La fille renard
Chapitre 7
L e lendemain matin, il est déjà dix heures quand une femme vient ouvrir la grille devant la porte de la bijouterie. Sanna et Eir sont en train de grelotter au-dehors.
C’est la propriétaire de la boutique. Elle reconnaît immédiatement le
poinçon sur le bijou à travers le sachet de pièces à conviction. Elle va
chercher quelques dossiers remplis de commandes et commence à les
feuilleter.
Eir observe cette boutique luxueuse. Il y a tout un présentoir plein de
bagues, de colliers et de bracelets en or et en argent. Ce sont des imitations
de joyaux historiques. Elle devine que ce sont les reproductions des trésors
archéologiques découverts sur l’île et dont elle a entendu parler.
— Alors, voyons, réfléchit la propriétaire, je me souviens de ce collier…
Elle sort un formulaire avec des notes griffonnées à la main.
— On m’a payée en liquide. Et la commande devait ressembler à ça.
Elle retourne la page et montre à Sanna une feuille déchirée dans un
magazine. On y voit Jodie Foster, qui joue le rôle d’Iris dans Taxi Driver.
Elle n’a que treize ans. Elle est très maquillée et elle a des cheveux bouclés
sous son chapeau blanc. Elle porte une blouse avec de grosses fleurs rouges
nouée sur le devant et un short rouge avec une ceinture blanche. Elle tient des lunettes de soleil jaunes à la main et elle porte exactement le même
collier, avec trois cœurs en or, autour du cou.
— Qui a passé cette commande ? demande Eir.
La dame consulte son document.
— C’est bizarre, je n’ai pas noté de nom.
Elle hésite un peu avant de lever les yeux et d’ajouter :
— Excusez-moi, mais est-ce qu’il est arrivé quelque chose ?
Sanna sourit chaleureusement et jette un bref coup d’œil à Eir.
— Vous pourriez décrire la personne qui est venue commander l’objet ?
lui demande-t-elle. C’était il y a longtemps ?
La dame pousse un soupir exaspéré avant de lire à nouveau ses notes.
— D’après la date indiquée, c’était il y a trois ans. Je ne me souviens pas
de grand-chose. On m’a juste donné cette photo. C’était pour une fille qui
allait fêter ses douze ans, je crois. C’était son film préféré.
Au-dehors, les pavés luisent sous la pluie et une odeur d’essence flotte
dans l’air. Une camionnette est en train de livrer un bar un peu plus loin, et
le moteur tourne. Il y a un kiosque à journaux juste à côté, et Sanna y
aperçoit les gros titres sur le meurtre du quartier résidentiel sud.
— Tu l’as vu, ce film, Taxi Driver ? demande Eir.
Sanna opine du chef.
— Moi aussi. Alors tu sais que la fille dans le film, elle…
— C’est une prostituée.
— Tu ne penses pas qu’il y a un lien ?
Sanna hausse les épaules.
— Tu ne voulais pas ressembler à des personnages de film quand tu étais
jeune ? Des acteurs ou actrices que tu voulais imiter, parce qu’ils avaient de
l’assurance ou que tu aimais bien leur style ?
— D’accord, réplique Eir en levant la main pour l’interrompre. Je vois où
tu veux en venir. Mais quand même, une gamine qui est fan de Taxi Driver,
ça ne te paraît pas un peu étrange ? Non seulement ce film est super violent,
mais en plus il est super vieux, il date des années soixante-dix…
Sanna hausse légèrement les épaules à nouveau.
— Ça ne veut rien dire. Je regardais plein de films de Chaplin quand
j’étais petite et je ne suis pas née dans les années vingt.
— Alors tu ne crois pas que ce collier va nous aider ? demande Eir en
soupirant.
Sanna secoue la tête.
— Si on retrouve la fille à qui ce bijou a appartenu, peut-être, sinon…
— Fais voir, demande Eir. Le collier, montre-le-moi !
Sa coéquipière sort le sachet de sa poche sans comprendre et le lui tend.
— Replie la pochette, ajoute Eir, qu’on puisse seulement voir le collier,
mais pas que c’est un truc de la police.
Sanna obtempère. Eir prend une photo du bijou avec son portable. Elle
appelle ensuite Bernard pour lui demander de mettre une annonce dans les
journaux dans la rubrique des objets trouvés.
Sanna hoche la tête avec approbation. Les yeux brillants de fatigue, elle
range le sachet. Ses gestes commencent à être désordonnés.
— On va voir Sudden maintenant, pour qu’il puisse l’analyser dès que
possible ? demande Eir quand le portable de Sanna se met à sonner.
— C’est Fabian, de la police médico-légale. Ils ont fini.
