Gaspard des montagnes - Tome IV
Cinquième Pause................................................................ 215
Les veines de son cou se gonflaient. Il avait cet air de dureté qui lui venait dans les moments difficiles.
— Tu sauras, je me fie à toi.
Il posa sur elle ce terrible regard brun-noir que personne n’était sûr de lire. La force de la fureur y était encore, mais avec une espèce de solidité, de bonté, de patience.
— Ça va. Tu peux.
Même si je dois te voir accueillir cet homme et com-mencer avec lui et l’enfant une vie où moi je ne serai plus rien. Tu es Anne-Marie : il faut que tu sois Anne-Marie. Je ne peux même pas vouloir autre chose. À présent, j’ai les ordres.
CINQUIÈME PAUSE
Gaspard retourne à la métairie de Mlle Elmire. – L’argent caché. – Réunion de famille . – Il y avait eu les moissons, mais il les avait faites en deux jours et demi. On ne savait où il passait. Il partait, il disparaissait. On le sentait de sang grouillant, bouillant, plein d’affaires qui se débrouillaient dans sa tête.
Pauline envoyait Valentin aux nouvelles. Et elle venait elle-même : elle grillait d’impatience. Le soir, tard, on courait chance de le trouver dans l’atelier de l’arrière-cour. Il sentait la sauvagine, la fumée, l’écorce. Il s’asseyait de côté sur l’établi, le poing sur la cuisse, l’œil droit devant soi. Ce n’était pas aisé de lui poser des questions.
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On savait qu’il n’avait pu encore rencontrer Elmire. En-fin on apprit par le bon Barthaut qu’il avait rattrapé, arrêté son cabriolet sur la route.
— Nous avons parlé un grand moment. Les paroles lui viennent comme il lui plaît, à cette fille, et finalement, elle n’a rien de précis à articuler contre Robert.
Il avait contraint Elmire à lui donner un rendez-vous pour le lendemain. Dans son domaine de la Chênaie. Qu’elle parlât, qu’elle parlât ! Dans ce flot de bavardage, il trouverait bien à pêcher quelque chose ; et quand il l’aurait une fois ac-crochée, il serrerait si fort la prise qu’elle n’échapperait plus.
Là-dessus une explosion de colère à faire tout trembler dans la baraque.
Pauline et Valentin furent effrayés de le voir ainsi, dans un état à ne plus garder de mesures. La face rouge, l’œil fa-rouche, il paraissait tout empêché à maîtriser un forcené en lui.
Assez avant dans la nuit, les Verdier s’en entretinrent. Pauline croyait comprendre que Gaspard n’était si outré que parce qu’il n’avait rien pu trouver qui accusât Robert.
Il n’a jamais raconté ce qui se passa au domaine, dans ce salon de compagnie où il avait été reçu au mois de mars. On a su que l’entrevue fut longue. Elmire haussa la voix à plusieurs reprises. La fille du métayer dut cogner très fort à la porte. Elle venait avertir que M. de la Thiolerie, – le jeune galant, le surnuméraire, – demandait à présenter ses hom-mages à Mademoiselle. Mademoiselle avait calculé cela peut-être pour piquer Gaspard, peut-être pour rompre une conversation trop difficile.
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On ne sut non plus ce qui arriva alors. Brusquement la fenêtre s’ouvrit. M. de la Thiolerie, rué dans l’espace, arriva sur un prunier et dégringola dans un fracas de branches, pâle comme un linge et la joue en sang.
Environ dix minutes après, le jeune monsieur revint avec le métayer et le domestique. Gaspard sortit sur le pa-lier, un tabouret au poing. À cette vue, ils s’arrêtèrent net dans l’escalier. M. de la Thiolerie voulut parler cependant. Gaspard descendit de trois marches, le saisit à poignée par son habit, son gilet, son jabot, et poussant devant lui, les jeta tous dehors. Après quoi, toujours sans un mot, il ferma la porte à double tour.
