Gaspard des montagnes - Tome IV

Henri Pourrat · Chapitre 22 sur 44

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Gaspard des montagnes - Tome IV

Quatrième Pause ............................................................... 165

Comme elle aurait voulu le croire. Gaspard savait, lui, vous redonner une vaillance. Il y avait Pauline, et Lucie, la Perrine et sa Marguerite ; cette Elmire, même, peut-être ; mais on dit bien : l’ombre d’un homme vaut cent femmes. Elle s’était mise près de la fenêtre et, vaguement, regardait les bourdons qui s’enfonçaient aux trous du vieux portail, un char de foin branlant, le soleil sur les prés.

— Ha, fit-elle, cet enfant, Robert… Tant de choses pour me tourner la tête. Je ne sais plus ce qu’il faut que je fasse, je ne le sais plus. Si tu m’abandonnais encore, je n’aurais au-cun courage.

 

QUATRIÈME PAUSE

 

Sollicitations et discours. – Gaspard taquine Mlle Elmire. – Le jeu s’embrouille. – Après son départ pour Murols, comme on lui avait entendu dire qu’il ne reviendrait pas de sitôt, on avait fait de sa chambre un petit grenier. Entre trois planches et la muraille, Benoni avait vidé quelques sacs de seigle. L’odeur du grain l’entêtait, ce soir. Il finit par se lever, par monter comme il put le petit degré qui menait dans la grande salle.

Il faisait lourd. Une après-midi couverte ; et des loin-tains, bleus comme un fer chauffé, vint un premier gronde-ment d’orage. De tournant en tournant, d’une croix à un ora-toire, la route balayée de poussière s’en allait vers les hau-

 

– 165 – teurs d’où l’on voit la Limagne. Quand pourrait-il la re-prendre, et chercher, et débrouiller, et savoir les choses.

En bas il y eut un bruit de paroles. Cela reprit dans l’escalier. « Je suis venue trois fois ! » criait une voix que Gaspard reconnut. Il releva la tête.

Elmire fit son entrée, une entrée de théâtre qui mimait la supplication, l’admiration, la réserve, et, par-dessus la ré-serve, un enthousiasme décent. Allongeant vers lui deux maigres bras assez mal faits, avant qu’il eût pu en revenir, elle se précipita à ses genoux.

— Généreux jeune homme ! La déplorable Elmire se met sous votre protection. Elle sait que son intervention lui fait désormais courir un danger terrible. Délivrez-la de la me-nace suspendue sur… Non, laissez, laissez !

Mais il la relevait ; et la lâchant aussitôt, comme si quelque élancement réveillait sa blessure, se défilait derrière un banc pour prendre appui contre la table.

— Ne puis-je vous soulager, moi qui voudrais tant vous entourer de mes soins, de mes veilles ! Oh ! comme j’aurais dû vous suivre, que dis-je, vous devancer, me jeter entre vous et les balles !

N’était-ce pas pour elle, victime aussi du scélérat, qu’avait coulé ce noble sang ? Douterait-il désormais que cet homme poursuivît ses atroces desseins ? N’allait-il pas enfin venger des infortunés, sans attendre que le monstre commît quelque forfait nouveau ?

— Mais je vous en prie, Mademoiselle, asseyez-vous.

 

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Il lui poussait une chaise. Quelque peu démontée, elle dut obéir. Sans reprendre sa tirade, elle déclara que si la mort du colporteur avait valu des difficultés à la famille Grange, elle serait intervenue. Et ses relations, et son argent, et ses pouvoirs ! Elle parlait comme s’il lui fallait se prêter de l’assurance.

 

Gaspard lui demanda comment elle avait découvert la scélératesse. Elle s’embarqua dans une histoire. Là, ce peut être vrai ; là, elle s’écarte ; là, ce n’est plus vrai du tout. Il fut tenté de la tourner là-dessus. Mais elle ne peut pas tout me confier : ce serait dévoiler les accointances et les commerces de ses honnêtes gens de frères.

L’air était chaud, et cette grande salle sentait le renfer-mé, avec ses tables et ses bancs repoussés près des fenêtres, son alcôve aux courtines verdâtres. Dehors, de grosses gouttes tambourinaient le chemin. Un mendiant s’arrêta pour chanter devant la porte.

