Gaspard des montagnes - Tome IV
Sixième Pause ...................................................................... 222
Dès qu’on se fut un peu éloigné, qu’on eut entendu le père et Anne-Marie barrer le portail, Pauline demanda avec action ce qu’on allait faire du bossu. Valentin la fit souvenir que Gilbert arrivait le surlendemain. Après, on aviserait mieux.
— Le bossu, dit Gaspard, au bout d’un moment. Mais vous n’êtes pas curieux, vous. Pourquoi l’Elmire m’a-t-elle parlé de ces écus dans le bois ? Pour me relancer sur Robert et Gilbert ? Et surtout pour me détourner d’autre chose. Je ne veux pas me laisser détourner. Je veux crocher dans le fagot de scélératesse et ramener le tout, à la fin. Peut-être qu’ils se vendront les uns les autres. Des associations comme celles des messieurs et des Chargnat, d’Elmire et du bossu, ça commence par Dieu soit béni ! et ça finit par le diable t’emporte ! À présent il faut tirer à nous, et que tous ceux qui sont dans le fagot nous arrivent dessus.
SIXIÈME PAUSE
L’attente. – Jugements d’Anne-Marie. – Le chapelet. – Les moutons et les loups . – La tranquille soirée. Un temps tiède et sombre, un ciel chargé arrêté au-dessus des montagnes. Ce silence élargi d’espace s’étend sur les prés, les communaux, les friches de fougères, sur toute la descente du val pour ga-gner là-bas, la paix du canton bleu. Henri, à genoux, taille des morceaux de bois : il essaye d’agencer un moulin comme il l’a vu faire à Jeuselou. Le chien s’est allongé près de lui, les pattes en avant.
Les vaches broutent, égaillées. La Marcade, ou bien la Fromente, avance d’un pas, envoie la queue sur son échine,
– 222 – se remet à paître. Près du ruisseau, Anne-Marie voit ces mottes de petits joncs rougeâtres qui rendent les moutons malades. Elle demandera à Gaspard comment en débarras-ser le pâtis. Il y a encore des scabieuses, en globules grenus, et cette fleur, blanche comme du givre sur une vitre, qu’on nomme parnassie, croit-elle. La nuée semble en suspens et la campagne engourdie sous l’attente. Les grands arbres des Escures ont leur toison déjà plus retombante et plus noire ; deux frênes y paraissent d’un vert quasi jaunissant entre les meules de sombre feuillage des ormeaux. Comme tout est paisible.
Demain même, elle doit recevoir Gilbert. Ce sera, pour lui aussi, dans le petit moulin de l’étang. Il va venir coucher au pavillon de Balance, et au matin de bonne heure, il arri-vera par le bois. Valentin sera là, aux côtés d’Anne-Marie. Ils lui remettront contre reçu l’argent de la coupe. Et elle lui di-ra, donc, qu’elle compte parler à son père pour obtenir de lui qu’il revoie Robert aux Escures.
Mais elle ne laissera pas partir Gilbert sans lui demander à l’improviste où se trouvent les deux sacs d’écus de la dot.
Ç’a été réglé ainsi. Gaspard se tiendra dans le bouquet de sapins de sous l’étang.
Anne-Marie songe, installée au pied du cerisier, où la bergère a fait un siège de trois grosses pierres. À l’entour, sur l’herbe usée comme du poil, traînent des brins de laine, un petit bâton cassé et des cerises noires séchées par le so-leil.
— Je demanderai au cousin d’affûter mon couteau.
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Avec une grosse moue, faisant voler un copeau à chaque coup de poignet, Henri taillade une pousse verte. Il essuie une goutte de sueur à son sourcil, relève le nez, sourit à sa mère. Elle rougit de plaisir, et le contemple à la dérobée, reparti à l’ouvrage.
Gaspard l’a bien vu : c’est à cause de ce qu’il faut lui taire qu’il y a du mystère en lui. Mais je l’aime assez pour tout tourner du côté du soleil. Ce n’est pas vrai que l’ange de lumière pourrait moins sur lui que l’ange noir.
