La fille renard

Maria Grund · Chapitre 25 sur 40

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La fille renard

Chapitre 23

 

— M ais quel bordel, s’exclame Eir quand Sanna retourne dans la salle d’interrogatoire. Que vont faire les services sociaux,

maintenant que Jack ne peut plus habiter chez Mette ?

Sanna se rend compte qu’elle a raison. Il n’a plus de famille d’accueil. Il

va sûrement devoir rester quelques jours à l’hôpital, mais ensuite, il sera

ballotté d’une famille à l’autre, jusqu’à ce qu’on lui trouve une solution plus

permanente.

Elle pense à ce que vient de lui apprendre Mette : Rebecca aurait parlé

d’un certain Lukas. Elle écrit le nom sur le tableau blanc, à côté de celui de

Rebecca.

— Lukas ? s’enquiert Eir. Pourquoi est-ce que j’ai l’impression que cela

me dit quelque chose ?

— Tu te rappelles ce que nous a dit Ines Bodin ? Que lorsqu’elle est

arrivée chez Rebecca ce soir-là, elle délirait et parlait d’un Lukas ?

— Exact. Mais on a fait le tour de sa famille, de ses proches et des listes

d’appels. Il n’y a personne de ce nom-là. Et Ines nous a dit qu’elle tenait

des propos incohérents.

— Elle n’était peut-être pas si folle que ça.

— Ah ?

— Mette Lind vient de me dire qu’elle avait entendu Rebecca parler d’un certain Lukas.

Eir se gratte l’oreille en réfléchissant.

— Est-ce qu’on a vérifié si Marie-Louise connaissait quelqu’un du nom

de Lukas ?

— Oui. Bernard l’a fait. Pas de Lukas, ni parmi les amis de Marie-Louise,

ni parmi ceux de Frank.

Eir fait un geste de découragement, et Sanna secoue la tête.

— On va devoir remettre ça à plus tard, commente Sanna. Qu’est-ce qu’on

a d’autre ? Quelque chose de nouveau ?

— Juste Fabian, qui a appelé au sujet de Frank, répond Eir. La cause du

décès est la même que pour les autres victimes, et tu avais raison, il était là

depuis plusieurs jours. Quant à Sudden, il a analysé le DVD. C’est un truc

standard acheté en pack dans une boutique. Rien de particulier. Les

empreintes sur l’ordinateur sont impossibles à utiliser. Tu lui as parlé,

d’ailleurs ? Alice a dit que le sang sur le couteau était celui de Frank. Ça,

déjà, c’est confirmé.

— D’accord. Alors on ne peut même pas…

— Supposer que le criminel est de sexe masculin. Non.

Silence. Eir se passe les mains dans les cheveux avant de s’étirer les bras

derrière le dos.

— Ensuite, il y a ces virements qui relient toutes les victimes au camp de

vacances. L’Aube. Il a existé un seul été, il y a sept ans de ça. Alice est en

train de rechercher des infos sur le fameux Crantz.

Sanna acquiesce.

— Et puis il y a une ado enceinte sur laquelle on a pratiqué un exorcisme,

et un livre sur la Chute auquel on a mis le feu, ajoute-t-elle.

— Oui, acquiesce à son tour Eir.

— Et le nombre 26, qui a été tracé sur la hanche de Mia.

— Et ce putain de Lukas, donc.

— Je vais retourner voir le prêtre, à l’église catholique.

— Je propose qu’on lui montre la vidéo avec Mia, Frank, et l’autre

enfoiré, ajoute Eir. Ça devrait le faire parler, non ?

Sanna hoche la tête.

— J’y vais maintenant, dit-elle. Au fait, on va vérifier les infos sur les

parents de Mia une fois encore, le père surtout. Apparemment, il est à

l’étranger. Le directeur de l’école de Mia m’a dit qu’elle était censée partir

vivre avec lui.

Surprise, Eir se souvient de l’interview avec la petite Mia après le

concours de mathématiques, puis de la discussion qu’elle a eue avec Lara et

Bernard dans la cuisine de cette dernière. Elle se remémore tout ce que Lara

lui a dit sur son entreprise, et le reste.

— Le père de Mia ne vit pas à l’étranger, il est mort, rétorque-t-elle, au

moment même où le portable de Sanna se met à sonner.

C’est Vilgot Andersson. Sanna raccroche sans répondre. La sonnerie du

téléphone sur la table devant elles retentit alors. C’est l’agent de l’accueil.

— Oui ? dit Sanna, en mettant sur haut-parleur.