Le bruit d’un lit à roulettes qu’on pousse se mêle au grincement de
pantoufles en plastique. Dans le couloir de la police médico-légale, Eir
entend une porte qui se referme, puis plus rien. Elle bâille devant un grand
tableau suspendu au mur tout bleu. Il représente une fille en crinoline avec
un bonnet noir, pieds nus sur une plage de galets, à côté de la mer. Des
arêtes de poisson éparpillées forment une sorte de cage en forme de cercle
autour de ses jambes nues.
L’image lui rappelle Mia Askar, avec ses photos de cours d’eau sur les
réseaux sociaux ; à quel point ils avaient l’air froids et isolés. C’est
incroyable qu’une île puisse comporter autant d’endroits perdus au milieu
de nulle part, songe Eir.
— Tu en veux ?
Sanna se tient derrière elle, deux cafés à emporter et un sachet de falafels
dans les mains. Elle lui tend un des gobelets en carton, mais Eir plisse le
nez.
— Comment tu fais pour boire cette merde ? déclare- t-elle en tendant son
bras vers le sac en papier.
— Non, dit Sanna en le mettant hors de portée. C’est pour Fabian. Elle
boit son café d’un trait. Bernard vient de me dire qu’il a parlé au médecin
traitant de Frank.
Le portable d’Eir vibre. Elle s’éloigne pour répondre. Quand elle revient,
au bout d’un moment, Sanna lève les sourcils.
— Tout va bien ?
Eir hoche la tête.
— J’ai appelé Fornsalen plus tôt dans la journée et je leur ai demandé qui
était la dernière personne à avoir travaillé avec Frank. C’est lui qui vient de
me rappeler. C’est un paléontologue qui était aussi consultant auprès du
musée à cette époque.
— Mais ça n’a rien donné ?
— Rien qui puisse nous indiquer où Frank se trouve. Mais écoute ça : il
m’a raconté que leur dernier projet était une exposition, il y a onze ans, sur
tout ce qui refait surface avec l’érosion des falaises de la côte. Des fossiles,
des machins comme ça. Un jour où ils travaillaient en harnais, comme
d’habitude, Frank a subitement commencé à crier des choses
incompréhensibles en agitant les bras. Il a touché son harnais, qui a lâché, et
il est tombé dans le vide. Il s’est écrasé violemment, apparemment. Il a eu
de la chance de survivre à sa chute.
— Bernard m’avait dit que Frank s’était cassé les deux jambes et blessé au
dos dans un accident, mais je croyais qu’il parlait d’un accident de voiture.
Il a suivi des séances de rééducation, mais il a interrompu son traitement il
y a un an. Tout le monde ignore comment il se porte actuellement, s’il est
mobile ou pas.
— D’accord, mais l’accident, c’est pas le pire. Quand il est revenu à lui
après sa chute, il était persuadé d’avoir vu la Vierge Marie dans une grotte dans la falaise. Il n’arrivait à parler de rien d’autre : il l’aurait vue assise
devant lui avec une queue. Non mais t’imagines, une queue ?
— Une apparition ?
— Oui, je sais pas comment il faudrait appeler ça : il était comme possédé.
Il ne parlait que de ça. Il a fini par s’isoler chez lui, presque comme un
reclus. D’après les rumeurs, Marie-Louise aurait mis fin à ses visites chez le
psy pour utiliser des traitements alternatifs à la place. Elle aurait même fait
venir un exorciste.
— Un exorciste ?
— Oui, qui sait. Le paléontologue a dit que c’étaient des rumeurs. Enfin,
Frank a quand même pris des cours de théologie à distance et a coupé tout
contact avec ses anciens collègues pour se faire de nouveaux amis.
— Quel genre de nouveaux amis ?
— Il n’a pas précisé. Il a dit que c’était il y a longtemps et qu’il n’avait
pas entendu parler de Frank depuis.
Sanna hoche la tête. Toute cette histoire avec les Roos devient de plus en
plus étrange. Elle pense à ce qu’a dit Sudden au sujet de Noa, les
Opérations nationales. Les impliquer commence à lui sembler inévitable.
Elle ne sait plus comment procéder.
— Préviens Bernard, dit-elle à voix basse quand la porte de la salle
d’autopsie s’ouvre brusquement.
Un trentenaire grand et mince avec des yeux bleu foncé intenses et les
cheveux en pagaille en sort, et une odeur de désinfectant envahit le couloir.
— On entre et on se détend, leur dit-il en leur faisant un grand geste du
bras pour les inviter à passer dans la salle.
Eir se présente en lui tendant la main.
Il la fixe des yeux.
— Fabian Gardell. Tu dois être la nouvelle Bernard ?
Il lance ensuite un sourire à Sanna quand cette dernière lui tend le sachet
de falafels.
