Gaspard des montagnes - Tome IV

Henri Pourrat · Chapitre 26 sur 44

Pages du PDF

Gaspard des montagnes - Tome IV

Deuxième Pause ................................................................. 192

DEUXIÈME PAUSE

 

Inquiétudes d’Anne-Marie. – Maladie soudaine de Mar-guerite. – La journée déplorable. – La visite du soir. – Il faisait depuis trois jours beaucoup de vent, un temps pénible qui vous laissait sans forces. Des Escures on voyait des tourbil-lons blancs se lever et glisser sur la route tandis que les nuages allaient s’étager en sombres rouleaux sur les monts du Forez. Anne-Marie s’éveilla, ce dimanche-là, avec le sen-timent que la semaine ne passerait pas sans un malheur. Gaspard était parti pour Murols et ne reviendrait au plus tôt que le vendredi.

Elle achevait de préparer Henri pour la grand’-messe. Entra la Perrine qui remontait du bourg.

— Hé oui, seule. La Marguerite est dans son lit… Ça passera ou ça ne passera pas. C’est malheureux, avec tout l’ouvrage que nous n’avons pas !

Elle demanda s’il y en avait dans le pays qui fussent ma-lades du même mal que sa petite. Le premier coup de la messe avait sonné. Anne-Marie se hâtait. Elle donna à Per-rine des biscuits et une bouteille.

— Merci, pauvre dame… Enfin, tout doucement, peut-être…

Le soir Anne-Marie eut à descendre en ville avec son père.

Dans la grand’rue elle tomba sur Elmire qui l’aborda aussitôt, en personne qui saute sur une occasion souhaitée. Après les politesses, les amitiés, tortillant un peu, avec un air d’y songer par hasard, Elmire s’enquit de Marguerite. « J’ai

– 192 – appris qu’elle était souffrante. Près de vous elle serait remise en trois jours. Vous n’avez pas idée du manque de soins dans ces maisons de paysans ! » L’autre année, chez le beau-frère de son métayer, toute la famille avait failli périr, pour une soupe faite dans une marmite où avait cuit de l’euphorbe à empoisonner les taupes. Avec beaucoup d’instances, elle engageait Anne-Marie à reprendre cette fille. Même elle indiquait comment cela pourrait s’ajuster et paraissait mieux savoir que quiconque quel était le train du ménage aux Escures. Toujours ce besoin de se mêler de tout et de se fourrer au plus épais. Le reste de la soirée Anne-Marie en garda un agacement.

 

Au bord de nuit, comme on dit, Jeuselou passa. Margue-rite s’était levée sur le midi. Elle avait bu une écuellée de lait tirée du matin…

On le sentait las, perdu, fâché, une vraie âme en peine. Selon l’ordinaire des hommes, il ne pouvait pas souffrir de voir une femme malade à côté de lui. Il voulait que ce ne fût rien, des imaginations que se fît la petite. Demain elle irait mieux, et de samedi en huit viendrait la noce.

Replié sur un tabouret, il était déjà reparti pour une de ces songeries où les idées ne prennent pas corps. Puis il re-voyait Marguerite affalée sur le banc et se laissant aller contre l’appui de la fenêtre. « Que veux-tu que je te parle ? Je dirais des choses tristes… » Elle s’était rapprochée pour se mettre près de lui. Au bout d’un moment, elle lui avait dit encore : « Tout ce que je demande si je viens à mourir, c’est que tu n’en prennes pas une qui soit pire que moi. » il aurait voulu l’embrasser des deux bras et la battre. Ses pensées vi-

 

– 193 – revoltaient. Imaginer le pire, il ne le pouvait, il s’était trop mis dans son amour.

Il ventait devant la maison. Une feuille passait, suivant le courant d’air de la ravine, pour aller se perdre dans les es-paces, au-dessus des héritages, des paroisses, des routes. Et celles du cep de vigne, rabattues, s’agitaient par moments comme des mains devant les carreaux de papier huilé vernis par la fumée. Marguerite se détourna. « J’ai peur quand je regarde. Il me semble toujours que l’ombre d’une tête va y paraître tout d’un coup. »

« Écoute, avait-elle repris d’un ton changé, presque rusé, peut-être que demain je serai guérie. Nous nous marierons la semaine prochaine, nous demeurerons dans le bourg au mi-lieu des personnes ; tu ne me quitteras jamais plus. »

Le soir tombait : la mère ramena les chèvres. Tout de suite elle se mit avec Jeuselou pour prêcher Marguerite : hé, tu n’es plus malade ; il faut que tu soupes avec nous ; c’est de ne pas manger qui te rend faible d’estomac.

Elle ne mangerait pas. Depuis cette écuellée de lait, un feu lui brûlait le corps. « Vous ne sentez pas le mal que j’ai. » Elle se pliait, se couchait presque sur la table. Et elle ne se plaignit plus. Mais comme sa mère sortait sur le pas de la porte, elle prit la main de Jeuselou, l’appuya sur sa joue pour lui faire toucher sa fièvre.

Au matin, une fille du Mont de Quiquandon dit en pas-sant aux Escures qu’elle allait chercher Jeuselou. La nuit avait été mauvaise. Marguerite demandait sans cesse de l’eau mêlée d’un peu de vin de Mme Anne-Marie, et ces verres, elle les buvait d’un trait, comme desséchée de soif.

 

– 194 –

Lorsque Jeuselou fut en face d’elle, qu’il lui vit ces yeux d’un éclat qui faisait mal, dans une pauvre figure brûlée de rouge, il se sentit froid. « Tu vois ! » dit-elle seulement.