Elmire, comme ne se possédant plus, criait, penchée sur la rampe : « Adolphe ! ce sont mes vœux, mes ordres ! Reti-rez-vous pour quelques moments. » Elle se tordait les bras et ses yeux brillaient d’animation, d’admiration, tandis qu’elle répétait, toute hors d’elle : « Quelle folie ! Quelle folie ! Mais c’est de la jalousie… Et je ne le comprenais pas ! »
Pour le coup, la colère partit en fumée. Gaspard fut près d’éclater de rire. Il remontait au salon. Vous voilà servie puisque vous aimez le drame. Maintenant, nous allons re-prendre l’entretien.
Dès le matin du lendemain il profita d’une occasion de voiture pour se rendre à Issoire. Il reparut le jour suivant sur les onze heures ; et sitôt après dîner, il repartit pour Cham-petières.
Les Verdier, qui l’avaient manqué de cinq minutes, allè-rent le soir à sa rencontre. Ils l’aperçurent dans les bois de Virennes. Il avait une façon telle que Valentin se rappela le
– 217 – temps où les vieilles femmes, le croisant sous le couvert qui passait sans les voir, comme si des coups de fureur l’enlevaient, se sauvaient devant ce possédé en laissant là leur fagot.
— Je l’ai encore trouvé là-haut, fit-il, sans autre bonjour. Qui ? le bossu, parbleu. Il faudra pourtant le payer.
Le feu de la haine dans les yeux, il marchait sans pa-raître les entendre. Son visage semblait de pierre.
Ils entraient dans le plus épais du bois. Les bras des sa-pins, s’abaissant pour se relever du bout comme les pans d’une tente, faisaient partout du sombre. Des touffes d’airelles et des fourrés de framboisiers foisonnaient dans le demi-jour. L’argent d’une branche retournée luisait, ou celui, plus éclatant, d’un fût de bouleau.
Apercevant là un grand sapin écorcé, couché sur son lit de rameaux en échelle, Gaspard s’assit ; et Pauline, sans prendre garde à la résine qui pourrait tacher sa jupe, s’assit pareillement. Il repoussait du pied les écorces enroulées, d’où venait une senteur piquante, presque pénible.
Cette Elmire, disait-il, glissait pis qu’une anguille. Il en avait pourtant tiré ceci : que Robert, après l’Arbre-Blanc, et comme il avait l’argent de la dot dans ses fontes, avait d’abord enterré ces sacs d’écus dans son pavillon de Ba-lance. Ensuite, craignant qu’on ne vînt les chercher là même, car on se douterait qu’il n’avait pu les emporter bien loin – et qui ne sait vider une cruche sur le sol, et fouiller là où cette eau est le plus vite bue ? – il avait envoyé Gilbert reprendre les deux sacs pour les cacher probablement dans le bois.
Elmire voulait que ses frères se fussent proposés de les recouvrer, pour les rendre à la famille Grange. Ces hommes
– 218 – probes et vertueux ! Robert, qui en avait eu vent, les avait bravés et menacés. Pour servir leurs amis Grange, ils s’étaient attiré sa haine…
— J’ai pris ça pour du bon argent. Mais les deux sacs, ce doit être vrai. Elle m’a jeté cette histoire comme on jette un os à un dogue qui flaire de trop près vos jambes.
Elle n’avait jamais rien dit à Anne-Marie. C’était à lui, à lui seul qu’elle confiait ce secret des vingt mille francs dans le bois !
Il l’avait laissée s’enferrer pour lui demander soudain comment il se faisait qu’elle l’eût d’abord confié au bossu ? (Il venait de se souvenir des patrouilles de l’autre entre Vi-rennes et Balance.) Protestation, cris, début d’attaque de nerfs, aussitôt arrêtée, parce qu’il s’apprêtait à asperger, de l’eau de la carafe, le visage et la gorge d’Elmire, ce qui aurait gâté tout son beau crêpe blanc.
Il pensait cependant : elle n’a pas confié cela au bossu sans être certaine de le tenir : par quoi le tient-elle, et qu’est-ce que c’est que ce gaillard ?
