Gaspard des montagnes - Tome IV
Cinquième Pause................................................................ 254
Ils furent surpris qu’Anne-Marie allât reprendre sa mante. Elle demandait à Valentin qu’il l’emmenât, et elle se hâtait, remettant les explications à plus tard.
— Je reviendrai cette nuit, promit-elle.
CINQUIÈME PAUSE
Le signe. – Anne-Marie et Valentin chez Elmire. – Scène violente. – Mais reviendrait-elle à temps ? Elle savait que Jeuselou allait mourir.
Ils étaient en plein bois, au milieu de la brume. La voi-ture y roulait plus doux, et elle aurait pu, sans forcer la voix, tout raconter à Valentin. Elle ne raconterait rien, puisqu’elle n’avait pas raconté à Gaspard, dans sa hâte de partir, pour le forcer à demeurer à Balance.
Ç’avait été lorsqu’elle s’était trouvée seule près de Jeu-selou. Sans raison, elle était allée à la fenêtre. Il faisait clair de lune ; et la campagne était vide et comme à l’abandon : les fagotiers, un tronc couché dans les plantes sauvages, et plus rien que les pacages s’éloignant vers une forêt ou quelque chose d’obscur. D’abord, elle avait entendu un léger soupir. Un frisson lui avait passé sur la face. Elle s’était dit : « Il y a une personne là, en bas. » Et elle l’avait vue, sous la lune : une fille, toute blonde, la figure timidement levée, qui attendait. Qui attendait et qui regardait.
Anne-Marie avait reconnu Marguerite. C’était le signe, selon le mot d’ici, l’avertissement donné à ceux qui l’aimaient que Jeuselou allait bientôt mourir.
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Notre vie ! Nous calculons, nous tracassons, nous détes-tons ! et pour un jour nous trouver sur un lit, les mains ou-vertes. Les histoires auxquelles nous donnions tant d’importance tombent alors d’un coup. Était-il bien besoin de faire un paquet de haines, puisqu’il nous faut à la fin lâ-cher tout ce bagage misérable ?
Elle avait senti étrangement cela. Comme si lui appa-raissait le monde véritable, mais qu’il ne lui fût pas accou-tumé encore, lumineux et faible, et tel que ces vapeurs au clair de lune.
Lorsqu’elle avait compris ensuite que Gaspard partait, et certainement pour courir à quelque ouvrage de sang et de haine, cette pensée, dans laquelle elle se serait complue une heure avant, l’avait fait transir. Elle avait décidé d’agir et s’était confiée à Jeuselou.
Valentin la vit sortir de ses réflexions. Mais il connais-sait cette façon qu’elle avait de soupirer, de vous considérer, de sourire pour demander qu’on l’excusât, soit parce qu’elle ne parviendrait pas à s’expliquer, soit parce qu’il ne lui était pas permis de le faire encore. Il attendrait. Il ne l’approuvait pas toujours, mais il avait une admiration pour elle. Les soirs en fumant sa pipe turque, il prenait son parti contre Pauline.
Au bourg, elle ne voulut pas descendre, parlant à sa sœur de la voiture. Elle avait prié Valentin de prendre vite la route d’Ambert.
Elle toussait et se renfonçait dans la capote. Du bout du fouet, Valentin excitait sa bête. La gentillesse qu’il mettait dans les deux mots jetés à ce cheval attestait pour Anne-Marie sa bonne volonté : quand vous voudrez, comme vous voudrez, tout à vos ordres. La lanterne entraînait une cou-
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Il était tard lorsqu’ils arrivèrent près de l’église. Ce fut là seulement qu’Anne-Marie dit à son beau-frère de la mener chez Elmire Chargnat.
Elles l’avaient laissé seul dans une grande salle à man-ger, où l’on avait dû mettre de la liqueur de genièvre en bou-teilles. Son parfum se mélangeait d’un relent d’humidité, de cire, de brioche. Les murs étaient peints en camaïeu de ca-riatides, ou de nymphes grises et blanches. À la lueur dan-sante de la chandelle, on eût dit d’une assemblée de fan-tômes.
