Gaspard des montagnes - Tome IV

Henri Pourrat · Chapitre 39 sur 44

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Gaspard des montagnes - Tome IV

Troisième Pause ................................................................. 285

— Je l’ai vu, dit la Louise, il n’y a pas deux minutes.

Anne-Marie décrocha le torchon, alla à la porte en s’essuyant, et tout à coup elle sentit Henri se presser contre elle. Il venait de rentrer, par l’escalier, sans doute. Elle se pencha et le vit mal ; mais elle devina qu’il appuyait sur elle de grands yeux fascinés, comme quand il avait peur de son grand-père ou des pointes de feu du médecin.

— Quoi ? qu’est-ce qu’il y a ? Allons ?

Elle se débarrassa du torchon, lui caressa la tête.

— Mais d’où viens-tu ? Tu es tout trempé. Tu as traver-sé la cour ?

Il se serrait-contre elle comme pour lui demander le si-lence, et, très bas, la regardant plus fort encore :

— Le sucre qui parle…

 

TROISIÈME PAUSE

 

Retour de Valentin. – Gaspard et le muletier. – Incendie de l’entrepôt. – Les trois coups de feu. – Gaspard rentra si éreinté qu’il n’avait qu’une idée : manger, manger et aller trouver son lit. Sa soupe expédiée, il en était aux dernières bouchées du pain et du lard, lorsqu’il entendit sa belle-sœur : et dans le moment, elle entra avec Valentin.

 

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— Voilà, dit Valentin dès la porte, il n’est plus chez lui, Robert !

Du moulin joignant le petit château où les messieurs vi-vaient sans domestiques, le Dragon avait cru que tout allait comme à l’habitude. La cheminée fumait ; le soir, une ombre passait et repassait devant les fenêtres. Il commençait seu-lement à s’ébahir un peu de n’avoir rien su du retour de Gil-bert encore.

Finalement, Valentin et lui ne trouvèrent au château que le Breléqué, toujours dans sa même peau de tremblement et de soumission. Ce n’était pas un mauvais homme ; il avait fait échapper le petit, puis Pauline ; mais devant les mes-sieurs, la fièvre froide le prenait et il était prêt à obéir comme un chien couchant. Robert lui avait donné la con-signe d’allumer le feu, la chandelle, de paraître dans les chambres. « Je ne pouvais pas aller te parler, pauvre Dra-gon. Je le paierais trop cher. C’est le domestique de la de-moiselle Chargnat qui s’est présenté ici avec une lettre. Après, le monsieur est venu me chercher : il a fallu le suivre. »

Le Dragon avait avoué à Valentin qu’il aurait dû y re-garder de plus près. « Mais tout me retombe dessus. Tu as vu Mariette ? elle a mangé des choux gelés… » Cela en con-fidence, d’un certain air badin et glorieux : c’était une ma-nière de dire pour annoncer qu’elle était grosse.

Lui et Valentin se mirent en campagne. Une partie de la nuit et toute la matinée, ils s’informèrent en ville, au bureau des diligences, à la poste aux lettres et dans les hôtels, s’enquirent aux environs. Autant qu’on pouvait le savoir par le Breléqué, les messieurs n’avaient gardé aucun commerce avec leur gibier d’autrefois.

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— Je suis reparti sur le coup de midi. Pour moi, la lettre lui annonçait la mort de son frère. Il a pris peur du bruit et de l’enquête de justice. Il est sur la route d’Espagne à cette heure.

— Elmire le haïssait. Elle ne lui a pas écrit par obli-geance.

Valentin souleva les mains. Il s’était laissé tomber sur un tabouret comme un homme à court de forces. Gaspard vit qu’il ne fallait plus rien lui demander ce soir-là. « Ça va. » Il se versa un verre de vin et se mit sur pied, remontant son pantalon.

Il pleuvait encore à torrents, mais il ne voulut rien sa-voir. Pour être plus vite aux Escures, il prit un raccourci à travers les terres.

 

La Louise qui avait couru lui ouvrir le portail, un tablier jeté sur la tête, lui dit qu’il y avait là un muletier de l’Ardèche et ses mules.

— Tu as bien fermé, bouclé partout ?

Ce muletier le faisait un peu tiquer. Mais, lorsqu’il entra dans la salle, venant de ce tumulte de pluie et de vent, il lui sembla qu’il entrait dans la paix même. La lumière, les lueurs que le feu poussait sur les assiettes du râtelier, l’odeur de la fumée de bois, l’odeur meilleure encore de la soupe, c’était le monde tranquille qu’Anne-Marie avait toujours or-donné autour d’elle.

