Gaspard des montagnes - Tome IV

Henri Pourrat · Chapitre 25 sur 44

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Gaspard des montagnes - Tome IV

Cinquième Veillée ......................................................... 184

CINQUIÈME VEILLÉE

 

 

PREMIÈRE PAUSE

 

Le lait froid. – Gaspard et le petit dans les collines. – La cloche de la narse. – Anne-Marie se rappela par la suite comme Marguerite lui sembla singulière ce dimanche-là.

Elle, elle n’était pas allée depuis longtemps chez la Per-rine. Il lui parut que ce serait bon de prendre ces sentiers, au long des cassures du rocher, pleines d’aigrettes, de fils, de rosettes crépues, de retrouver tout d’un coup du tournant la petite maison rousse.

Les feuilles des cerisiers, piquées, un peu déchirées, – deux ou trois étaient déjà roses, – flottaient comme des pointes de ruban, quand un souffle revenait d’en haut. Les jours sont longs, encore, mais l’été tourne à l’arrière-saison, et on le sent par ces montagnes on ne sait à quel goût dans l’air.

La Perrine était sur la sente, les mains aux hanches. Elle surveillait une poule qui chantait et qui cherchait quelque coin pour faire l’œuf.

Sans se donner autant de mouvement que d’habitude, elle se réjouit de la mine du petit Henri, et l’envoya au jardin chercher la Marguerite, en lui criant de cueillir des pommes de moisson. Elle revenait à Anne-Marie, toute retenue, toute réticente. Elle aurait eu honte de faire entrer la dame : ce

 

– 184 – n’était pas balayé ! On n’avait guère du goût au ménage, quand on pensait à ce qui pouvait arriver dans la vie du monde. « Aux grandes portes les grands vents, comme on dit. Mais nous, qu’est-ce que nous sommes ? Nous n’avons même plus de vache. Ce serait bien malheureux si quelque peine nous tombait dessus. Vous verrez la petite : elle ne mange pas, on sent que tout lui coûte ; elle ne me dit plus les choses, mais je sais qu’elle a l’idée d’un malheur parce que l’autre soir un crapaud est entré dans la maison. »

Marguerite se montra. Elle ne fit pas grand accueil à Anne-Marie et demeurait là, un peu brouillée, sans savoir que dire. Puis elle se détourna vers le vaisselier, en tira des écuelles.

— Eh bien oui, dit Anne-Marie, nous boirions bien une goutte de lait chaud.

— Il n’y a que du lait froid, ce soir.

— Tire les chèvres, pauvre petite, dit la mère ; c’est qua-si l’heure.

— Non, il n’y aura que du lait froid, je les ai tirées plus tard, ce matin.

Un peu d’embarras établit un silence. Une bouffée de vent promenait deux feuilles sèches de la vigne, avant de les pousser au pré d’en dessous. Anne-Marie voulut s’asseoir devant la porte.

— Ce temps fatigue, finit par dire Marguerite. On a cuit le pain hier, il fait si chaud dans ma chambre que je n’ai pas pu dormir.

 

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Elle avait pris la main d’Henri. Sous les épines du jardin les poules gloussaient dans leurs nids de poussière et se se-couaient en gonflant leurs plumes. Une chaleur douce et couverte dormait sur le chemin, sur les lopins, sur les murets de pierres sèches. Volant par ondes, d’un boqueteau à un boqueteau, le pivert allait en criant s’agripper à un tronc.

De ce côté, au bout de la plaine, le bleu de la montagne s’étirait comme une fumée ; des allées de chênes pas plus grosses qu’une enfilée de pois verts rejoignaient les do-maines enterrés dans les arbres. Ce devait être celui d’Elmire près d’une boucle de la Dore… Henri, sur la pierre du seuil, tenait son écuelle entre ses genoux, sans se décider à boire ce lait froid.

