La fille renard
Chapitre 31
— C omment on a pu rater que Jack a un frère, merde ? s’exclame Eir.
Sanna secoue la tête.
— Je ne sais pas… Je dois sortir prendre l’air.
Eir la cloue du regard.
— Il y a quelque chose chez ce gamin qui te fait perdre tout bon sens. Tu
as vérifié son livret de famille ? Je parie que non.
Sanna semble à peine l’écouter, elle a la tête qui tourne. Eir la fait asseoir
sur une chaise.
— Merci, dit-elle, d’une voix à peine audible.
C’est comme si ce gamin la fragilisait, se dit Eir. Elle part lui chercher une
tasse de café, que Sanna boit en silence.
— Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? Quelqu’un doit bien savoir ce qu’est
devenu cet Alexander, dit Eir. On n’a qu’à appeler tous ceux qui auraient dû
nous parler de son existence, pendant qu’Alice le cherchera dans le
système.
D’un ton résigné, Sanna commence à énumérer les noms.
— Non mais quelle blague, marmonne Eir à voix basse en composant le
premier numéro de téléphone. C’était même pas marqué dans le putain de
rapport du psychiatre.
Elle laisse message après message. Personne ne décroche. Juste après son
second message à Mette Lind, toutes les lumières du commissariat
s’éteignent. C’est une coupure d’électricité. Tout est subitement plongé
dans le noir.
Eir sort dans le couloir. Les gens se sont regroupés en petits groupes et
s’éclairent à la lumière de leurs portables. Tout le monde agit comme si
c’était normal.
— C’est fréquent, lui apprend Sanna. Les coupures arrivent sans prévenir.
Surtout qu’actuellement ils réparent le câble qui nous relie au continent.
Tout s’éteint, et ça peut prendre des heures avant que les choses reviennent
à la normale.
— Comment ça ? Tu veux dire que toute l’île est plongée dans
l’obscurité ?
Eir va regarder par la fenêtre. Dehors, tout est noir. Les lampadaires sont
éteints. Les maisons aussi. On n’aperçoit que quelques bougies aux
fenêtres, çà et là. Les voitures et les bus avancent tout doucement,
prudemment. Un peu plus loin, quelqu’un traverse une pelouse en
s’éclairant avec une lampe torche.
— Mais il doit bien y avoir un groupe électrogène de réserve, au
commissariat ? demande-t-elle sans se retourner.
— Oui, mais en général, il faut pas mal de temps pour le lancer.
— On continuera demain matin, alors ? fait Eir, tout en lisant le SMS que
Cecilia vient de lui envoyer. Ma sœur veut que je rentre.
— Je pense que je vais rester encore cinq minutes, leur dit Alice depuis la
porte.
Dans une main, elle tient quelque chose qui ressemble à un extrait de
compte bancaire et, dans l’autre, une grosse bougie dont la flamme faiblit.
— Tu n’as quand même pas déjà eu le temps de le retrouver ? fait Eir.
— Si, j’ai tout juste eu le temps de le chercher dans nos bases de données
avant que tout ne s’éteigne. (Alice prend un air désolé.) Il a été déclaré
disparu il y a huit ou neuf ans de ça.
— Disparu ? demande Sanna. C’est-à-dire qu’il aurait fugué ?
Alice hoche la tête.
— Apparemment, oui. Plusieurs fois.
— Quoi d’autre ? demande Eir.
— Je n’ai pas pu continuer, à cause de la coupure d’électricité. Mais j’ai
découvert autre chose pendant que j’inspectais les chiffres. J’ai regardé les
transactions bancaires de Rebecca Abrahamsson, avant l’Aube. Elle a pas
mal dépensé dans une boutique de vêtements de sport, matériel de camping
et activités en plein air pour enfants, en l’espace de quelques jours
seulement. C’était quelques mois avant le camp. J’ai appelé le propriétaire
de la boutique sur son portable. Il n’avait plus d’électricité non plus, bien
sûr, mais il est de la vieille école, il utilise des classeurs, alors il est allé les
chercher.
— Tu as réussi à savoir ce que Rebecca avait acheté ? C’est fou…,
remarque Eir, en souriant.
Alice acquiesce.
— Oui. Des bottes, un coupe-vent, et ainsi de suite. Et, écoutez bien ça,
cette boutique vend aussi des étiquettes de noms à coudre sur les vêtements
des enfants. Elle en a aussi commandé. Et devinez lequel elle voulait qu’on
écrive dessus ? Alexander Abrahamsson.
