La fille renard
Chapitre 28
D evant la maison d’Ava Dorn, des flaques d’eau reflètent le soleil. L’endroit est perdu au milieu de nulle part. Un peu plus loin, le long d’un chemin gravillonné, se dressent deux ou trois maisons et un local à
machines. À part cela, il n’y a que des bourbiers et de la forêt. Sanna et Eir
sortent de voiture et se dirigent vers le portail ouvert. Elles entendent
quelque chose, peut-être des chiens qui gémissent au loin. Eir prend une
profonde inspiration. L’air sent la terre fraîche, car il vient de pleuvoir. Elle
jette un coup d’œil aux deux voitures de police qui se sont garées à côté
d’elles. Quelques jeunes hommes en uniforme en sortent et s’étirent avec
nonchalance.
— Comment font-ils pour être aussi calmes ? demande- t-elle. J’ai des
frissons rien qu’à regarder ce taudis. Et la bonne femme qui y habite est
probablement folle à lier.
— Pas forcément, rétorque Sanna.
— Arrête. Déjà, elle a aidé Crantz avec ses jeux malsains…
— On ne le sait pas encore. On garde son calme, la coupe Sanna. Une
chose à la fois, d’accord ?
Eir acquiesce.
— On y va ?
Dans le jardin, Sanna regarde autour d’elle. Une balançoire en bois est suspendue à un grand frêne. Un peu plus loin, un trou profond est rempli de
sable.
— Les rapports, ajoute-t-elle, il nous les faut. Ou au moins, trouver les
noms des enfants qui étaient au camp avec Mia.
— Bien sûr, répond Eir. Mais on est là avant tout pour la coffrer pour
agression. On pourra parler du reste quand elle sera au commissariat, non ?
— Non, répond Sanna. On en parle maintenant.
Elles frappent à la porte. Une femme avec un grand tablier de peintre
couvert de taches et des sabots en bois leur ouvre au bout d’un moment.
Elle est pâle et n’a que la peau sur les os. Son visage est dénué de toute
expression. Elle a glissé une cigarette derrière une de ses oreilles.
— Oui ? demande-t-elle en les regardant.
Derrière elles, une meute de chiens commence à aboyer frénétiquement.
— Vos gueules ! hurle la femme à leur intention, la voix mauvaise.
Eir se retourne. On aperçoit un chenil non loin. Un des policiers debout
près des voitures a sorti un sandwich.
La femme lève un poing tatoué en l’air et l’agite avec force en direction
des chiens.
— Ava Dorn ? demande Sanna, en lui montrant son badge.
— C’est à propos de quoi ?
Le regard de la femme est glacial. Elle ne semble pas se préoccuper de la
présence des véhicules de police. Eir remarque les petites cicatrices qu’elle
porte sur les deux joues. Sur les photos qu’elle a trouvées sur le Net, Ava
Dorn a les mêmes. C’est elle, c’est sûr.
— On va vous demander de nous suivre au commissariat…, dit Eir.
— Oui, oui, entrez d’abord, leur fait Dorn.
Avant qu’elles n’aient eu le temps de répondre, la femme a disparu à
l’intérieur. Sanna la suit. Eir reste un instant dans l’encadrement de la porte,
à regarder les chiens. C’est une meute de labradors tout maigres. Ils se
sautent les uns sur les autres en se jetant contre le grillage qui les sépare du
policier et de son sandwich. L’un d’entre eux, plus maigre que les autres,
reste coincé, les griffes prises dans le grillage. Les autres l’écrasent pour tenter de se rapprocher de la nourriture. Ses gémissements finissent par
adoucir le flic, qui jette son sandwich de l’autre côté. La meute se précipite
pour le dévorer. Ils se battent pour la moindre miette.
L’entrée est pratiquement vide, si ce n’est un imperméable, un fouet et une
pelle au bout pointu. Eir en a des frissons. Toute la maison semble être en
train d’attendre et d’observer.
Ava Dorn les emmène dans sa cuisine en bois. Les placards sont dotés de
cabochons en verre vert en guise de poignées, et le sol est recouvert de
linoléum brun foncé. Quelques assiettes ont été jetées pêle-mêle dans
l’évier en inox. Des pinceaux sèchent sur l’égouttoir à vaisselle. L’évier
brille de propreté. La lumière qui entre par la fenêtre se reflète dedans. Dorn
allume une cigarette, puis jette son briquet sur la table. Il atterrit sur
quelques dessins de mains d’enfants sales. Elles tiennent quelque chose qui
ressemble à des clous rouillés, et les dessins sont recouverts de chiffres
griffonnés dans tous les sens.
