Gaspard des montagnes - Tome IV
Troisième Pause ................................................................... 61
Ah, se dit-il : être toujours à même de repartir, de vivre : il faudrait que ce nous fût donné ; je l’ai senti : c’était un ma-tin, près d’un bois, je ne sais plus où. Mais le goût de vivre, je ne l’ai plus au cœur. La voilà à un pas de moi, contre l’if. Le vent remue son gros manteau bleu. Et c’est fini. Elle ne sera plus avec moi, jamais.
Dire que j’ai dû ruser avec elle, ruser pour la faire, sans qu’elle s’en doutât, agir sur l’autre. C’est avec lui qu’elle s’est entendue. Dans ma vie, il n’y avait que cela qui valût, cette entente. Comment a-t-elle pu trahir ainsi les anciens jours ?
— Tu restes ? demanda-t-il. Alors, tu remonteras seule ; j’ai des affaires. Tu ne risques plus rien de lui maintenant : tu as acheté assez cher ses bonnes grâces.
Elle le questionnait d’un regard ardent, désolé : lui signi-fiait-il qu’il entendait tout à fait s’écarter d’elle ? Elle fit un mouvement, sembla vouloir se réfugier près de lui, pour lui demander secours contre la vie, contre le monde, contre lui-même.
Mais il avait passé. Il tournait le coin de l’allée. Elle ne le vit plus.
TROISIÈME PAUSE
La rentrée d’Anne-Marie. – Anne-Marie dans la chambre du galetas. – Les idées de la nuit. –
Ils étaient assis en face l’un de l’autre, les pieds de l’enfant entre ceux de Marguerite sur la chaufferette. Il se penchait sur ses genoux, et elle tricotait malaisément, soule-
– 61 – vant son ouvrage, de peur qu’il ne se mit les yeux dans les broches. La porte fermée, le rideau tiré, le lumignon allumé, il y avait plaisir à se tenir dans la chambre ronde.
Mais Mme Anne-Marie aurait dû être rentrée de la ville.
— C’est que je ne sais plus d’histoires. Voulez-vous que je vous dise la Passion ?
Le mauvais temps battait les grands arbres autour de la maison et tenait toute la campagne, de bois en bois, de car-refour en carrefour. Là-haut dans le galetas, le vent avait un drôle de ronronnement gémissant.
Marguerite récitait, partie sur un ton solennel : « vers le mont Calvaire, dans la boue et dans le sable, et les femmes de Jérusalem en pleurs aussi toutes… » Hochant la tête, elle marquait une cadence. Son regard passait par-dessus celui d’Henri, puis se rabaissait et cherchait le sien comme pour lui faire sentir la compassion de certains mots. « Nous avons vu un pauvre criminel qui vient de passer sans que personne l’assiste, ils sont tous pour le trahir. – Ha, ce sera peut-être mon fils, je ne l’ai pas vu de trois jours. La Sainte Vierge, si sage et si sainte, en quitta le grand chemin et prit un petit sentier… »
Le mont Calvaire devait être fait comme le puy de Loire, au-dessus de Grandrif. De derrière la maison, sur les toitures chargées de pierres, descendaient les bruits brouillés que le vent de la nuit brasse dans les arbres. Marguerite avait la mine de quelqu’un qui prête l’oreille, et achevait en la préci-pitant sa récitation. « Si vous trouvez quelqu’un qui dise cette oraison, quand ses péchés seraient grands comme le sable de la mer, le paradis ne lui sera pas refusé. »
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Elle se leva, Mme Anne-Marie arrivait, qui avait encore son manteau, ses brodequins, – d’ordinaire elle les quittait toujours avant de monter ; – et avec quelque chose d’égaré sur toute sa personne.
— Tu ferais mieux de voir s’il a les pieds chauds. Quelles espèces de prières lui apprends-tu ? D’abord, crois-tu que nous soyons faits pour tant pratiquer la sainteté, ma pauvre Marguerite ?
Elle tâtait les pieds d’Henri ; du dos de la main, touchait son front, ses joues. Elle l’embrassa, le retint contre soi. Elle entendait son propre cœur qui battait, qui battait. La tour, était-ce enfin sa retraite, où retrouver, sinon la paix, du moins l’espoir d’une paix, seule avec son petit garçon, à l’abri du monde ?
Sur la minuit, – et pourtant il lui semblait être éveillée depuis longtemps, – elle arriva à comprendre que l’idée qui l’obsédait, – ils étaient trois, il y avait du chiffre trois, là-dedans, – n’était rien qu’une vision informe, un nœud de cauchemars.
Pour se débarrasser de cela, elle mit les pieds par terre, alla regarder Henri qui dormait. Un volet du galetas tournait sur ses gonds, en grinçant comme une brouette, et cognait la muraille. À présent elle était bien éveillée, mais c’était pour reprendre ses peines. Autant auraient valu les obsessions de tantôt. J’ai cela tellement dans la tête… Si je pouvais parler à quelqu’un. Mais je suis seule comme au milieu d’un bois.