Ensuite, M. de la Thiolerie s’était présenté… L’incident expédié, Gaspard avait repris la conversation au même point. Il avait eu à presser, tordre, essorer Elmire, pour en ti-rer quelques réponses. Mais ce qu’il voulait, il le voulait dur. Convulsive, éperdue, pâmée, comme si elle s’abandonnait aux tempêtes, Elmire avait fini par lui livrer le bossu. Il avait eu le sentiment qu’elle le lui livrait, qu’elle entr’ouvrait une porte, le poussait dans la caverne où l’autre était rembûché : et maintenant, débarrassez-m’en !
Après les dires d’Elmire, après ses courses de la veille et du jour, il voyait l’homme. Le bossu, c’était le fils de ce Si-
– 219 – mion qui courait le loup-garou à Champétières. « Oui, dit-il à Pauline, celui qui causa la mort de votre pauvre mère et que ton père abattit d’un coup de fusil. Comprends-tu le bien qu’il vous veut ? Et il y avait un bossu dans l’assassinat du cousin prêtre. »
Il se remit debout, la tête fumante. Tout d’un coup au cœur de ce bois, il éclata en menaces formidables. Ce n’était plus une créature, disait encore le soir Pauline à Valentin… Chaque montagnard est une montagne qui appelle à son moment le vent, l’ouragan, la foudre.
Ils s’en revinrent par les Escures.
Les chiens étaient entrés derrière eux, – on songeait bien aux chiens, – mal reçus par ceux de la maison, qui tournaient en grommelant, l’échine hérissée. Bataille et ta-page allaient commencer. Gaspard se retourna, les regarda. Ce regard leur tomba dessus comme un seau d’eau froide. Tremblant de toute la peau, ils se retirèrent dans les coins des balais, des seilles, des chaudrons, s’y tapirent.
Grange, de son bâton ferré tisonnait les braises. Son bonnet de coton enfoncé jusqu’aux oreilles et ses joues mangées d’une barbe de quinze jours, le Nanne tâchait de rôtir ses douleurs sur le banc de la cheminée. Ces hommes en désordre, ces chiens et leur odeur, le quinquet qui grésil-lait, un tabouret en travers du passage, des bourrées éparpil-lées sur la foyère, tout cela prêtait à la salle un air de dé-sordre.
Anne-Marie rentra avec Pauline et l’enfant. Elle tira les volets, régla la mèche, arrangea le feu. Elle allait, venait, pai-siblement, et tout s’ordonnait. Une sage lumière tirait de
– 220 – l’ombre les plats du vaisselier, une écuelle d’étain, les flancs polis ou les panneaux des meubles.
Pauline vit s’éclairer la figure de Gaspard. Il restait de-bout, la main posée sur les cheveux du petit. Entre lui et sa sœur, elle sentait une nouvelle entente.
— Je passerai demain matin, disait-il.
Elle savait que ce serait pour tout régler avant de rece-voir Gilbert.
L’enfant était allé vers Valentin. Tous trois, là, ils causè-rent une minute, à mi-voix. À peine quelques mots. C’étaient les yeux qui parlaient. « Je te dirai tout, tout ce que j’ai pu savoir. » Et ceux d’Anne-Marie remerciaient : « Je sais, je me fie à toi. »
Grange, qui s’abritait d’une gazette devant la flamme, avait fait un peu pivoter sa chaise. Il les considérait, les mains à cheval sur ses genoux. Il considérait Anne-Marie, puis Gaspard, puis de nouveau Anne-Marie.
Lorsqu’ils partirent, qu’ils furent tous sur la porte, lui re-tint Pauline par la manche. « Ils sont le fait l’un de l’autre, lui souffla-t-il. Moi, maintenant… Et il faut pourtant quelqu’un aux Escures. Arrangez ça, toi et Valentin, quand je n’y serai plus. Ta sœur ne peut pas toujours être tenue par ce bandit, qui du reste a dû débarrasser la terre. Alors, alors… Ton cousin paie deux cents francs de contributions, le voilà élec-teur ! S’il s’habillait un peu plus en bourgeois… »
Mais les autres ralentissaient pour les attendre. En arri-vant dans leur dos, le père montra Gaspard, et il poussait le doigt sur lui, plusieurs coups, pour signifier à Pauline qu’elle aurait à le faire avancer.
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