Elles entrent ensuite dans le salon. Des étagères recouvrent tout un mur,
du sol au plafond, et les meubles ont l’air assez extravagants. Les œuvres
d’Ava sont accrochées sur les trois autres murs de la pièce, et elles sont
effrayantes. Dans un coin, un feu brûle dans la cheminée en pierre de taille.
Sur la table basse, un bouquet de bruyère a fané dans son bocal en verre.
L’eau a pourri et les fleurs ressemblent à du parchemin.
Ava Dorn est petite et carrée, avec des biceps puissants. Elle se tient toute
droite, comme si une main géante la tirait par le haut du crâne. Avec ses
traits secs, presque reptiliens, il est difficile d’évaluer son âge, mais les
rides autour de ses yeux et ses grosses paluches indiquent qu’elle a eu une
vie difficile.
— Vous êtes venues à cause de Bodin ? leur demande-t-elle.
— On en discutera au poste, réplique Eir. Nous sommes venues vous
arrêter pour agression et vous allez devoir nous suivre.
Dorn éclate d’un rire moqueur, avant de s’asseoir sur le canapé avec calme
et détermination.
— Et nous avons besoin des rapports que vous avez dérobés à Ines Bodin,
ajoute Sanna d’un ton sérieux.
Dorn la gratifie d’un sourire froid.
— Je suppose qu’elle ne vous a pas raconté qu’elle me faisait du
chantage ?
Au-dehors, un chien gémit.
— Elle a commencé à me demander de l’argent il y a quelques mois de
cela. Elle m’a dit qu’elle allait les vendre aux journaux et leur raconter que
j’aurais aidé à « torturer » des enfants. J’en ai eu assez, alors ce matin je
suis allée chez elle chercher les documents.
— Et vous l’avez agressée, et l’avez traînée jusque dans son grenier, où
vous l’auriez laissée mourir, complète Eir.
Des particules de poussière suspendues dans l’air dansent devant le visage
de Dorn. Elle est immobile, même ses yeux ne clignent pas. Elle reste assise
là, toute droite. Elle écrase sa cigarette contre la table, où il y a déjà d’autres
traces de brûlure.
— Ces rapports, intervient Sanna, vous pouvez nous les montrer ?
Dorn se gratte le nez avec son poing. Sa bouche se fend d’un sourire,
dévoilant des dents blanches parfaites. Eir pourrait presque jurer que les
canines de sa mâchoire supérieure sont plus longues que les autres, comme
chez les animaux.
— Je me doutais que vous alliez débarquer, après ça, leur annonce Dorn,
tout en se tournant vers Sanna. Mais pourquoi les voulez-vous ?
— On a besoin de savoir ce qu’ils contiennent, répond cette dernière, avec
calme.
Eir s’éclaircit la gorge.
— On en parlera au poste, répète-t-elle.
Dorn hausse les épaules, avant de se tourner de nouveau vers Sanna, avec
un sourire.
— Si vous avez l’intention de m’arrêter, allez-y. Quant aux rapports, vous
n’avez qu’à aller les chercher en enfer.
Elle leur montre la cheminée d’un signe de tête. Sanna fait quelques pas et en ouvre la petite porte. Il n’y a que du bois et de la cendre à l’intérieur.
En se retournant, elle aperçoit un carnet en cuir noir. Elle s’approche du
rebord de fenêtre sur lequel il est posé pour en tourner les pages, mais il ne
contient que des esquisses d’arbres et de buissons morts.
— Vous croyez que je suis impliquée dans cette histoire de meurtres, c’est
ça ? s’exclame Dorn. C’est pour ça que vous vous comportez aussi
bizarrement.
Eir jette un coup d’œil inquiet à Sanna.
— En dehors de ma visite à Ines, je n’ai pas bougé d’ici, ces derniers
jours. Mon marchand d’art attendait que je termine quelques nouvelles
œuvres. Vous pouvez lui demander, il tient le restaurant sur la place
centrale.
Eir indique la porte d’un signe de tête.
— On en parlera au poste, insiste-t-elle.
Dorn pousse un soupir. Elle se lève du canapé et frappe le sol du pied avec
tellement de puissance qu’il bouge un peu. Son corps menu a une force
énorme.
Eir et Sanna échangent un regard. Elles entendent des pas en provenance
de la cuisine, mais quand elles se retournent pour voir ce qui se dirige vers
elles, une main agrippe la cheville d’Eir. Il y a quelqu’un sous le canapé.
Elle se libère d’un coup de pied et sort son arme, renversant au passage la
table basse. Le bocal contenant la bruyère tombe par terre.