Elle pense aux défauts de l’enfant, surtout à son silence. Elle pense à Robert. Mon Dieu, faites-moi un cœur exempt de haine, puisque demain il me faudra promettre de le re-prendre.
Lorsque j’ai compris qu’il voulait revenir, j’aurais dû songer d’abord que je devais tout accepter pour le sauver ; songer du moins à l’enfant, à lui donner par ce retour davan-tage d’honneur et d’assurance. Et je n’ai eu qu’une pensée : voilà ce qui pouvait m’arriver de pis.
Quelquefois j’ai imaginé Henri d’après cet homme, alors que j’aurais dû tâcher de comprendre cet homme d’après Henri. Robert n’a été qu’un être faible, vaniteux, qui a pu trop jeune servir tous ses désirs. On lui a sans doute appris à pratiquer le mal. Dieu seul voit d’où nous venons, par où nous passons, quels efforts nous tentons.
J’ai jugé cette Elmire, et je ne peux seulement pas la démêler. Elle est amoureuse de Gaspard et avec cela elle a un galant… Pauvre cervelle chaude, qui n’aime que la fu-mée, le mouvement, le tapage. Gaspard dit qu’elle est détra-quée : mais, même folle…
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Il en sait assez long sur elle, et j’ai senti qu’il ne voulait pas se faire une idée encore. Pourquoi ne suis-je pas aussi raisonnable ? Que suis-je allée penser de Perrine ? Qu’elle accusait Robert et qu’elle venait m’en parler d’un certain ton pour tirer de moi de l’argent. Eh bien, ce n’était pas Robert qu’elle avait dans l’esprit.
La haine qu’elle tentait d’écarter depuis le matin ne ces-sait de la roidir. Gaspard n’avait parlé que de soupçons sur le bossu, mais elle l’avait entendu à demi-mot…
Elle regardait ses mains, les retournait lentement. Voilà que j’aurai mes bêtes d’aversions, moi aussi : ce bossu, je le hais, je ne lui pardonnerai jamais, je ne peux rien à cela. Et pourtant je ne voudrais pas garder un tel poids sur le cœur.
Comme elle était faite ! croyait-elle vraiment valoir mieux que Robert ou qu’Elmire ? On me dit bonne. Mais que vaut le plaisir que je prends à des charités ? Ou à réconcilier les gens ? J’ai accepté de faire le partage chez les Regouyat, flattée, parce qu’il me semblait que j’imitais mon cousin… On me croit femme de vertu. Et certains soirs, si Gaspard était seulement venu, qu’il m’eût touchée du doigt… De quelles chances est faite notre vie, et comme il faut que Dieu ait pitié de ceux qu’on appelle les honnêtes, tout autant que des autres.
Elle tressaillit parce qu’Henri l’embrassait. Elle le prit par les mains pour se mettre sur pied avec lui d’un élan. Un peu de vent s’était levé, qui fraîchissait, qui tournait en creu-sant des sortes de rosettes dans les rameaux des frênes. Elle transporta son tabouret à l’autre bout de la pâture, derrière la haie de chèvrefeuille. De sa poche, elle tira son chapelet,
– 225 – le fit couler au creux de sa jupe, et se mit à le dévider grain par grain.
Un avé, un autre avé, un autre… Elle échappait à ce monde, à ces figures mauvaises en face d’elle. La misère de rencontrer partout la méchanceté n’était plus une misère. Elle s’apaisait. Les avé, l’un après l’un, répétés, monotones, se suivaient comme des pas dans un enclos où elle entrait en air meilleur et la chair plus légère. « Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous… » Le Seigneur avec vous… une confiance, l’obscur sentiment d’un lieu de rafraîchissement, de lumière et de paix.
Le petit s’était assis en tailleur sur ses talons. Il essayait de partager une pomme « en faisant la couronne royale ». Il fallut qu’elle lui montrât comment découper les dents, de fa-çon que les deux moitiés s’emboîtent. Comment ne pas croire encore que tout ira, devant un petit garçon qui s’applique, pomme et couteau en main, agenouillé dans l’herbe ?