Par moments, venait de la pièce voisine un flot de ques-tions, de protestations, de récriminations. Valentin compre-nait qu’Elmire rejetait bien loin ce que le bossu avait rappor-té d’elle. Elle niait tout, avec un aplomb renversant, discu-tant les charges, les retournant contre Robert, gauchissant, enfilant un détour, s’emportant en menaces.
Puis, il fallait bien qu’elle s’arrêtât, et la voix d’Anne-Marie reprenait, égale et calme.
Cela durait. Une horloge avait sonné onze heures. Va-lentin marchait de la cheminée à la fenêtre. Qu’est-ce qu’Anne-Marie pouvait bien attendre d’une telle entrevue ? Elle ne voulait pourtant pas conclure un traité avec la Ma-chine Infernale ?
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Il se demandait ce qui se passait de l’autre côté du mur. La discussion s’éternisait. N’aurait-il pas dû tout brusquer, ouvrir la porte, emmener Anne-Marie ? L’incertitude, l’impatience le taraudaient, la peur aussi de laisser arriver du fâcheux. Des silences s’étendaient où seule une goutte tom-bait du bord de quelque toit sur les dalles de la cour. Par là, autour, la ville emmarmottée dormait sous ce brouillard de septembre.
Il se jeta sur une chaise. À la fin, les jambes lui ren-traient dans le corps.
Elmire repartait sur son innocence. Gaspard, – elle disait Gaspard, – saurait dissiper les noirs nuages de calomnie dont on cherchait à offusquer sa réputation. Il distinguerait, lui, les véritables coupables qu’Anne-Marie Grange ne vou-lait pas apercevoir, de peur de déshonorer son fils.
Dans la voiture, Anne-Marie avoua ensuite à Valentin qu’elle avait été stupéfaite de voir Elmire tenir tête ainsi. À travers ses propos à moitié délirants avait pourtant fini par percer ce qu’imaginait cette folle : que si elle le voulait, elle, avec ses attraits, ses dons, ses relations, son argent, que si elle le voulait bien, elle retournerait et entraînerait Gaspard. Se pourrait-il qu’il ne fût pas éperdu d’orgueil et conquis, à l’aveu de ce qu’une personne telle qu’Elmire Chargnat avait fait pour le conquérir !
Devant cette déraison, Anne-Marie s’était sentie prise de pitié.
Cependant, ayant trouvé un point sur quoi se persuader de sa bonne conscience, Elmire s’était jetée dans sa défense avec plus de véhémence que jamais.
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— Rappelez-vous ! Après le feu du moulin, est-ce que je ne suis pas allée vous demander de devenir mon amie ? Je vous ai même parlé d’un petit paquet blanc à vous remettre. Je voulais m’interdire d’en user par la suite. Et vous, vous m’avez reçue avec des manières glacées, distantes…
Alors, elle avait usé du paquet blanc ! Comment peut-on vouloir la mort d’un être ? Marguerite, qui aurait dû demain sortir sur la porte, rentrer, s’occuper dans la maison, cette petite qu’on ne voyait pas sans en avoir le cœur plus doux. Deux jours dans les sueurs, le délire, et on la couche au fond d’une fosse.
Les yeux d’Anne-Marie prirent une fixité singulière. Elle étirait son mouchoir serré de sa main gauche, comme elle faisait dans les moments où elle voulait se contenir. Pour-quoi n’avait-elle pas su ramener cette créature au fait ? Si Gaspard avait été là, il l’aurait réduite et poussée jusqu’au mur où l’acculer, Gaspard avec sa tête en ordre, son idée terrible. Anne-Marie n’était plus elle, mais Gaspard : il lui venait une force qui la faisait sans inquiétude aucune.
— Pourquoi discutez-vous avec moi ? Vous savez bien que je sais. Et mon cousin ? Vous oubliez qu’il vous a vue, et qu’il vous a contrainte de confesser à moitié ce que vous voulez nier à présent ?