— Sortez de là, dit-elle.
Une main apparaît sous le canapé, puis une autre. Une fille avec de grands
yeux terrorisés en sort sa tête. Son visage a été peint de sorte à la faire
ressembler à un chevreuil.
Eir recommence à respirer. Elle range son arme.
— On a fini de jouer pour aujourd’hui, déclare Dorn avec force.
— Mais tu nous as dit qu’on allait…, proteste la fille.
— Pas aujourd’hui. C’est fini, j’ai dit. Allez, rentre chez toi.
La fille rampe pour sortir de sous le meuble. Elle porte un T-shirt et un short. Même ses bras et ses jambes ont été peints en différentes nuances de
rouge et de brun rouille.
— Putain…, s’exclame Eir.
— Les gamins des voisins viennent ici pour jouer de temps en temps.
— On doit partir ? demande un garçon depuis la porte de la cuisine.
Il entre dans la pièce. À la différence de la fille, il a des vêtements qui
couvrent son corps. Il tient sa main derrière son dos.
— Comment t’appelles-tu ? lui demande Sanna d’une voix douce en
s’approchant de lui.
— Vilhelm Svensson.
— Vous habitez dans le coin ?
— Oui, un peu plus loin.
— Ton père et ta mère sont à la maison ?
Il secoue la tête.
— Ils savent que tu es là ?
— Oui. Papa est d’accord. Elle nous paie pour jouer ici. C’est plus que
l’argent de poche qu’on reçoit.
— Qu’est-ce que tu tiens derrière ton dos, Vilhelm ?
— Rien du tout, dit-il d’une voix hésitante.
— Bah, montre-lui, lui dit Dorn.
Le garçon devient tout rouge, puis il sort le vieux fusil qu’il tenait caché.
Quand elle voit Eir lever à nouveau son arme, Dorn émet un rire creux.
— C’est des balles en caoutchouc, dit-elle. Aucun enfant n’est jamais
mort à cause de quelques bleus. Ça les rend plus forts. Quand j’avais leur
âge, j’étais déjà capable d’écorcher une langue de cheval pour en faire mon
petit déjeuner.
— Allez, rentrez vite chez vous, dit Sanna à la fille, d’un ton calme. Tout
de suite. On va venir parler à vos parents de tout ça plus tard.
Les enfants sortent en courant, et Dorn les regarde partir, la tête inclinée
sur le côté. Ensuite, elle se rassoit.
— Espèce de malade, marmonne Eir.
Dorn lui montre ses dents blanches, puis son regard s’arrête au-dessus de la tête d’Eir.
— Est-ce que quelqu’un t’a déjà dit que tu avais une aura autour de toi ?
Une aura très spéciale. Je pourrais te peindre les yeux fermés.
Eir jette un regard angoissé à Sanna.
— Une jeune fille s’est suicidée il y a peu, déclare cette dernière d’un ton
mordant. Elle portait un masque que vous aviez fabriqué.
Le visage de Dorn change d’expression. Elle se caresse la lèvre.
— La fille-renard ? Oui, j’ai entendu ça. Ines Bodin me l’a dit.
— C’était Mia Askar. Nous savons qu’Holger Crantz, l’homme qui vous a
commandé les masques, a abusé d’elle. Vous étiez au courant ?
Dorn fixe la table basse en secouant la tête.
— J’avais remarqué qu’Holger la regardait.
Sanna frisonne. Elle sent la nausée monter à la seule idée qu’Holger ait pu
s’en prendre à Mia.
— Qui étaient les autres enfants pour lesquels vous avez confectionné des
masques cet été-là ? demande-t-elle.
Dorn s’affaisse un peu plus sur le canapé. Elle inspire profondément tout
en fouillant ses poches. Elle en sort une boîte de tabac à chiquer et en glisse
un petit tas sous sa lèvre supérieure.
— Ils étaient sept. Je ne les ai rencontrés que quelques fois, à peine
quelques heures au total. J’ai joué avec eux pour connaître leurs traits de
caractère, leurs points faibles, leurs peurs et leurs hontes. J’ai observé les
proportions de leur visage : la distance entre leurs yeux, la longueur de leur
nez, la largeur de leur menton.
Elle réfléchit un moment avant de prendre de nouveau une profonde
inspiration.
— Ça a été une expérience intéressante de pouvoir les toucher, de sentir
leur peau sous mes doigts, et de plonger mon regard dans leurs yeux
innocents, juste avant qu’ils ne soient changés à tout jamais. Tout a été
documenté. C’était ça, les rapports qu’Ines Bodin conservait chez elle.