L’agent lui passe l’appel, sans dire de qui il s’agit. Elles n’entendent rien

d’autre qu’une respiration laborieuse.

— Oui ? fait Sanna.

— Sanna ? halète la personne au bout du fil.

C’est Vilgot.

— Sanna. Je crois que tu devrais venir. Vite, la supplie- t-il ; puis la

conversation est coupée.

 

Le soleil est en train de se coucher et le ciel se teinte de rose quand la

Saab approche de la petite église au sud de l’île. Quelques mouettes

plongent vers la terre fumante et récemment labourée des champs tout

autour.

— Alors il est prêtre dans ce coin ? demande Eir. Il y a vraiment des gens

qui habitent ici ?

Sanna désigne la propriété au sommet de la colline.

— C’est là que j’habitais.

Eir se penche en avant et plisse les yeux pour mieux voir la bâtisse. C’est une belle propriété, mais les fenêtres sont toutes noires. Calcinées, ce sont

comme des bouches béantes qui donnent sur les champs et les collines.

Elles se garent devant le presbytère, dont la porte est restée grande

ouverte.

— Vilgot ? appelle Sanna.

Pas de réponse. Elle fait signe à Eir de la suivre. L’entrée est propre et

accueillante, et les lampes sont allumées.

— On entre, ou bien tu veux encore essayer d’appeler d’abord ? chuchote

Eir quand elles approchent de la porte du salon.

Sanna ne répond pas. Elle lève son arme, ouvre précautionneusement la

porte et découvre une pièce plongée dans le chaos. Il est difficile de

déterminer s’il y a eu cambriolage ou si quelqu’un a juste cherché quelque

chose. Elles inspectent la pièce, puis passent à la cuisine.

La porte de la terrasse est ouverte, et quand elles se retrouvent dehors,

Sanna aperçoit Vilgot.

Il se tient à côté des cabanons en bord de mer, tout en bas.

— Viens, dit-elle à Eir.

Elles descendent la pente. Eir jette un regard par-dessus son épaule.

L’endroit a quelque chose de sauvage et de désolé ; il est d’une beauté

presque douloureuse.

Vilgot les attend devant une des constructions. La façade est érodée par le

vent et les marées. Les portes et les fenêtres sont recouvertes d’une fine

pellicule de sel. Les tuiles de pierre sur le toit agissent comme une main

pesante qui tiendrait le bâtiment en place.

— Sanna, s’exclame Vilgot, comme s’il allait la prendre dans ses bras,

mais il ne le fait pas.

— On a fait aussi vite que possible. Que se passe-t-il ?

Il jette un coup d’œil méfiant à Eir.

— Que fais-tu ici ? demande encore Sanna. C’est ma collègue. Eir, dis

bonjour.

Eir tend une main. Vilgot la serre tellement fort qu’elle doit se frotter les

doigts quand il la lâche enfin.

Sanna ne se rappelle pas être venue ici avant. Elle a aperçu les cabanons

de loin, et elle s’est dit que c’étaient de beaux bâtiments, mais c’est tout.

Celui qui est le plus éloigné est encore en bon état, il ne doit pas avoir plus

de vingt ou trente ans. La porte est couleur ocre et un rideau pend à la

fenêtre. Celui qui se dresse le plus près d’eux, en revanche, donne

l’impression de ne pas avoir été entretenu depuis des années.

— Ce n’est pas la propriété de l’Association de conservation du

patrimoine, ça ? demande-t-elle.

Un cadenas gît à côté de la porte. Il a été coupé.

— Vilgot, excuse-moi, ajoute-t-elle, mais on est en train d’enquêter sur un

meurtre, et même si je m’inquiète pour toi, eh bien…

— Je vous ai appelées parce que quelqu’un a forcé la porte, dit-il, en

tendant le bras pour leur faire signe d’entrer. Je voulais que ce soit toi qui

viennes à cause de ce qu’on a volé. Tu as parlé de couteaux de chasse la

dernière fois que tu es venue et ça ne peut pas être un fermier qui les a

pris…

— Des couteaux de chasse ? demande Sanna en s’arrêtant sur le seuil.

— Oui. Ils ont tous disparu, et cela m’inquiète. Il y a tant de détraqués qui

rôdent. Je ne voulais pas rester sans rien faire. Et si j’appelle le standard de

la police, personne ne bouge. Tu sais aussi bien que moi que les patrouilles

ne se déplacent jamais jusqu’ici. Encore moins pour une simple effraction.

Sanna le regarde.

— C’était quoi, exactement, comme couteaux ? Tu peux les décrire ?