En nattant ses cheveux, avant de se mettre au lit, elle avait tâché de penser aux provisions qu’il fallait faire pour le carême : du riz, des châtaignes, des harengs. Il y avait des chandelles au grenier… Elle essayait d’être tout à cela en-
– 63 – core, voyait les chandelles pendues en grappe à une poutre. – Quel bruit faisait ce volet sur la cour ! – Les ruches donne-raient assez de miel, pas besoin de cassonnade. – Je vais al-ler arrêter le volet, il réveillerait Henri.
Lorsque ce fut fait, il lui sembla que Marguerite remuait dans sa chambre. Elle hésita devant la porte, se décida à soulever la clanche.
— C’est vous, Madame ? Vous m’avez fait peur.
— Je t’ai fait peur tous ces jours-ci, pauvre petite, avec mes promenades. Va, c’est fini ; mais ce n’est pas fini pour moi, au contraire.
Elle s’assit près du lit, arrangeant distraitement d’une main le couvre-pied d’indienne. Oh oui, quelqu’un à qui elle put dire ses raisons. Et cette petite s’était montrée si fort son amie, jadis, dans sa détresse.
Alors, Anne-Marie se mit à raconter comment son mari s’était présenté à elle dans le bois. Elle n’avait pas eu peur : elle avait compris d’abord ce qu’il demandait. Leur débat avait duré plus de trois jours. Il donnait sa parole de chan-ger, de ne plus rien faire qui choquât la droiture. Seulement elle entendait être assurée de cela avant de le revoir.
— Vous êtes ma femme : vous devez vivre près de moi avec mon fils. Vous me rejetez au mal si vous ne le faites pas. Voilà comme il m’a parlé. Et dis, Marguerite, peut-on penser que je devais agir autrement que j’ai agi ? Quelqu’un a-t-il le droit de me faire un reproche ?
Le sang lui monta à la face, tout comme là-bas lors-qu’elle avait entendu Robert : « Vous aimez mieux vivre ici d’amitié avec votre beau cousin, et vous vous croyez hon-
– 64 – nête femme parce que vous n’êtes pas sa maîtresse ! » C’était alors qu’elle était entrée en doute sur soi. Elle avait dit qu’elle donnerait sa réponse le lendemain, et il avait de-viné que ce serait un oui.
Elle avança la main, touchant machinalement les robes de Marguerite, pendues dans cette soupente de planches, comme les femmes de l’homme à la barbe bleue dans le ca-binet noir. Mieux aurait valu mourir que d’être en pareil tourment. Si l’on ne mourait qu’une fois !
Elle se perdait dans cette pensée, les yeux sur la chan-delle qu’elle avait posée à terre. À côté, au-dessous d’elle, elle sentait toute la maison noire endormie : le galetas, ses bouquets de sureau sec, son monceau de linge attendant la lessive ; les chambres dans leur remugle de couettes et d’arnica ; les aîtres, telle montée de trois marches, les salles du bas, leurs arrière-cabinets, un corridor… Tant d’heures parmi cela, les ennuis, les affaires, les migraines, les soucis d’entre le père et Pauline, tant d’heures à nous. Notre mai-son. Et j’ai accepté d’y recevoir cet homme. Lui qui sort de prison, il serait là, chez nous, où il n’y a jamais eu qu’honnêteté. Comment ai-je pu dire que dans un an j’accepterai de le reprendre ?
Gaspard ne restera pas dans le pays et il aura raison. Mais que ferons-nous ? Mon père n’est plus le même homme. J’allais juste demander à Gaspard de venir toiser le foin : j’ai peur que la provision ne s’épuise avant qu’on puisse lâcher les vaches. Et qui taillera nos arbres ? Il y faut toujours la même main, comme il faut se faire soigner tou-jours par le même médecin qui connaît votre tempérament.
Marguerite s’était levée pour lui mettre une de ses robes sur les épaules. Elle ne peut pas retrouver son calme, se di-
– 65 – sait-elle, la voilà à se tracasser de cent choses ; mais c’est qu’elle a trop de peine, elle a trop de peine.
Anne-Marie secouait la tête, comme si ses nattes la gê-naient, et serrait les bras contre soi sous la robe.
— Sais-tu, quand je suis rentrée ce soir… Je devrais me taire, je dirais de mauvaises choses. Il y a en moi un fond de colère contre la Providence. J’ai entendu cette récitation en arrivant : « Quand ses péchés seraient grands comme les sables de la mer… » Une colère m’a prise. C’est Dieu seul qui peut pardonner ainsi. Est-ce qu’il me demande d’être une sainte ?