Le muletier attablé en face de Grange se retourna, sou-leva d’un doigt le bord de son chapeau. Tous deux pio-

 

– 287 – chaient dans leur écuelle, écrasant les pommes de terre parmi le pain bis, le petit salé et les côtes de chou.

— Alors, vous êtes en train de bien faire ?

Mais il n’écouta pas la riposte. Il s’était aperçu qu’Anne-Marie avait une singulière mine. Ou plutôt une pâleur sur les traits, quelque chose d’éperdu. Dans le dos de l’homme, re-dressée, elle faisait le signe de la méfiance, comme si un cri, un geste brusqué pouvait d’un coup abattre les Escures sur eux.

Il y eut un silence bizarre ; le muletier se retourna de nouveau.

Gaspard se mit à rire en étalant son manteau sur une chaise.

— Eh bien, qu’est-ce qui tombe !

— Comme te voilà fait, dit malaisément Anne-Marie. Viens te changer. Ta veste aussi est mouillée.

Il se palpa, la suivit dans le cabinet, tout en haussant l’épaule. « Enfin, si c’est ton idée à toi… » Le muletier, pen-ché sur la table, avec au poing le couteau dont il taillait son petit salé, les suivait de la vue.

Deux, trois minutes passèrent. Grange, déconcerté, at-tendait que tout le monde fût installé pour reprendre ses his-toires.

Gaspard revint. Il s’essuyait la nuque de son grand mouchoir bleu.

Subitement, cela tomba comme la foudre, de ce mou-choir roulé en corde, il attrapa le muletier par le cou. Soule-

 

– 288 – vé, l’homme suffoquait. Par malheur, – « Tu es fou ! Mais que fais-tu ? » – Grange s’accrocha au bras de Gaspard. Une mêlée, une secouée, le banc se renversa, et l’homme, un fort gaillard, put pousser un hurlement avant que Gaspard l’eût jeté à moitié étranglé sur les dalles. Anne-Marie lui tenait encore à deux mains le poing du couteau et parlait au père.

Maintenant il était bâillonné d’un torchon, ficelé depuis les bras jusqu’aux jambes. Il fallait aller plus vite que le vent. Si les autres, ceux des bennes de sucre, avaient entendu, de l’entrepôt, ils pouvaient à la minute tomber ici.

 

Ce serait difficile de savoir au juste comment tout arriva. Dans les veillées, cela s’est raconté de bien des façons. On a dit que Gaspard avait forcé sa cousine à se réfugier avec le petit dans la chambre de la tour. Comme elle aurait dû n’en plus bouger, lui obéir !

Il sortit, lui, devant la porte. Ses nerfs étaient tendus à claquer. Il était à la fois la bête blottie qui sent approcher le chien, et le chasseur qui avance, un doigt sur la gâchette. Le porche de l’entrepôt pouvait s’ouvrir à tout instant.

En deux sauts il ramena Grange et la servante.

— Au char de fagots, et vite ! et vite !

Ils n’arrivaient pas à l’ébranler. Dans la remise, cepen-dant, on commençait d’entendre des bruits, furtifs, mais qui prenaient une importance sinistre. Un grincement de planches entra dans l’estomac de Gaspard comme un coup de pointe. Il donna un effort à se rompre le ventre. Le char roula, plongea dans le caniveau, ressauta, rasa la fenêtre grillée, et vint trois pas plus loin buter contre l’embrasure. Ils

 

– 289 – l’avaient poussé là de biais, sans pouvoir bloquer tout à fait la grande porte.

Du dedans, les autres s’étaient jetés sur les vantaux. Ils les entrebâillèrent de façon à y passer l’épaule. Six, ils étaient, et qui avaient sous la main tout plein de madriers, d’échelles : combien leur faudrait-il pour forcer le passage ?

On ne put se rappeler par la suite qui eut l’idée. Grange courut à la salle, revint avec une bûche flambante. Ils allu-mèrent les fagots par en dessous ; la pluie n’avait pas encore percé jusque-là. Dans le vent fou qui tournait l’entrepôt, tout le char prit en un moment.

Grange tirait des brandons et essayait de les envoyer entre les barreaux de la fenêtre, parmi les échalas, les claies de parc. Il y avait de quoi fournir au feu : des caisses, des brouettes, un tombereau, des vieilles ruches… Et les autres là-dedans, menaient un train d’enfer, déblayant la place, ti-rant tout au fond, déjà menacés par les flammes du portail.