Tout ce qui se trouve dans la pièce est froid et stérile : les surfaces sont en acier inoxydable, ou recouvertes de carrelage blanc. Le sol est en linoléum.
Marie-Louise Roos est allongée sur une large table d’autopsie. Elle est nue
et très pâle, mis à part l’énorme cratère ouvert dans sa poitrine.
— On commence tout de suite ? demande Fabian en observant Marie-
Louise comme s’il cherchait à croiser son regard.
— Oui, répond Eir, avide.
— Comme vous le savez, je suis loin d’avoir terminé, commente-t-il en
souriant.
— On sait, rétorque Sanna.
Fabian passe une main au-dessus de la gorge tranchée.
— Voilà la cause du décès.
— Ces coupures, on croirait vraiment qu’elles forment une croix, dit Eir.
Fabian esquisse encore un léger sourire.
— D’après mes premières recherches, les entailles et les traumatismes au
niveau de la poitrine ont été infligés à l’aide du couteau de chasse que
l’équipe de Sudden a découvert. Il y a des dépôts qui ressemblent aux
algues retrouvées sur le dos de l’arme. Il faut attendre le résultat des
analyses pour être certains, bien sûr, mais je pense qu’elles vont corroborer
ma théorie.
— Quoi d’autre ? demande Sanna.
— Les coups lui ont été administrés avec violence. Les blessures sont
profondes.
— On peut donc supposer que le coupable a une grande force physique ?
Plutôt un homme ?
Fabian marque une hésitation avant de répondre.
— Elle a été tuée alors qu’elle était allongée sur son canapé. Cela signifie
que même quelqu’un de force modeste aurait pu lui infliger ce genre de
blessures.
— Grâce à cette position surplombante, tu veux dire ?
— Exactement.
Eir grelotte, il fait froid dans cette salle. Le visage de Fabian est finement
sculpté et très masculin, tout comme ses mains. Sa peau est tendue, et, sous l’éclairage blanc du plafond, on a l’impression qu’elle est composée de
cristaux de glace.
Elle voit son regard tomber sur son pied, qui bat la mesure avec nervosité,
et elle arrête immédiatement, consciente, tout à coup, que ses baskets sont
sales et abîmées autour des lacets.
Lorsque le regard bleu foncé de Fabian cherche ses yeux, elle réprime une
envie de prendre la fuite. Elle se sent insipide et insignifiante face à
l’intensité qu’il dégage.
— Est-ce que tu peux nous en dire davantage sur le modus operandi ?
demande-t-elle en rougissant.
— On pense que c’est quelqu’un qu’elle connaissait qui a fait ça, à cause
de ce déchaînement de haine, complète Sanna. Le coupable l’a peut-être
poussée sur le sofa avant de l’attaquer. Qu’en penses-tu ? Ça te paraît
crédible ?
Le visage de Fabian se referme. Il se place à côté de la tête de Marie-
Louise et attrape une petite lampe de poche. Il éclaire ses cheveux.
— Pas vraiment. On ne l’a pas attaquée par-devant, explique-t-il en
rassemblant les cheveux de la morte sur son front et en leur indiquant un
bleu situé sur la peau en dessous. Il l’a violemment attrapée par les
cheveux. Si on en croit cette marque, c’était par-derrière. Et il lui a tiré la
tête en arrière d’un coup, avec force.
— Comme s’il lui avait sauté dessus par surprise, tu veux dire ? demande
Eir.
Fabian acquiesce.
— Ensuite, il l’a probablement maintenue comme cela un moment, au
moins quelques minutes, avant de lui trancher la gorge.
— Mais, réplique Eir, je n’arrive pas à comprendre toute cette histoire.
Pourquoi est-ce que quelqu’un irait infliger ça à une personne âgée ?
— Donc, pour résumer tes conclusions à cette étape préliminaire,
interrompt Sanna avec impatience, il semblerait qu’on ait attaqué Marie-
Louise Roos par-derrière en lui attrapant les cheveux et en lui tirant la tête
en arrière. On l’aurait maintenue ainsi un moment, on lui aurait ensuite tranché la gorge, et le coupable l’aurait achevée en lui lacérant la poitrine,
les poumons, le cœur, bref, tout.
Fabian acquiesce. Il s’étire, puis fait rouler ses épaules en arrière et bâille,
sans gêne. Ses muscles se dessinent sous sa blouse, et Eir baisse les yeux.
— Autre chose ? demande Sanna.
— Je suis encore loin d’avoir fini mon analyse.
Eir se mord la lèvre en enfonçant ses mains dans ses poches.
— C’est un vrai cauchemar, marmonne-t-elle, sous le regard perçant de
Fabian.
— Comme dans la plupart des cauchemars, il y a sûrement un monstre, lui
dit-il d’une voix douce. Et il fera son apparition, tôt ou tard, tu verras.
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