La fille renard
Chapitre 12
E ir est remplie d’adrénaline quand elle descend de voiture en compagnie de Bernard. La carrière ressemble à une grande plaie ouverte. Sur le rebord de la falaise, il y a deux experts grelottants et un plongeur avec son
matériel. Tous rassemblent leurs affaires, qu’ils transportent ensuite vers
leurs véhicules.
Eir attend que Bernard la rattrape. Il est en train d’essayer d’allumer une
cigarette. Elle regarde autour d’elle en repensant au jour où ils étaient dans
la salle d’enquête et visionnaient la vidéo ; voir Mia Askar se couper les
veines, se vider de son sang, sans résister. Elle a laissé toute vie s’écouler de
son corps, s’offrant à la mort.
Puis Eir se remémore la première fois où elle est venue ici, pour
rencontrer Sanna. Même s’il y a eu de petits accrochages entre elles, elles
étaient au moins tombées d’accord sur un élément ce jour-là : quelque chose
ne tourne pas rond, avec la mort de Mia Askar.
La voilà de retour, sans Sanna, mais avec un Bernard récalcitrant. Si
Sanna avait raison, s’ils retrouvent le masque de Mia Askar et qu’il s’agit
bien de celui du tableau dans la villa des Roos, alors il faudra aussi enquêter
sur le suicide de la jeune fille.
— Tu sais, je n’ai jamais pu parler à la mère, en fin de compte, lui avoue
Bernard, interrompant ses pensées.
— Qu’est-ce que tu insinues ?
— Sanna m’a demandé de montrer à la mère, Lara Askar, une photo du
tableau avec les enfants, celui où il y a la petite fille et son masque de
renard. Elle voulait voir comment Lara réagirait, et ce qu’elle pourrait nous
en dire.
— Mais tu ne l’as pas fait ?
— Je l’ai appelée, mais pas de réponse. Et après, il y a eu l’affaire avec
Rebecca Abrahamsson et son fils et…
La peau de Bernard ressemble à de la cire, tant il a l’air fatigué. Il tire une
longue bouffée sur sa cigarette.
— Viens, lui répond simplement Eir, en se dirigeant vers les experts et le
plongeur.
Un des agents croise son regard. C’est la femme qui était présente chez
Marie-Louise Roos. Elle les salue de la tête. Ensuite, elle fait un pas en
arrière et tend le bras pour leur désigner un objet sur sa droite.
— C’est un masque, en tout cas, déclare-t-elle.
Eir serre les mâchoires.
Derrière elle, elle entend Bernard inspirer bruyamment.
— Merde alors, murmure-t-il.
Un visage de renard les contemple depuis une bâche en plastique étendue
sur le sol. Il est déformé et cassé par endroits. Il lui manque une joue. Son
grand sourire menaçant s’en trouve encore plus effrayant. Un bout de ficelle
est accroché à un des trous situés sur son front, et quelque chose de noir, un
élastique sans doute, en dépasse. Quelques longs cheveux roux sont encore
pris dedans. Le masque a l’air grotesque, mauvais et grossier. Ils devinent
immédiatement que c’est celui de Mia Askar.
— C’est en plâtre, leur apprend la jeune experte. Mais il a été modelé sur
une sorte de plastique dur. C’est pour ça qu’il a résisté à l’eau aussi
longtemps.
Bernard tend son portable à Eir.
— Voilà la photo du tableau que Sanna m’a envoyée.
Les enfants avec leurs masques d’animaux sont alignés en rang. Certains d’entre eux ont le regard fixé sur le sol. Un garçon a les mains croisées sur
ses jambes serrées, comme s’il avait besoin d’aller faire pipi. Eir plisse des
yeux pour mieux voir la fille avec le masque de renard. La petite regarde
quelque chose qui se situe en dehors du tableau. Elle agrandit la photo, puis
place son portable juste à côté du masque à leurs pieds. Les deux visages de
renard sont à présent côte à côte.
Quelques gouttes de pluie attirent leur regard vers les nuages noirs qui les
surplombent, sauf celui d’Eir.
— On peut remballer, et vous finirez chez Sudden ? demande l’experte.
— Attends une seconde, répond Eir. Elle ajuste plusieurs fois la taille de la
photo. Elle essaie de trouver le format adéquat pour pouvoir comparer le
masque sur son portable avec celui qui gît au sol. Ils sont semblables, cela
ne fait aucun doute, mais elle n’arrive pas à voir s’il s’agit d’un seul et
même objet.
— Qu’est-ce que tu en penses ? fait Bernard. On les laisse ranger, et on
finira tout ça à l’intérieur ?