Le train des avé la reprenait. Elle regagnait le pays qui ressemble à ces espaces faits de lumière et de nuées, très loin, derrière les toutes petites crêtes du couchant où sont des bouquets d’arbres.
Elle s’aperçut qu’Henri l’envisageait. Il s’approcha sur les genoux, se poussa contre elle. « Je vais te dire un secret. Écoute… » Quel secret ? Aussitôt elle pensait au bossu, à Robert. « Je te disais que j’aimais le bon Dieu. Mais je crois que c’étaient des grimaces… Maintenant je me le suis expli-qué… — Qu’est-ce que tu t’es expliqué ? Allons, dis-le moi ! — Comment veux-tu que je te dise ? Là c’est bien autre chose qu’un secret, tu comprends. Je me suis expliqué le bon Dieu, mais je ne peux pas te l’expliquer à toi… »
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Elle ne cherchait pas à comprendre, remplie d’une joie trop forte. Elle retenait le petit serré des deux bras contre elle. Il lui sembla que quelqu’un du paradis s’était approché d’elle pour lui rendre courage. Un bien, une douceur céleste, qui ne dura que le temps d’un éclair. Mais comme ces choses-là vous demeurent.
La Louise vint chercher les vaches. Elles la suivirent, s’arrêtant par moments, pour se frotter du cou et de l’épaule contre un arbre en bordure.
La soirée avait passé. Il fallait retourner au domaine, vers les vieux ombrages qui cachaient à demi le bâtiment de pierre grise. Aller au-devant du lendemain. Le lendemain, c’était Gilbert. Et puis Robert, le bossu, tout cela.
Le petit, à deux pas, boudait parce qu’elle lui avait dit de fermer son couteau. Il voulait continuer de taillader un bout de bois tout en marchant. Quelle nature avait-il ? Aurait-il été possible qu’abandonné il devint un scélérat, lui aussi ?
Elle connaissait depuis ce matin l’histoire du bossu. À douze ans, le père mort, la mère morte, il s’était trouvé par-mi le peuple des vagabonds. – Ç’aurait pu être le sort de mon enfant. – Bossu, il l’était devenu tout jeune pour avoir été éreinté à coups de bâton par un traiteur d’Issoire qui l’avait surpris dans sa cave. Il avait chipé quelques bou-teilles, et voilà ce que les gens en ont fait. Si c’est un crimi-nel, aujourd’hui, est-ce que nous ne sommes pas tous enga-gés dans ses crimes ?
Elle aurait voulu retrouver son sentiment d’un soir, alors qu’elle avait traversé le foirail de la louée à Arlanc. Les fi-gures défaites, de fatigue ou de déception, de ceux qui at-
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Ils étaient rentrés dans leur maison pour s’asseoir, la tête dans les mains, devant deux tisons qui charbonnent.
L’un pleurera, l’autre finira mal. On naît mouton ou loup. Mais parler de mérite !… Alors comment peut-on ju-ger ?
La nuit allait tomber. La campagne continuait d’être parfaitement tranquille au long de ses chemins déserts. Gil-bert arrivait peut-être à cette heure même au pavillon des bois. Une répugnance et une crainte oppressaient Anne-Marie à la seule idée de son approche. Elle comprenait qu’elle avait tout fait pour se persuader de ne pas juger, de ne pas haïr, et qu’elle continuait de haïr.
Le petit courut chercher une pomme dans un trèfle : elle dut s’arrêter, lui montrer de nouveau comment la couper à quatre dents pour faire la couronne. Il riait, sa joue était rose. Elle repensa au bossu : c’est parce qu’il a désiré de pervertir mon enfant que je ne peux supporter l’idée de ce misérable. Je lui en voudrais moins pour l’assassinat du cou-sin prêtre.
Sur ce Gervais non plus, Gaspard n’en avait pas dit long. Mais à une certaine lueur fixe de son œil, elle savait qu’il était déchaîné maintenant et qu’il n’aurait pas plus de pitié qu’un morceau de fer. Elle ne voulait pas songer à ce qui al-lait arriver.
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