— Difficilement. Je crois qu’on les utilisait quand on chassait encore dans

le coin. Ça fait longtemps, maintenant. Depuis ils sont entreposés là, autant

que je sache. Cette bâtisse appartient à l’Association de conservation du

patrimoine, comme tu l’as dit.

Sanna lui montre une photo du couteau retrouvé devant chez les Roos.

Vilgot plisse le front, mais hoche la tête.

— Oui, c’est bien un des couteaux manquants. Où l’avez-vous trouvé ?

— Tu en es sûr ?

Il acquiesce d’un air convaincu.

Sanna fait signe à Eir de la suivre, puis elle disparaît dans la bâtisse. Il fait

sombre, et le bâtiment est vide. Le sol est en terre battue et il y a un vieux

foyer en pierre calcaire dans un coin.

— Ils étaient suspendus ici, dans une espèce de sac, commente Vilgot, en

montrant un endroit sur le mur, à côté de la fenêtre. Il y en avait six ou sept,

je crois.

Sanna s’approche du clou où était pendu le sac et place sa main devant,

sans le toucher, comme si elle était le voleur.

— On va faire venir les experts, dit-elle.

Vilgot lève un sourcil.

— La police scientifique ? C’est si grave que ça ?

Elle acquiesce.

— On devrait peut-être aller boire une tasse de café à l’intérieur ? leur

propose-t-il.

— Non, merci. Eir et moi, on va rester là, à attendre l’équipe.

Quand ils ressortent, Vilgot repousse la porte et la bloque avec une pierre,

à cause du vent.

— Je dois y retourner pour fermer la maison, aussi, dit-il. Ça vous dit que

je vous ramène un café ?

Eir a l’impression qu’il ne veut pas les laisser seules à côté des cabanons.

Elle jette un coup d’œil à Sanna, qui approuve de la tête sans répondre à

haute voix, puis s’éloigne pour appeler Sudden et Le Chêne.

— Toi aussi, tu bois ton café noir et presque bouillant ? lui demande

Vilgot.

Son regard passe de Sanna aux bâtisses.

— Je prendrai juste de l’eau, répond Eir.

Il reste là, à contempler Sanna.

— Elle a bientôt fini, l’assure Eir. Vous vouliez lui parler avant de

remonter ?

Il pousse un soupir.

— Comment va-t-elle, d’après toi ?

— Qui sait.

— Son fils aurait eu quinze ans il y a quelques jours à peine.

— C’est ce qu’on m’a dit. Vous le connaissiez ?

Il hoche la tête.

— Il venait souvent me voir à l’église et il jouait ici en bas, aussi.

Eir se représente la scène, avec des enfants en train de courir entre la rive

et les bâtisses. L’herbe est douce, le vent souffle sur la plage. Des oiseaux à

longues pattes marchent dans l’eau. Un peu plus loin, un gros rocher en

calcaire évoque la forme d’un visage, érodé par les vagues. C’est un univers

magique pour un enfant.

 

Quelques heures plus tard, Sudden rassemble son matériel.

— Tu as vraiment l’air fatiguée, dit-il en posant une main sur l’épaule de

Sanna. Ça va aller ?

Elle ne sait pas quoi répondre. L’idée d’avoir le choix ne lui était jamais

venue.

— Eh ? lui dit-il encore.

Elle regarde la mer, puis ferme les yeux pour laisser le vent froid lui

caresser le visage.

— J’entends une voix plusieurs fois par jour, répond-elle. Et tu sais ce

qu’elle me dit ?

Il répond non d’un signe de tête.

— Que je ne fais pas le poids. Que je n’ai que mon travail, mais que cette

affaire… eh bien, je n’arrive pas à la résoudre.

— Tu dois arrêter de te battre contre toi-même.

Elle rouvre les yeux.

— Ce n’est pas ce que je fais. Je me bats pour ma propre cause. Chaque

jour, à chaque instant.

Quand Sudden disparaît au sommet de la colline, elle s’assied sur un tronc

échoué devant la bâtisse la plus neuve. Elle s’appuie contre le mur, et pose

la tête contre la fenêtre. Elle est glacée, mais c’est sans importance. Elle se

détend. Tout est silencieux et immobile.

Eir descend la pente, suivie de Vilgot.

— On retourne à la civilisation ? lui crie-t-elle.

Sanna ferme les yeux avec obstination.

— Allez, crie encore Eir. Lève-toi. Je vais conduire.

Les pas de sa collègue produisent un bruit de succion, et Sanna se dit que

ses chaussures de sport doivent être détrempées, maintenant.