Eir lève une main pour lui demander le silence. Elle commence par les
yeux du masque. Les proportions sont les mêmes, et les deux paires d’yeux
allongés ont les mêmes contours noirs. Elle continue avec les joues et le
museau. Là aussi, ils sont identiques, mais il y a tout de même quelque
chose qui dénote dans l’ensemble. Elle observe à nouveau les yeux. C’est là
qu’elle comprend ce qui ne va pas : le renard du tableau a des lignes
orangées sous les yeux, comme des rides d’expression. Le masque qui leur
fait face, par terre, n’en a pas.
— On peut peut-être continuer chez Sudden, non ? insiste Bernard.
— Non, on peut pas, crache Eir.
Entêtée, elle s’accroupit au sol. Son regard balaie le visage rusé, avec sa
bouche ouverte en un sourire béant et sa mâchoire inférieure. On y a peint
quelques dents pointues. Elle jette ensuite un coup d’œil au renard du
tableau. Il a exactement les mêmes dents. Puis elle les aperçoit, les légères
traces orange sous les yeux, comme si le masque riait. L’eau les a à moitié
effacées, mais elles sont toujours là.
Sur une des tempes, il y a une minuscule signature. Elle est à peine lisible,
elle aussi, mais elle parvient à lire le nom qui y est inscrit : DORN. C’est la
même signature que celle du tableau, tracée avec des lettres angulaires,
comme si on les avait gravées au couteau. Ava Dorn.
— Tu vois ? dit-elle en se tournant vers Bernard.
Il hoche lentement la tête en abandonnant sa cigarette dans une flaque. Eir
compose le numéro de Sanna. Comme personne ne décroche, elle laisse un
message : « Tu avais raison pour Mia Askar. C’est elle, la fille-renard. »
Sanna est allongée dans son lit quand elle écoute le message d’Eir, et elle
ne parvient pas à ressentir le moindre sentiment de triomphe. Le soir
approche avec une lenteur éprouvante. Elle va devoir attendre encore un
peu avant d’avaler ses pilules, celles qui lui permettent de rencontrer Erik
dans son sommeil. Si elle les prend trop tôt, elle se réveille avant la fin de la
nuit.
Elle croise les bras sur sa poitrine et ferme les yeux. Elle revoit Mia Askar
s’approcher du rebord de l’eau, et ses vêtements tomber au sol. Elle
imagine le boa vert hirsute, le chapeau d’été couleur sable, et les énormes
lunettes de soleil colorées. Eir disait que Mia donnait l’impression de sortir
tout droit d’une autre époque. Elle avait raison.
Le chapeau et les lunettes de soleil ; tous les accessoires de la jeune fille
lui rappellent quelque chose…
Jodie Foster, se dit-elle subitement.
Jodie Foster, qui joue Iris dans Taxi Driver.
— Le collier qu’on a retrouvé au parc d’attractions, dit-elle dès qu’elle
tombe sur la messagerie d’Eir. Ça pourrait être celui de Mia. Tout ce que
Mia portait ce jour-là semblait sortir tout droit de Taxi Driver. Ses
vêtements, son chapeau, les lunettes de soleil… tout était comme un
hommage à Iris. Mets la main sur Lara Askar, montre-lui une photo du
collier qu’on a retrouvé, et demande-lui si c’était celui de Mia.
Elle repose le téléphone, ferme les yeux et essaie de se détendre. Derrière
ses paupières, elle voit déjà poindre la lumière jaune. Elle tente de rouvrir les yeux, pour rester encore éveillée un instant, mais son épuisement a
raison d’elle. Un bruit de voix qui murmurent semble s’élever du sol. Elle
entend un petit rire. Elle demeure allongée, complètement immobile. Puis
elle entend une voix d’enfant appeler sa mère, encore et encore. Elle se
redresse dans son lit. Les cris se transforment en un véritable appel à l’aide.
Elle se lève, et les hurlements se noient dans les crépitements des flammes
et dans des bruits de griffes.
— Viens, Jeannot Lapin, viens…
Elle le voit émerger de l’obscurité, son Erik chéri. Il porte un haut jaune et
un pantalon de pyjama vert, et il se déplace avec des mouvements saccadés.
À peine réveillé, il a les cheveux en bataille et porte encore la marque
laissée par le nez de son vieux nounours délavé sur une de ses joues. Il
court de plus en plus vite dans la pièce, à la recherche de quelque chose ou
de quelqu’un.
— Maman ? Maman ?
Sanna tend les bras vers lui, et il se retourne, mais ses yeux regardent dans
le vide, comme s’il ne pouvait pas la voir.