— Votre cousine, en épouse trop vertueuse, ne le vou-dra pas, mais c’est Robert le vrai coupable. L’homme au poi-son est un de ses affiliés. Il était au Pont du Merle.

— Et au Pavillon des Amourettes.

— C’est Robert. Et ce que votre cousine ne vous avoue-ra jamais, c’est qu’elle a des communications avec lui. Pour le ramener au bien, elle tente tout, en se cachant de vous. Même des menaces de dénonciation ! Ce sont ces menaces qui ont précipité l’entreprise criminelle.

 

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Un roman, bien sûr, qu’elle inventait. Pour la couper, il se dit surpris qu’elle n’eût pas, en apprenant leur projet, en-voyé immédiatement un mot d’écrit par un homme à cheval.

— Ho, confie-t-on au papier de pareilles horreurs ?

Elle pensait, au demeurant, faire plus grande diligence. Mais un des chevaux de son cabriolet s’était mis à boiter au sortir d’Échandelys.

Elle entamait une autre histoire. Mais il la ramenait, la prenait par son récit même pour lui montrer avec une mine candide qu’elle se contredisait. Si bien qu’elle balbutiait, s’empêtrait, changeait de position sur sa chaise par un mou-vement convulsif. Elle se resserra sous son écharpe et dit, non sans une mélancolique amertume :

— Je m’attendais à plus de gratitude. Votre cousine est si prévenue contre moi qu’elle vous a communiqué une part de ses dispositions.

« Ma cousine, encore ! » Il ne se tiendrait jamais de flanquer Elmire par la fenêtre. Assis à trois pas d’elle, il s’appuyait des deux paumes au banc et des reins à la table. Tout cela pourrait mal finir.

— D’Issoire, vous m’envoyiez un mot : à cinq heures j’étais aux Escures, je trouvais le poison dans la poche, je faisais parler l’homme. Nous tenions Robert, alors.

En martelant les derniers mots, il la regardait entre les deux yeux. Elle perdit contenance. Mais, voyons, elle ne pensait pas, elle n’aurait pas cru… Vraiment, la famille Grange avait-elle couru un si grand péril ? C’est très difficile d’empoisonner quelqu’un. Gervais, qui se mêlait de faire des remèdes, le lui avait dit : trop peu de poison, cela n’a pas

 

– 168 – d’effet ; trop de poison, le corps le rejette. D’ailleurs, on ne pouvait en vouloir qu’à Anne-Marie Grange. Comment sup-poser qu’on se proposerait de faire mourir quatre per-sonnes ?

Il crut qu’il allait l’empoigner par le cou et lui écraser la tête contre la muraille. Voilà ! voilà ! c’est bien cela ! Je l’avais plus qu’à moitié deviné. Au fond, voilà ce qu’elle at-tendait : qu’arrivant là-bas je trouve Anne-Marie morte et que je parte pour étrangler Robert. L’abominable fille. Dans quelles histoires sommes-nous, sacré sort !

— Tout de même, Mademoiselle, Grange qui n’y entend rien a réussi du premier coup à expédier son homme. Enfin, ce mort a passé comme une lettre à la poste. Quand je pense à ce que nous vous devons… Pardonnez-moi des reproches de militaire. Une demoiselle ne peut pas toujours tout mettre en ordre dans sa jolie tête !

Riant, plaisantant, complimentant, il brodait là-dessus.

Lorsqu’il l’accompagna jusqu’à l’escalier, il se sentait la cervelle pleine de bourres. Était-ce sa blessure, ce temps, la venue de cette fille ? Et il se tenait debout à la croisée, voyant mal ce qu’il aurait voulu voir.

— Il ne faudra pas s’endormir là-dessus, gronda-t-il.

Un dégoût lui venait de la ruse, des combinaisons, des astuces. Les gouttes d’orage ne tombaient plus que de loin en loin. Par delà la route déserte, sur la grande campagne des bois, des pacages, ses yeux allaient aux hirondelles. Elles descendaient au ras des chemins, filant, fendant d’un trait cet air qui sentait la poussière et les herbes roussies, mais se relevaient, remontaient, chaviraient dans l’espace, si

 

– 169 – libres et si vives devant les ondes couleur de plomb de la nue. Le tonnerre roulait encore du côté de la Limagne.