercher le métayer. « Nous veillerons, nous regarderons un peu. Ne t’étonne pas pour des coups de sif-flet, ni pour des coups de fusil même. Que je voie la moindre chose, tu comprends ! » Il faisait le simulacre de coucher cette chose en joue.

Le métayer vint, plus tard. Ils s’attablèrent, seuls dans la cuisine, devant une bouteille et une croûte. Grange marmot-tait, la main sur la table. Il alluma la lanterne. « Viens voir le personnage. Je vais le faire parler. Il y a que maintenant, je vais le faire parler. »

Il l’avait traîné dans le bas de la tour qui joint l’ancienne chapelle. On remisait là des riens, des balais de genêt, les balances à écrevisses. L’homme, pieds et poings liés, était couché sur la terre, parmi des vomissures. Une tête de cire, qui paraissait mauve par places, à la lueur de la chandelle, des yeux ternes et comme ne voyant pas, montrant à moitié le blanc. Il essayait de remuer les bras et commençait de râ-ler.

Grange et le métayer se consultèrent ; mais Grange tira sa montre : il était près de minuit. Il songeait toujours au sif-flet trouvé sur l’homme. Dans son idée il voyait tout : nous mangeons la soupe tous quatre ; l’autre attend que nous ayons tourné l’œil ; il siffle, bon ; Robert, son frère, ou les amis se présentent au portail, et les voilà maîtres de la cam-

 

– 150 – pagne. Il y a un petit changement : c’est lui qui a mangé la soupe, et maintenant, c’est moi qui siffle.

Il s’échauffait, grommelait, pour s’aider, des paroles de force : « Je lui laverai la tête avec du plomb. Tant de fois j’ai juré de le tuer comme un chien à la première vue ! » Il abat-trait Robert, l’achèverait d’un coup de crosse à la volée, der-rière la nuque. Puis lui bourrer les poches de pierres et l’envaser dans l’étang. Après quoi on respirerait mieux.

 

Siffler, tirer, le reste, ce n’était plus un plan imaginé : c’était une chose montée comme une mécanique et qui le prenait dans ses rouages. Il fit grimper le métayer à une échelle pour qu’il tirât de dessus le mur, caché par le tilleul. Alors il entre-bâilla le portail, siffla et attendit, le doigt sur la gâchette.

Rien ne vint.

Des minutes passèrent. Il eut l’idée de siffler trois fois. Rien.

Un plafond de nuages faisait la nuit plutôt noire. La lan-terne qu’il avait couverte d’un manteau s’était étouffée. Il la ralluma, la disposa mieux. « Et fais comme moi : mets un bout de papier blanc à la mire de ton fusil. » Des bois, par vagues, venaient des rumeurs ; mais rien que des roulements de vent ou d’eau courante.

À la fin, peut-être y eut-il autre chose. Un cheval galo-pait sur la chaussée, à la montée, du côté du bourg. Grange ne se trompait pas. Le galop se faisait plus sourd, à présent ; le cavalier avait pris à travers prés pour arriver plus vite. Tout allait se passer ainsi qu’il l’avait prévu, Grange en était

 

– 151 – sûr-certain. Il se sentait là sans pensées, sans impatience même, changé en un automate qui n’aurait plus qu’à lâcher son coup de fusil au moment juste.