On parlait des blés, qui n’avaient pas beaucoup rendu. « Le Gervais nous a dit qu’ils étaient beaux, vers la rivière. Ce ne sera pas l’année de la montagne, ce sera l’année de la plaine. »

Au moment de partir, Anne-Marie attira Marguerite pour lui dire que si elle était malade ou que si elle prenait de l’ennui, elle n’avait qu’à revenir aux Escures. Avec sa mère ou sans sa mère, et pour le temps qu’elle voudrait. Elle la prit, l’embrassa. La petite lui rendit bien l’embrassade, et, profitant de ce qu’elle était contre elle : « Quand je pense à ce qu’ils ont voulu… chuchota-t-elle : surtout, prenez tou-jours garde. »

Elle la raccompagna un peu. La noce se ferait dans trois semaines. Si elles n’invitaient pas Mme Anne-Marie, c’était parce qu’elles n’auraient que du petit monde de campagne. « Ma mère dit que nous devrions vous envoyer un gâteau du dîner ; mais ce serait bien une dérision. Nous ! faire porter quelque chose aux Escures ! »

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… Ils trouvèrent Gaspard qui les attendait sous le tilleul. « Je ne sais ce qu’il y a, lui confia Anne-Marie ; cette petite m’a paru drôle. Sa façon de ne pas m’inviter au repas de ma-riage… »

Gaspard répondit que l’idée du poison tournait la tête à Marguerite.

Elle devait craindre que quelqu’un ne guettât une occa-sion nouvelle. C’était faire trop sa craintive ! Aux Escures, Anne-Marie ne risquait rien, non, elle ne pouvait rien risquer du tout.

Il pensait qu’il fallait absolument donner à ces mariés le moyen de s’établir à Murols. Lorsqu’elle saurait pouvoir quitter l’endroit, Marguerite dirait quelles idées elle se fai-sait. Comme il aurait voulu être parti et revenu. Il se serait mordu les mains d’impatience.

 

De bonne heure, le lendemain, il vint prendre le petit pour un tour de chasse. Ils poussèrent derrière les chiens courniauds, jusque chez la Perrine.

Porte close et maison vide. Personne à l’entour. Comme si Marguerite avait peur du logis et de ceux qui pouvaient y venir. Où s’était-elle cachée, dans ce canton de ravins, de montagnettes ?

Ils prirent par les prés, de replain en replain, des prés bâtards, secs, caillouteux, où ne se voyait plus qu’une cen-taurée rouge, qu’une fleur de carotte sauvage. Gaspard es-sayait ses forces. Il grimpait par ces chemins de chèvre, avec son fusil et son fourniment. Des cardées de nuages brouil-laient le soleil : le temps tournerait bientôt.

 

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Arrivé dans les friches, il enleva les grelots des cour-niauds pour les faire chasser en chiens d’arrêt. On gagna un pâtis, ras comme un feutre ; de vieux sapins embourrés d’un givre gris et de filasses pendant en queue de renard s’y espa-çaient par deux, par trois. Certains semblaient sortir d’une même souche. Tant de ciel, la hauteur, ce sol nu, ces groupes divers de gros fûts aux plis roides, aux grumeaux d’or farineux, aux branchages fournis seulement par le bout de dures houppes d’aiguilles, cela faisait un lieu aéré et soli-taire, ni bois ni lande.

Un des chiens aboya. Gaspard eut le sentiment que quelqu’un se renfonçait derrière un arbre. Il se pencha, pres-sa le pas, et vit le bossu Gervais qui se serait sans doute pas-sé d’être vu, mais qui maintenant venait à eux.

— Alors, dit le camarade de sa voix aigre, vous prenez le divertissement de la chasse ? Je cherche des racines, des pieds de fougère mâle, reprit-il, pour répondre à un regard qui allait à son sac, à son piochon.

— Va vers les narses de Tirevache. Il n’y a que si tu as peur d’entendre la cloche ?

Le petit demandait quelle cloche.

— Eh bien, celle qui a été engloutie là avec une église. On l’entend quelquefois, et ça ne porte guère chance.

— Ce sont des sornettes de paysans, déclara Gervais. Nous devons rendre à la divinité un tribut d’adoration, mais aussi refuser notre créance aux superstitions des cam-pagnes.

— As-tu dit ?

 

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Avisant un mouchoir jaune dont le coin sortait, Gaspard le tira de la poche du bossu, fit semblant de lui en prendre le nez : « Mouche-toi et laisse parler ton père ! », le froissa, le rebourra d’un coup de poing dans la poche.

— Vous allez loin ? demanda le bossu sans s’émouvoir.

— Nous allons par ici. Toi, tu vas par-là !

Gaspard l’empoigna par les épaules, le fit pirouetter, l’expédia vers la sente. On connaît ton numéro, va, marche !

Un peu plus haut, sous un père sapin d’où se découvrait tout le pays, Gaspard fit faire la pause à l’enfant.