— Attends un peu. Alexander Abrahamsson aurait participé à ce camp ?
demande Eir. Ce serait le garçon sur la photo ?
— C’est fort possible, répond Alice. Mais je n’ai pas eu le temps de le
vérifier, puisque tous les ordinateurs se sont éteints d’un coup.
Eir acquiesce en essayant de croiser le regard de Sanna, mais cette
dernière l’évite.
— Je n’ai pas toujours dit qu’on devait enquêter davantage sur la famille
Abrahamsson ? Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? crache Eir. On doit
encore parler à Jack. Il est très probable que ce soit son frère, sur la photo,
et qu’il ne nous ait pas tout dit.
— Je vais aller lui parler. J’avais décidé de passer le voir ce soir, de toute
façon, répond Sanna.
— Il faut que tu emmènes quelqu’un avec toi, non ? intervient Alice. Un représentant légal, ou quelqu’un des services sociaux ; je ne crois pas que tu
puisses lui parler de l’enquête sans la présence de quelqu’un…
— On va arrêter de prendre des gants avec ce mioche, la coupe Eir. Il est
fort probable qu’il soit en train de protéger un putain de…
— J’y vais maintenant, déclare Sanna, d’un ton glacial. Je m’en occupe.
(Elle attrape son manteau.) On ne peut pas attendre plus longtemps. Vous,
restez là, et quand le courant sera rétabli, voyez ce que vous pourrez trouver
sur Alexander.
Eir proteste, mais Sanna est déjà partie.
Une fois dans sa voiture, elle fouille dans la boîte à gants jusqu’à mettre la
main sur ses pilules. Elle en prend une dans sa main, la regarde, en
imaginant le calme qui la gagnera une fois qu’elle l’aura avalée. Elle se
ravise, démarre, et quitte le parking.
Un piéton traverse brusquement devant elle. Elle a juste le temps de
freiner, puis elle fait signe à l’homme terrifié de se dépêcher de passer de
l’autre côté de la rue. Il ne porte pas de réflecteurs sur ses vêtements, seule
une ombre noire disparaît dans l’obscurité. Depuis la fenêtre côté passager,
elle aperçoit les lumières chaudes de l’hôpital. Les générateurs de secours
sont en marche, lui donnant l’aspect d’un bateau de croisière perdu dans un
immense et sombre océan.
Elle dépasse la station-service. En temps normal, elle s’y serait arrêtée
pour y prendre un café, mais pas maintenant. Elle baisse la vitre pour laisser
entrer un peu d’air frais. Son cerveau se remet enfin à fonctionner. Elle
passe en revue le peu qu’ils savent sur Alexander Abrahamsson. Il a deux
ans de plus que Jack. Il a fugué plusieurs fois. Il était très probablement à
l’Aube, lui aussi. D’après Claudia Johansson, il serait capable de n’importe
quoi.
Elle remonte sa vitre, puis se gare sur le côté de la route pour contacter les
services sociaux. Elle leur dit qu’elle est en route pour l’hôpital, afin de
parler à Jack de son grand frère Alexander. Elle demande à la personne de garde de trouver une assistante sociale, puis de la rappeler. Elle attend un
peu. En vain.
Quand elle reprend la route, elle pense encore à Alexander Abrahamsson.
Pourquoi n’y avait-il aucune trace de lui quand elles ont fouillé
l’appartement de Rebecca Abrahamsson ? Pas la moindre photo, aucun
élément laissant deviner l’existence d’un autre enfant ? Et Jack, pourquoi ne
l’a-t-il jamais mentionné ? Pour ne parler ni de Gunnar Billstam, le
psychiatre, ni de Mette, ou d’Ines Bodin.
Au rond-point, au moment de prendre la sortie vers l’hôpital, elle change
brusquement d’avis, et se dirige vers Mylingen.
L’énorme immeuble est plongé dans le noir, et les seules sources
lumineuses y sont la lampe frontale et les vêtements réfléchissants orange
d’un homme aux cheveux longs. Il se déplace dans une des allées partant de
l’entrée du bâtiment, un souffleur de feuilles mortes à la main. Il est dans
son monde, avec sa lourde machine. Ses mouvements lui donnent une
apparence de robot.
Elle descend de voiture. Elle utilise la lampe de son portable pour éclairer
le chemin jusqu’au quatrième étage. Elle reste un instant à regarder la porte
des Abrahamsson, entourée de rubans de police. Une femme avec un
déambulateur la dépasse sans la regarder. Elle entend les sons d’une
querelle entre deux ou trois personnes lui parvenir de l’étage d’en dessous.