C’était pour qu’elle puisse aider les enfants, quand tout serait fini. L’un
d’entre eux avait réussi à passer un coup de fil pour appeler à l’aide.
Eir serre les poings. Elle s’approche de Dorn, pendant que Sanna sort la
photo avec les sept enfants.
— Qui étaient les autres enfants, en dehors de Mia ?
Dorn plisse les yeux. Ils ressemblent à deux fentes. Elle réfléchit un peu,
puis elle passe un doigt sur chacun d’eux. Elle se souvient même de leur
nom de famille.
— Svante Lind, Selma Karlsdotter, Elena Johansson, Daniel Orsa, Jesper
Berg, Mia Askar.
Eir note les noms sur son portable.
— Vous nous en avez donné six, lui fait remarquer Sanna. Nous
connaissions déjà celui de Mia. Nous avons besoin de tous les connaître.
Une expression froide passe à nouveau sur le visage de Dorn, et elle cache
un sourire derrière sa main.
— Je ne me souviens de rien d’autre, déclare-t-elle.
Sanna pose l’index sur le garçon à côté de Mia. La photo est de mauvaise
qualité, mais son regard noir semble presque transpercer l’image.
— Je vous ai vue passer au-dessus de lui. Qui est-ce ? Quel est son nom ?
demande encore Sanna d’un ton mordant.
— Je ne me souviens plus, rétorque Dorn avec un sourire en coin. C’est
difficile de bien voir. Mais il a l’air fort et il a du style.
— Qui est-ce ? répète Eir avec frustration.
Au lieu de lui répondre, elle sort à nouveau sa boîte à tabac pour
remplacer le petit paquet sous sa lèvre contre un autre, encore plus gros.
Eir hausse le ton.
— Vous vous rappelez tous les noms, comment pourriez-vous ne pas vous
souvenir de celui-là ?
Dorn reste impassible.
— La vie est un cauchemar, finit-elle par articuler, tout en poussant la
photo loin d’elle. Les plus faibles ne survivent pas. Et ce n’est pas non plus
le but. Certains diraient sans doute que nous leur avons rendu service, à ces
petits. Prenez la fille-renard, par exemple. Il aurait peut-être mieux valu
qu’elle ne voie jamais le jour.
D’un pas, Eir franchit la distance qui la séparait de Dorn, et l’attrape par le
col, la soulevant.
— Espèce de malade mentale, crache-t-elle.
Sanna n’a même pas le temps de réagir, avant d’entendre Eir pousser un
cri et de la voir lâcher Dorn, qui sourit en retombant sur le sol.
— Putain… Elle m’a craché dans les yeux…
Elle s’essuie le visage, mais un filet de salive brune de tabac à chiquer lui
dégouline le long de la joue.
Dorn reste assise par terre sans bouger. Quand Sanna la remet debout, son
visage se fend d’un sourire goguenard.
Sanna confie Dorn aux policiers qui les ont attendues dehors, puis se
dépêche de retourner à l’intérieur. Elle trouve Eir penchée au-dessus de
l’évier. Elle a ouvert le robinet et tient ses paupières grandes ouvertes sous
le filet d’eau pour les laver.
— Ça va ?
— Non, putain, rétorque Eir, d’un ton énervé. Ça brûle, merde. Le tabac à
chiquer, c’est corrosif, non ?
— Rince bien, lui dit Sanna. Si ça ne va pas mieux, j’appellerai l’hôpital.
On devra peut-être t’y emmener.
— Tu peux me trouver une serviette propre, s’il te plaît ?
Sanna fouille dans les placards et les tiroirs, mais ne trouve rien.
— Je vais voir si j’en trouve une ailleurs, lui dit-elle.
Eir laisse couler l’eau. La sensation de brûlure s’estompe, pour être
remplacée par un sentiment de calme. Elle pousse un soupir. Quand elle se
retourne, sa vision est encore floue, mais elle aperçoit tout de même le
tableau derrière elle, avec sa lumière de mauvais augure. Elle cligne des
yeux, mais elle n’arrive pas à y voir clair, alors elle se passe encore de l’eau
sur le visage avant de réessayer.
Le tableau représente un chasseur qui se tient au-dessus d’un chevreuil
avec un visage de fille. C’est le garçon de tout à l’heure. Une créature
maigre dépourvue de visage les survole, entourée d’une lumière aveuglante, comme enivrante. Elle a des ailes de chauve-souris poilues et des sabots,
avec des chaînes coupées autour des chevilles.
C’est le Diable, et il s’est libéré.
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