— Maman ? Il me poursuit… Maman ?
Et puis elle l’entend de nouveau.
— Viens, Jeannot Lapin, viens…
Erik commence à hurler, terrorisé.
— Va-t’en, sale poupée de chiffon !
L’alarme d’une voiture retentit, et elle se redresse soudainement sur son
lit. Quand elle voit de nouveau les murs gris et les vieux meubles de la vie
réelle l’entourer, elle tend la main pour attraper ses pilules. Elle en avale
trois, puis se laisse retomber sur son oreiller et ferme les yeux.
— J’arrive, murmure-t-elle avant de plonger dans le gouffre obscur.
— Alors, si cette fameuse artiste, Ava Dorn, a peint le tableau, puis
fabriqué le masque que portait Mia, elle devrait savoir quelque chose à son
sujet et peut-être même sur Marie-Louise ?
Eir et Bernard se tiennent dans l’escalier couleur crème qui mène à l’appartement de Lara Askar. Un vieux monsieur avec un déambulateur
attend à côté de l’ascenseur. Le bouton d’appel devient rouge, et on entend
le bruit de quelque chose de lourd, comme un meuble, que l’on essaierait
d’y faire entrer ou d’en sortir, quelques étages plus haut.
Bernard ingurgite un chewing-gum.
— Ava Dorn est décédée, annonce-t-il abruptement.
— C’est vrai.
— Alors, ne crois pas aux histoires à dormir debout qui courent sur l’île.
— Je n’y croyais pas.
— Parfait.
— Parfait.
Il mâchouille comme si ce n’était pas un, mais dix chewing-gums qu’il
avait dans la bouche, et Eir se dit qu’il ressemble à un flic de feuilleton
télévisé, avec son trench-coat, son pantalon de velours côtelé, et sa façon de
mâcher frénétiquement.
— Tu es déjà venue ici ? demande Bernard.
Eir hoche la tête en se rappelant l’expression de Lara Askar quand Sanna
et elle lui ont annoncé que la police avait retrouvé un corps dans la carrière,
et que c’était probablement celui de sa fille.
— Tu as pu joindre Sanna ? demande-t-il encore.
— Elle ne répond pas, et elle n’a pas rappelé.
— Cette enquête ne me dit rien de bon, et en plus on approche de la
date…, commente-t-il.
Eir appuie plusieurs fois de suite sur le bouton de l’ascenseur, avec
énervement.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Erik.
— Et… ?
— Sanna avait un fils. Il…
— Je sais, le coupe Eir.
— C’est son anniversaire, demain. Ou plutôt, ça le serait si…
— C’est pour ça qu’elle est tellement fêlée, alors ?
— Elle disparaît parfois. C’est sa façon d’y faire face. Il faudra t’y
habituer.
Le bouton de l’ascenseur s’éteint et Eir lui donne un coup de poing.
Le visage de Lara Askar est totalement vide, cette fois, comme si elle
avait pris une douche de plusieurs heures, et frotté sa peau jusqu’à en faire
disparaître toute impureté. Et toute trace de vie. Ses vêtements ont été
repassés et elle a soigneusement plié le col de chemise qui dépasse de sous
son pull. Même ses ongles sont entretenus : ils ont tous été coupés
exactement à la même longueur, et ils ont été limés avec soin. Eir enfourne
ses mains dans les poches de son blouson.
Bernard tend une main à Lara, mais cette dernière ne la serre pas. Elle a
presque un mouvement de recul, comme pour éviter tout contact.
— Bonjour, articule-t-elle d’une voix croassante.
Eir échange un regard avec Bernard. Il fait déjà nuit dehors. Ils la suivent
jusqu’à la cuisine. Elle a été peinte en gris clair, elle est bien entretenue, elle
aussi, et elle sent le citron. Il y a une photo de bébé sur la porte du frigo. Ça
doit être Mia, mais ça pourrait être n’importe quel nourrisson, avec ses
mains potelées et son grand sourire. La photo a été prise quelque part à la
campagne.
Lara passe un coup sur la table de la cuisine, alors que celle-ci étincelle
déjà. Eir présente à nouveau ses condoléances pour la mort de Mia. Ils
s’assoient ensuite et expliquent à Lara qu’ils doivent lui poser quelques
questions. Cette dernière est en train de jouer avec les feuilles flétries d’une
plante en pot, sur la fenêtre. Leurs bouts desséchés se délitent entre ses
doigts.
— Mon entreprise a coulé, elle aussi, leur annonce-t-elle brusquement. Je
faisais du ménage. Mais c’est fini. Tout est mort.