— Est-ce que tu étais venu hier dans la matinée ? de-manda-t-elle un peu plus tard. Quelqu’un est venu. Je te dis que pendant que ma mère était à la messe, il est entré quelqu’un en bas.

Il sortit de la chambre, il étouffait. L’idée le prit d’aller chercher un médecin. La Perrine ne voulait pas la croire si mal. Mais il partit, moitié marchant, moitié courant.

M. Meissoux vint, au trot de sa vieille jument, balançant la lanière de cuir qui lui servait de cravache. On le connais-sait et aussi sa bête, qui savait tous les chemins, si bien que quand il rentrait et que le soleil le gênait pour lire sa gazette, il s’asseyait à l’envers sur la selle. Mais le voir arriver chez soi pour un malade de la maison.

Il questionna, goûta au vin de la bouteille, qu’il trouva fort bon, examina la petite. À la voir si agitée, il parla de douleurs de nerfs et emmena Jeuselou à Fournols pour lui donner une potion calmante.

Sa mère n’osa la quitter que pour panser les chèvres. Lorsque Marguerite la vit rentrer, elle la saisit par le poignet, l’attira près du lit : « On m’a trahie, chère mère, ne dites rien, il faut mourir. »

Les vomissements venaient de la prendre. Elle demanda à boire et but avidement. Les vomissements revinrent. Elle murmurait des choses très vite : c’était de Mme Anne-Marie, de Jeuselou. Ensuite elle voyait des hommes au pied de son lit. « Ils m’attendent, ils m’emportent. Non, ce n’est pas Jeu-selou, ni toi non plus : des hommes que je ne connais pas. »

– 195 –

Le retour de Jeuselou… Le viatique… Sa tête se déga-gea un peu. Mais toujours ce martyre. Et la potion n’y avait rien pu. Jeuselou décida de retourner à Fournols. Le feu était éteint. Il se coupa un morceau de pain. De gros nuages mon-taient et commençaient de faire la nuit. Il mâchonnait ce pain sans pouvoir l’avaler, écoutant, tout secoué, la mère courir dans la chambre au-dessus de sa tête. Sur chacune des bouchées, il fallait un coup d’eau. Il mit le morceau dans sa poche et retourna vers Marguerite.

Elle le regardait, les yeux suspendus à tous ses mouve-ments. Elle devinait qu’il allait repartir, elle l’appela de la main. « Reste, ne va plus dehors, reste… Tu dois avoir dé-goût de moi, mais fais semblant de m’embrasser. » Tout gre-lottant il se pencha. Elle le retenait, d’un bras autour du cou. « Mon Dieu, si vous nous donniez seulement une année, seu-lement six mois, pour nous deux ! »

À peine était-il en bas qu’il entendit cogner précipitam-ment au plafond. Il remonta quatre à quatre. La petite lu-mière que la mère abritait de la main n’éclairait que par bat-tements. Des convulsions tordaient Marguerite. Elle ne ré-pondait plus, ne voyait plus.

 

Anne-Marie y alla dans la soirée d’après, avec Henri. Cette visite lui coûtait affreusement, elle ne savait pourquoi. La Perrine parlait sans arrêt, tandis que les larmes roulaient dans le cuir de ses rides. « Ha, Madame, j’avais perdu ma Ribande. On peut se relever, sur le malheur d’une bête : mais là ! je n’ai plus de goût à mes prières, plus de goût à rien… Prenez garde à la marche. »

 

– 196 –

De l’escalier on entendait un grillon. Anne-Marie entrait pour la première fois dans cette chambre : c’était comme si elle allait faire avec Marguerite une amitié nouvelle, alors que Marguerite était partie pour toujours. Elle vit d’abord une touffe de jupes pendant des solives. Une chandelle plan-tée sur un pot renversé laissait grossir ses coulures de suif.

— Dites, madame Anne-Marie, est-ce qu’il pouvait m’arriver un plus grand malheur ? Et vous le voyez, vous : le malheur de ma pauvre petite lui est venu par les vôtres… Non, va, Jeuselou, ne la dérange pas ; elle est bien.

Jeuselou la redressait un peu sur le chevet. Si Anne-Marie ne l’avait pas connu, elle l’aurait cru pris de boisson : il semblait que le vin le roidissait et l’empêchait d’avoir un seul mot. La Perrine, elle, parlait trop haut, en femme qui a acquis le droit, maintenant, de dire ce qui lui vient à la tête. Une voisine, un peu à l’écart, paraissait tout surveiller, tout ordonner, comme si elle les traitait en créatures qui ne sont plus bien à elles. Lorsqu’elle vit Anne-Marie se relever, la prière faite, elle approcha doucement, pour lui donner la compagnie d’une personne raisonnable.

« C’est quand la pauvre est entrée en agonie. J’étais là, Madame ! J’ai entendu des gens qui parlaient bas, oui, des gens réunis qui n’arrêtaient pas d’en débiter tout bas devant la maison. J’ai ouvert, je vous jure qu’il n’y avait rien. Mais après… Ils étaient entrés, ils étaient devant le lit, qui conti-nuaient, comme s’ils disaient, toujours tout bas, des prières. Et jusqu’à ce qu’elle eût passé. C’étaient ses morts, j’entendais leur murmure et je ne pouvais pas les voir. Moi, là, mon bonnet se levait sur mes cheveux. Quand je vivrais cent ans !… Tenez, écoutez : c’est pour dire que je n’ai pas parlé à faux.

 

– 197 –