Avec une pièce de bois ils attaquèrent la grille. Elle bomba, un coin céda, une pierre sauta. Trois coups de bélier tordirent les barreaux, l’arrachèrent. Un homme aussitôt bondit sur la fenêtre, mais se rejeta dans le noir avant que Grange, qui venait de reparaître armé, eût pu le coucher en joue.

Ce qui restait des vantaux, lâchant les gonds et s’abattant dans un nuage, effondrait au brasier la carcasse du char. Sous les langues de feu, l’entrepôt n’était plus que crépitements et craquements ; tout allait s’enflammer, d’une seule bouffée, parmi les tourbillons de cette ombre grouil-lante.

 

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Comme le poids de sa masse est dans une pierre, Gas-pard sentait en lui une espèce de force fatale. L’acharnement et la peur de tantôt, ce resserrement sombre, étaient deve-nus fureur de justice. Soudain, il ne sut ce qui arrivait dans cette confusion. Cela lui fonçait dessus, hurlant à dix ou vingt voix, montant sur les débris des vantaux et en ruant d’autres au diable. Il s’était saisi, comme en rêve, de la grosse latte du char. Il la ficha de biais dans les rayons d’une roue. Poussant au timon, à la caisse, la bande avait lancé le tombereau pour s’ouvrir un chemin. Mais le tombereau, en-rayé, butait, se couchait sur le flanc.

 

Gaspard vit des êtres, les cheveux grillés, un bras replié devant la face. Ils se jetaient à travers les flammes qui res-sautaient et se perdaient en l’air. Ce fut avec un rondin qu’il fondit sur ces fantômes. Il lui semblait qu’on l’aurait tué sans le jeter à bas. Chacun de ceux qui voulurent passer crut l’avoir en face de soi seul.

Grange avait dû tirer sur la troupe ; mais l’amorce était mouillée, le fusil fit long feu. Un grand à la gueule béante, plongeait, assommé, et Gaspard se retournait sur un, à bon-net de renard, sur un autre, les joignait, les abattait le nez dans la boue.

À cette seconde même, Grange eut le sentiment que quelqu’un venait de sauter par la fenêtre. Robert qui me file entre les mains. Mon second coup me reste… Comme un somnambule, il fit face à gauche, avança de trois pas, tira. Le fuyard eut un haut le corps et tomba raide, à la renverse. L’épine du dos brisée, pensa Grange, qui savait qu’on tombe sur sa blessure quand elle est mortelle.

 

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Le métayer et la Louise accouraient, trottant pesam-ment. Deux individus qui s’étaient collés contre la muraille, jetèrent leurs couteaux. L’entrepôt, derrière eux, ronflait. Une première corne de flamme, relevée par le vent, sortit du toit. Des vols de fumée, du noir étoilé d’étincelles, des pous-sées de rouge tournoyaient. Gaspard se demandait s’il en-tendait encore des cris de démons ou s’il en avait plein les oreilles. Mais il savait que tout était fait, que c’était fini des messieurs, de leur bande et de la vieille histoire.

La cour maintenant semblait quelque salle géante éclai-rée par ce feu. Une énorme lueur tremblante balançait dans la tempête, s’élargissant ou revenant sur soi. Anne-Marie était là, et l’enfant avec elle. Au rougeoiement et surtout au coup de fusil, elle n’avait pu se tenir de descendre. Elle vit Gaspard, ces hommes couchés dans la boue, dont on liait les mains. Elle vit l’autre, qui hurlait, en se traînant à terre. Et il la vit, lui aussi. « À boire ! à boire ! »

Grange lâcha l’homme qu’il garrottait, pivota sur les ta-lons, tout accroupi : il cherchait de l’œil quelque chose : son fusil, ah ! il l’avait appuyé au frêne pleureur. Avec un gron-dement de dogue, il sauta dessus, l’empoigna par les canons.

Anne-Marie, blêmissante, une écuelle à la main, avan-çait ; elle entraînait son petit garçon tout contre elle. En hâte elle le poussa vers le moribond de sorte que Grange ne put porter son coup ; regardant le vieil homme, tout bas, ferme-ment, elle dit à l’enfant : « Tiens, donne à boire à ton père. »

Alors, Robert, qui gémissait toujours devant soi : « À boire, à boire… », se tordit lentement vers eux. On vit à peine comment, il prit dans sa veste un pistolet double. Les deux coups de feu éclatèrent l’un sur l’autre.

 

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