Bernard pose doucement la photo du tableau avec les enfants masqués
devant elle.
— C’est quoi ? demande-t-elle, sans montrer aucun signe de surprise
devant l’image.
— Nous pensons que la fille avec le masque de renard, c’est Mia, lui
apprend Bernard. Vous avez déjà vu ce tableau avant ?
Lara secoue la tête.
— Où l’avez-vous déniché, ce tableau ? Et pourquoi pensez-vous qu’il
s’agit de Mia ? C’est juste une peinture, non ?
Eir cherche une photo du masque de renard retrouvé dans l’eau de la
carrière. L’image est mauvaise, mais on voit quand même parfaitement qu’il
s’agit d’un masque.
— Et ça, vous l’avez déjà vu ?
Le visage de Lara se contracte, et elle hoche lentement la tête.
— Oui, mais je ne me souviens plus où. Pourquoi me posez-vous toutes
ces questions ?
Bernard et Eir se regardent encore une fois.
— Mia portait ce masque quand elle…, commence Eir.
— Vous avez une idée des raisons pour lesquelles Mia voudrait porter ce
genre d’objet ? demande Bernard.
Lara rapproche la photo de ses yeux. Elle a l’air de se sentir mal. Eir a
l’impression qu’elle le reconnaît, mais qu’elle ne se souvient pas des
circonstances de leur rencontre.
— Il a été fabriqué par une artiste connue, Ava Dorn. C’est quelqu’un que
vous connaissez ou dont vous avez entendu parler ? demande-t-elle.
Lara a pâli et place ses mains sous ses jambes. Bernard se lève pour aller
lui chercher un verre d’eau, qu’il pose devant elle.
— Il pleut, dehors ? s’enquiert-elle.
— Non, il ne pleut plus, lui répond Eir. Pourquoi ?
— J’entends le bruit de la pluie.
Eir tend l’oreille. Tout est silencieux. Le regard de Lara se pose sur le mur
derrière Bernard.
— C’est encore ce bruit. Ça a commencé hier. Vous l’entendez ?
— Vous allez bien ? la questionne Eir doucement, avant de s’excuser
lorsqu’elle reçoit un SMS.
C’est Bernard qui lui a écrit, alors qu’il est assis juste à côté d’elle. Il lui propose de sortir faire un tour, pour le laisser parler à Lara seul à seul.
Elle demande où sont les toilettes. En traversant le salon, elle entend la
voix de son collègue derrière elle. Il parle du temps qu’il fait et
complimente Lara pour la propreté de sa cuisine. Eir s’arrête devant une
étagère pleine de livres sur l’éducation des enfants. Ils ont été écrits par des
pédopsychiatres ou des journalistes reconnus. Des thèmes récurrents
apparaissent : l’imagination et la réalité, le mensonge et la vérité. Comment
réagir quand un enfant n’arrive pas à faire la différence entre rêve et
réalité, ou en cas de mythomanie ? Les Tendances à la fabulation chez les
jeunes. Les Mensonges symptomatiques de problèmes d’éducation.
Juste après le salon, elle repère une chambre à coucher. Eir se faufile à
l’intérieur. Le lit est fait, même s’il n’y a pas de couvre-lit. Les seuls
vêtements visibles ont été soigneusement posés sur le dos d’une chaise en
bois. Les murs sont nus, dépourvus de tableaux, et d’un beige rosé agréable.
Un réveil orne la table de chevet. C’est un modèle qui utilise des tons
lumineux de plus en plus forts, au lieu d’une sonnerie. Au fond d’un verre
vide, elle voit les restes de quelque chose qui doit être un comprimé
effervescent. Il y a aussi deux crèmes hydratantes pour les mains : une de
nuit, antitaches, pour peaux sèches ; et l’autre, une crème de jour réparatrice
pour les contacts avec des produits irritants, des produits chimiques, ou des
agents dissolvants.
Eir pénètre ensuite dans ce qui doit être la chambre de Mia. C’est
extrêmement bien rangé et spartiate pour une chambre d’enfant ou d’ado.
C’est impersonnel. Ou alors, on vient de tout vider et de nettoyer à fond.
Elle ne sait pas trop quoi en penser. Il n’y a rien sur les murs ici non plus,
pas de tableaux ni de posters. Une petite étagère contient des livres d’école
et quelques dictionnaires, mais aussi un livre d’images sur les animaux
marins. Eir avait exactement le même quand elle était gosse. Elle sort
l’ouvrage sans réfléchir, et l’ouvre à la page sur les baleines, qu’elle
adorait quand elle était gamine. Mais le livre a été évidé, les pages ont été
découpées pour pouvoir y cacher un magazine pour ados.