Je me demande ce qui attire le Gervais dans ces quar-tiers. Il y a des endroits dont on parle, des places qui son-nent creux quand on tape du talon… « Vois-tu, dit-il au petit, il nous racontait qu’il cherchait de la fougère mâle, et il en avait là ! – Gaspard montrait les plants, leurs aigrettes toutes découpées en arêtes, leurs rosaces vertes comme un maré-cage. – Il a dû aller rôder du côté de la narse. Nous le ver-rons peut-être redescendre un peu vite. »

— C’est vrai que cette cloche porte malheur ?

— Nous l’entendrions, toi, moi, que nous ferait ? Un homme tout droit va sans rien craindre de ce qu’il peut y avoir à la rencontre. Mais le bossu…

Il se sentait les jambes raides. Il tira un morceau de pain de son carnier, se mit à manger, après avoir donné le croû-ton au petit. Il lui demandait s’il aimerait le suivre. À Allègre, où sont les potences ; à Brioude, où l’on voit la fontaine de saint Julien, qui était si fait pour l’amitié qu’il écoute ceux qui s’adressent à son ami, saint Ferréol ; au Puy, où est la ca-

 

– 189 – thédrale consacrée par les anges : et quand il se fait des ré-parations au bâtiment, un chanoine doit toujours être là, au cas où se retrouverait un trésor caché pendant les guerres. Et le cloître de Lavaudieu, et le château de Chavaniac, où est né le général Lafayette, les villes, les bourgs, et tout. Le noyer, c’est le bon pays, et la vigne c’est le pays chaud.

J’étais comme Grange, se disait-il cependant : je son-geais trop à Robert devant ce petit. Mais si chacun remontait à trois cents ans, il se trouverait un peu plus de mille grands-pères et grand’mères, dont quelques-uns certainement ne seraient pas trop catholiques. Les dispositions, nous les avons toutes. Il s’agit seulement d’apprendre à leur dire oui ou non.

Le petit est le fils d’Anne-Marie aussi, et si peu qu’il tienne d’elle il y a là un grain de feu.

Il sortit de ces pensers comme d’un songe. Henri l’appelait pour lui faire voir – quoi donc ? Le bossu qui dé-boulait d’un bois, là-bas, puis au tournant sautait le fossé, et de pacage en pacage, détalait, à se rompre le cou.

 

Lorsqu’il avait été vers les narses, non loin du pavillon des messieurs, il s’était collé à un arbre. Examinant, suppu-tant, réfléchissant. Il savait que Gaspard ne l’avait pas suivi : il pouvait être tout à ce qui lui occupait la pensée. Sans plus bouger qu’une borne, devant son arbre, il enrageait de ne savoir comment chercher ce qu’il aurait voulu trouver par là. Pas un bruit, pas un oiseau. On ne vient jamais dans ces pa-rages, et maintenant que les alises commencent de mûrir, les grives descendent des montagnes. Ce silence de cimetière

 

– 190 – finit par l’effrayer : il semblait que quelqu’un fût là à écouter et à attendre.

Il recula de tronc en tronc, se replia vers la pente.

Il n’avait pas fait dix pas, tournant le dos à la narse, qu’il entendit un son triste, étouffé. Non point, portée par le vent, quelque cloche de village : un son, arrangez ça, qui semblait tinter à son côté et pourtant venir de loin, d’une profondeur.

Le poil de ses bras se hérissa. Il descendait, ce son le suivait. Il pressait le pas : toujours ce son l’accompagnant, presque à son flanc, et qui venait, qui se faisait plus fort.

La cloche, la cloche de la narse ! Alors les trois sueurs le prennent. Il se met à courir. Et la cloche se rapproche comme si elle le poursuivait. Il se lance à travers les genêts, les pâtis, galope, crève des haies, et la cloche, sans lâcher, tinte plus près, plus vite.

Elle s’affole comme il s’affole, toujours triste, étouffée, sonnant d’on ne sait quel voisinage invisible.

Tremblant et suant, précipité par sa fuite, mais ne se soutenant plus, il se jette contre la porte de la Perrine, la se-coue en homme que la mort talonne, tire son mouchoir, et voit tomber à ses pieds un grelot.

Le grelot d’un des chiens de chasse.

De rage, il donna un tel coup par la porte qu’il ébranla la muraille, jusqu’à faire sonner la clef cachée entre deux pierres.

 

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