Il est trop dur d’avoir à pardonner. Elle, elle avait tou-jours eu le goût de la vengeance. Lorsqu’elle avait appris que la Fanchon avait laissé voler l’enfant, elle ne s’était pas fait faute de la haïr, voire de désirer la tuer. Et à Chenerailles, lorsque Robert avait passé la main sous la porte, le goût de se venger l’avait emportée, et il lui avait fallu décharger sur cette main un coup de couteau.
Si elle avait su ce qu’elle faisait, cette nuit-là ! Si elle avait su ce qu’elle faisait, le matin, ici, où, pour pleurer son saoul, elle était allée pleurer dans la buanderie, avant qu’on la menât se marier à l’église !
Elle se leva toute droite.
— Marguerite, toi qui me vois à toute heure du jour, dis-moi en conscience, as-tu jamais senti que j’étais en faute ?
Elle tremblait. Elle la regardait dans le fond des yeux, comme si son destin dépendait de la réponse. Marguerite, couverte aussi d’une robe en guise de mante, essayait de la calmer.
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— J’ai cru que pour être dans la voie droite je devais promettre. Toi, est-ce que tu n’aurais pas promis ? C’était forcé, on doit bien comprendre que c’était forcé. Il faut que mes cousins continuent de venir aux Escures. Gaspard comme les autres. Si je l’écartais, quel air cela aurait-il ? Cet homme aurait eu raison de supposer, alors… Tu l’expliqueras à mon cousin.
Le cœur lui grossit, les larmes lui vinrent. Elle enroulait une de ses nattes à son poignet, et se tenait près de la fe-nêtre, le visage en feu, frissonnante de froid. Gaspard quitte-rait Saint-Amand, elle le savait. Mais comment veux-tu qu’ils se rencontrent ici en plein soleil, lui et Robert ?
— Madame Anne-Marie, nous brûlons de la chandelle. Il faut retourner dans votre chambre.
Anne-Marie n’entendait pas. Accotée à la fenêtre, elle contemplait le démènement des têtes d’ormeaux, de tilleuls, la campagne, le noir de la nuit. Elle se remit à parler à mi-voix, très vite. « En rêve, je ne suis qu’à Champétières ou à Chenerailles, jamais aux Escures. Sans doute parce que je n’ai eu que ces jours d’autrefois. Je me rappelle. Comme tout cela est passé. C’était au fond du verger, sous le prunier plein de rayons. J’avais un ami qui travaillait près de moi, j’avais ses yeux qui me riaient. Maintenant je serai seule tous les jours de ma vie. »
Toujours elle revenait à ce qu’avait dit Robert. Alors dé-jà, pourtant, elle savait qu’elle n’était pas libre. Mais elle avait cru assez faire en gardant l’alliance à son doigt. Elle ne s’était pas défiée de ses songes… Comme je suis devenue ! J’aime mieux avoir honte et me faire du mal en m’occupant de Gaspard que de ne pas m’en occuper.
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Elle parlait encore plus vite que tantôt, de sorte que Marguerite ne pouvait plus la comprendre. Une quinte de toux lui vint qui l’épuisa. Puis une fatigue telle qu’elle crut qu’elle allait mourir. Marguerite l’avait étendue sur le lit ; elle lui mouillait la figure d’un peu d’eau, lui frottait les bras, les épaules. Si je mourais, songeait Anne-Marie saisie d’une noire angoisse, que deviendrait cet enfant ? J’ai cru que je ne l’aimais plus, ce soir. Gaspard voudrait-il le prendre en charge ? Il a trop de dureté. Certainement, je ne vivrai pas, à cause de leur dureté à tous, ils ne me laisseront pas vivre.
Elle frottait elle-même ses bras, pour aider Marguerite. Mais tout tournait. Cette chambre aussi l’embrouillait avec sa cloison de bois mal raccommodée, sa poutre toute fen-due. Elle ne savait plus où elle était ; une idée la travaillait, d’après le souvenir d’une promesse que Gaspard autrefois lui avait faite. Il devait lui fabriquer un coffre où entreraient tous les bois du pays : mais tous les bois, depuis le noyer jusqu’à l’épine noire des buissons. Puis il était parti soldat. Elle ne le laisserait pas repartir qu’elle n’eût ce coffre dans sa chambre. « S’il en oublie un seul, le mélèze, le genièvre, il faudra qu’il recommence ! Il y a le néflier, j’ai vu un néflier dans le bas du verger, au château du Lac. – Que j’aimais al-ler là ! L’azerolier qui porte des pommettes, jaunes en de-dans. Comptons, toutes deux : l’alisier, le houx, le sorbier, le bouleau, le sureau noir et l’autre ; l’alisier, – je l’ai dit ! – al-lons, aide-moi, allons plus vite. Tu verras qu’il partira si nous laissons faire ! »
Marguerite commençait de s’effrayer, voyant bien qu’elle délirait un peu.
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