— Allez, viens, qu’on… (Eir se tait brusquement.) C’est quoi ce truc,

merde ? s’exclame-t-elle.

Sanna ouvre les yeux. Eir est en train de regarder fixement quelque chose

sur le mur, derrière elle. Le banc gémit quand Sanna se lève. Elle se

retourne avec précaution, mais ne voit rien d’autre que son propre reflet

dans la vitre. C’est seulement lorsqu’elle regarde à l’intérieur qu’elle

comprend. Un personnage en bandes de tissu d’un brun noirâtre se tient à

moitié dissimulé derrière le rideau.

Une de ses joues est appuyée contre le rideau, et ses yeux rouges les

fixent. Ses traits sont grossiers. Son cou est puissant et sa tête ovale

dégarnie.

Soudain, elle entend les cris que pousse Erik dans son sommeil, ses

hurlements à n’en plus finir, à cause de la poupée de chiffon : « Laisse-moi !

Retourne dans le miroir ! »

 

Le bruit de la porte de sa chambre qui claque, puis les flammes qui la

consument.

Elle porte une main à sa bouche et tout son corps est secoué de

tremblements. Ses cris restent coincés dans sa gorge : sa propre terreur

l’étrangle, et le sang qui s’est mis à lui couler du nez pénètre dans sa

bouche.

Vilgot les rejoint à grandes enjambées, hors d’haleine après avoir

descendu la pente trop vite. Eir penche la tête de Sanna en avant et l’aide à

essuyer son sang. Quand Vilgot arrive, il lui pose immédiatement une main

sur l’épaule.

Sanna l’écarte d’un geste brusque.

— Ouvre cette porte, lui ordonne-t-elle.

— Sanna…

Elle lui arrache les clés des mains, ouvre la porte et entre en trébuchant.

— Sanna, calme-toi, lui dit Vilgot.

Elle se retourne et le cloue du regard.

— Que je me calme ? Il était ici. Tu as laissé Mårten Unger vivre ici ?

— Sanna…

Elle va à la fenêtre et attrape la poupée. Elle est faite de coton et de lin,

plongés dans du goudron. Il a séché, lui donnant l’apparence d’une créature

tirée des entrailles mêmes de la terre. Il lui a collé deux boutons rouges sur

le visage.

Elle la jette sur Vilgot.

— Comment as-tu pu ? Dis-moi que ce n’est pas vrai !

Il baisse les yeux.

— Il a rencontré Erik ? Erik jouait ici quand il était là ?

Des larmes coulent lentement le long des joues du prêtre.

Eir les observe tous les deux, puis elle comprend : elle se rappelle que

Mårten Unger est resté caché un moment, après l’abandon de l’enquête sur

les incendies. Les gens voulaient le lyncher. C’est donc ici qu’il a trouvé

refuge, assoiffé de vengeance, à quelques pas seulement de la propriété de

Sanna, et avec le fils de celle-ci en train de jouer devant sa porte.

— Il est venu me demander de l’aide, plaide Vilgot. Il n’avait nulle part où

aller, et les gens voulaient sa peau. Je ne savais pas que c’était toi qui avais

mené l’enquête, sinon je n’aurais jamais…

— Comment as-tu pu ?

— Il n’est resté que quelques semaines. Il a déménagé avant l’incendie de

ta maison, il ne vivait plus ici quand c’est arrivé…

— Tout le monde savait que c’était un pyromane, et que c’était une

grossière erreur de clore l’enquête…

— Il avait trouvé Dieu, Sanna, et il est venu me voir. C’est mon devoir de

donner sa chance à tout le monde…

— Il t’a dit qu’il avait trouvé Dieu ?

— Sanna…

— Tu dis que tu ne savais pas que c’était moi qui menais l’enquête, que tu

ignorais tout ? demande Sanna avec un regard qu’Eir ne lui a jamais vu

auparavant. (Il est vide.) Mais tu l’as su après coup, après l’incendie, quand

ça a été rendu public.

Vilgot regarde droit devant lui, sans prononcer un mot.

— Pourquoi tu n’as rien dit à ce moment-là ?

— Je ne sais pas, Sanna… (Il s’éclaircit la gorge.) Je n’ai pas osé, je

pense…

Il se tait quand elle s’approche de lui.

— Tu l’as laissé venir suffisamment près de mon fils pour le tuer.

Eir se précipite sur les talons de Sanna, qui disparaît au sommet de la

colline. Elle lui crie de l’attendre, mais c’est peine perdue.

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