L’écho de leurs voix rebondit sur les murs de béton.
Elle inspire profondément en espérant que cela va chasser la brume dans
son cerveau. Elle aperçoit son reflet dans le miroir accroché à la porte de
l’appartement. On dirait que les contours de son visage sont indécis, et ses
cernes noirs lui font penser à des peintures de guerre. Elle se dit qu’elle a
déjà enfreint pas mal de règles.
Quand elle sort sa carte de crédit pour essayer d’entrer par effraction, cela
lui donne mauvaise conscience. Cependant, elle se rend compte que la
dernière personne à quitter les lieux a simplement claqué la porte sans la verrouiller. Il n’y a qu’à appuyer sur la poignée et à écarter le ruban pour
s’y introduire.
L’appartement sent le renfermé. À l’aide de la lampe de son portable, elle
commence à ouvrir les placards et les tiroirs avec précaution.
Il y a forcément quelque chose, se dit-elle. Un jeu de clés, un vêtement, ou
un objet personnel lié à Alexander Abrahamsson.
Elle fouille parmi les écharpes d’hiver roulées en boule et les paires de
gants dans les corbeilles en osier de l’entrée. Elle regarde les bottes et les
paires de souliers rangées le long du mur. Elle trébuche presque sur un long
skate-board qui dépasse de sous un tabouret. Elle s’enfonce ensuite un peu
plus dans l’appartement, tout en feuilletant des journaux et des pochettes
plastique pleines de factures. Elle soulève les tasses dans les placards de la
cuisine, passe la main dans un bol rempli de vieilles pièces et de clés sans
étiquette.
Plus elle explore, plus elle réfléchit. Elle se rappelle tout ce qu’on lui a dit
sur Jack, sa fragilité, qu’il aurait vécu une sorte de traumatisme dans son
enfance. Est-ce que cela a un lien avec Alexander ? Était-ce un grand frère
violent ? Ou au contraire Jack le protège-t-il parce qu’il lui serait arrivé
quelque chose ?
Elle inspecte les tiroirs du bureau et l’armoire de la chambre de Rebecca,
sans résultat. Ensuite, elle s’arrête : elle croit avoir entendu un bruit dans le
salon, mais quand elle s’y rend, il n’y a rien.
Elle revoit Jack devant elle, qui se pelotonne sous les coups de Benjamin,
pendant que Mette hurle. Elle jette un coup d’œil à son téléphone, même si
elle sait que personne n’a appelé ni envoyé de message. Personne, et
toujours aucune nouvelle des services sociaux.
Dans la chambre de Jack, on a emporté la plupart des objets pour les
analyser. Il ne reste que quelques livres, en haut de l’étagère, et des posters
sur les murs. Elle prend quelques livres et décroche une carte, qu’elle roule.
La pièce a l’air dévastée : seul le sommier du lit est encore là, les rideaux
sont délavés et la porte de l’armoire où Jack se cachait a été dégondée et
adossée au mur.
Dans le salon, elle reste un instant immobile à réfléchir, se demandant si
elle a oublié de regarder quelque part.
Le plancher grince dans le couloir. À la lumière de son portable, elle
aperçoit une silhouette. Elle fait un pas en avant et entend le bruit de la
créature qui recule.
— Bonjour, dit-elle doucement. Je suis de la police.
Tout à coup, la lampe de son portable s’éteint. L’ombre se fond dans
l’obscurité du mur. Quelqu’un est là, debout, à l’observer. Ça pourrait être
un voisin qui l’aurait entendue. Le problème, c’est qu’à Mylingen personne
n’aurait l’idée d’aller voir. C’est peut-être un voleur, se dit-elle ensuite, qui
ne l’aurait pas vue entrer.
Elle sort son arme.
À côté du mur, la silhouette s’est penchée en avant, comme si elle voulait
se mettre à quatre pattes.
— Alexander ? demande-t-elle sans réfléchir.
Silence.
Elle rassemble tout son courage afin de franchir les derniers mètres. Elle
entend un faible son, puis elle marche sur quelque chose qui se dérobe sous
ses pieds. Elle tombe de tout son poids. La douleur lui remonte jusque dans
le dos et l’arrière du crâne. Elle entend alors des pas rapides, puis la porte
qui claque. Quand elle réussit à se remettre debout pour aller l’ouvrir,
Mylingen est à nouveau sombre et désert.
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