Elmire roulait des yeux d’un éclat tout animal, comme ceux d’un serpent sous le sabot. « Il vous a parlé de moi, à vous ? » Que Gaspard eût parlé d’elle à Anne-Marie Grange, cela seul l’occupait à cette minute.
— Il ne s’agit même plus de cela. Il s’agit de ce qui va arriver. Voyez-vous bien quel homme est mon cousin ? Avez-vous pensé à ce qu’il pourrait faire ?
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Elmire lui jeta un coup d’œil à épouvanter. Elle avait pris machinalement un petit bouquet de verre filé sur la con-sole, et le tournait, le retournait, ne respirant plus que par saccades. Tout à coup, elle attaqua Anne-Marie de cris et de reproches.
— Eh bien ! c’est vrai, j’ai voulu votre mort ! Mais je ne savais pas que le colporteur essayerait d’empoisonner tout le monde, parce que le bossu lui avait insinué qu’on pourrait piller les Escures. Et votre petite paysanne, je n’y suis pour rien. Je vous ai conseillé de la reprendre pour la sauver du bossu. Vous, c’est vrai, je vous déteste ! Sans vous, votre cousin s’entendait avec nous. Votre mort, est-ce que je n’ai pas été assez payée pour la vouloir ?
Seulement, vous vouliez faire tuer Robert aussi, songeait Anne-Marie, et enfoncer Gaspard dans le meurtre.
De la main elle écarta tout cela.
— Comprenez-vous pourquoi je suis ici ? Pour que vous partiez, que vous partiez tout de suite ! N’affrontez pas mon cousin, je vous dis ! L’avez-vous vu au fort de la fureur ?
Elmire se prit à trembler, à réfléchir. Le verre filé s’était cassé entre ses doigts qui saignaient.
— Je remonte tout à l’heure à Balance. Il y est, au che-vet de Jeuselou. Je lui parlerai.
Elle voyait Elmire remuer des choses dans le tiroir de la table à ouvrage, et croyait que cette malheureuse le faisait faute d’être bien à soi, sans remarquer qu’elle en tirait une paire de forts ciseaux pointus.
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Elmire se rapprocha. Soit que la rage la tînt d’avoir tout manqué, soit qu’elle fût hors d’elle de sentir Anne-Marie sûre de son cousin, elle était secouée de convulsions.
— J’essayerai de lui changer le cœur, disait encore Anne-Marie, et qu’il pardonne. Mais n’attendez pas ! Partez, partez !
— Qu’il pardonne ! Il n’a pas à me pardonner ! – Elle s’était redressée, en vipère prête à lancer son coup de pioche. – Je n’ai rien fait contre lui ; et je n’ai besoin du par-don d’aucun autre.
— Pas même de cet autre qu’on appelle Dieu ?
— Dieu ? Hé, croyez-vous que j’aie à lui savoir gré de ma vie ? Alors, si moi je considère qu’il aurait lui-même be-soin de mon pardon, et si je ne veux pas pourtant le lui don-ner, et si je ne veux pas non plus qu’il me pardonne ?
Elle se lança sur ce chapitre, déchaînée, démoniaque. Anne-Marie ne pouvait durer auprès d’elle. Si elle n’avait perçu là une part de détraquement, elle aurait été terrifiée. Devinant que toute parole ne ferait qu’exaspérer Elmire, elle prit le chemin de la porte.
L’autre qui avait attrapé un livre et le mettait en pièces avec une force incroyable, en jeta les débris, sauta sur ses ciseaux, voulut se précipiter sur Anne-Marie. La crise la ter-rassa au même moment. Elle s’affaissa sans couleur de vie, s’allongea, grinçant des dents, frappant de la tête le pied de la table. Elle s’échevelait ; les muscles de son cou saillaient, tandis que les globes flamboyants de ses yeux chaviraient, tournaient au blanc, comme si elle allait rendre l’esprit dans un transport.
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