C’est un magazine d’heroic fantasy, qui parle d’une hydre, une créature à huit têtes. Elle le feuillette rapidement entre le pouce et l’index. L’hydre
habite dans un marais, en compagnie d’autres animaux : un crabe géant et
un renard à deux pattes qui porte une muselière. Ils se battent tous contre ce
qui a l’air d’être une famille de centaures ennemis. Ces derniers essaient de
s’approprier la grotte de l’hydre par divers stratagèmes, grâce à leurs
manteaux magiques, qui leur donnent des super pouvoirs. En dernière page,
on découvre qu’ils ont tous été vaincus, et quand le renard vient leur
arracher leurs capes, devant l’entrée de la grotte, il leur arrache la chair en
même temps.
Eir frissonne et remet le magazine dans sa cachette, avant de reposer le
livre sur l’étagère. Son portable vibre : elle a un appel manqué et un
message de Sanna sur son répondeur. Après l’avoir écouté, elle recherche
l’image du collier sur son portable.
En retournant à la cuisine, elle entend le rire de Lara. Sa voix est plus
détendue qu’avant. Bernard et elle parlent de tout et de rien.
Quand elle entre, Bernard lui annonce, avec un sourire forcé :
— On était justement en train de dire que Lara connaissait Marie-Louise
Ross.
— Oui, elle s’est montrée gentille envers nous, ajoute Lara.
— Comment vous êtes-vous rencontrées ? demande Eir en s’appuyant
contre l’évier.
— Par le biais de mon entreprise, je devais leur faire le ménage. Ils étaient
très généreux, Frank et elle.
— Oui, on a cru comprendre ça, rétorque Eir. Qu’ils étaient vraiment très
généreux.
Lara regarde ses mains, et l’atmosphère change de nouveau.
— Vous faisiez le ménage chez eux, alors ? insiste Eir. Quand vous les
avez rencontrés, c’était dans leur villa ?
Soudain, les épaules de Lara sont secouées de violents tremblements. Elle
essaie de les rouler en arrière pour calmer ses spasmes, et Bernard lance un
regard d’avertissement à Eir, que cette dernière choisit d’ignorer.
— Excusez-moi, mais je me sens très fatiguée d’un coup…, articule Lara.
— Vous reconnaissez cet objet ? lui demande alors Eir, en montrant à Lara
la photo du collier avec les cœurs.
Les yeux de Lara se remplissent de larmes, et elle tend une main
tremblante vers l’image.
— Est-ce que Mia avait un collier comme ça ? insiste Eir.
Lara commence à pleurer, tout en acquiescant.
— Vous l’avez retrouvé dans l’eau de la carrière ? murmure-t-elle.
— Je crois qu’on va s’arrêter là pour l’instant, intervient Bernard en fixant
Eir avec insistance. Tu peux sortir faire chauffer le moteur, en attendant ?
Arrivée à la porte de la cuisine, Eir se rappelle quelque chose.
Elle se retourne pour regarder Lara.
— Il y a quelques jours, lorsque je suis venue vous voir avec ma collègue,
pour vous annoncer la mort de votre fille, vous avez dit : « Ça ne peut pas
être eux. » Que vouliez-vous dire ? On vous parlait de Mia, mais vous avez
réagi comme si plusieurs personnes étaient mortes.
Lara évite son regard.
— J’ai dit ça ?
— Oui. Vous avez dit : « Ça ne peut pas être eux. » Qu’entendiez-vous par
là ?
Lara bouge les lèvres comme si elle se murmurait quelque chose à elle-
même.
— Pardon ? fait Eir.
Sa question reste sans réponse.
— Je ne vous ai pas entendue.
Lara regarde fixement la table, lâche un soupir, puis devient toute rouge.
— Ce n’était pas une pute, murmure-t-elle, brusquement.
Bernard secoue la tête d’un air inquiet, tandis qu’Eir prend une profonde
inspiration avant de lancer :
— Je ne comprends pas ce que vous…
Lara garde le regard obstinément fixé sur la table, en déclarant :
— J’ai dit que ma fille n’était pas une pute, répète-t-elle d’une voix
sourde.
Eir songe aux quelques phrases qu’elles viennent d’échanger, en se
demandant si elle a énoncé quelque chose qui puisse pousser Lara à
répondre de la sorte, mais elle ne trouve rien. Elle n’a pas fait la moindre
allusion.
— Pardon, reprend-elle, je n’ai pas voulu dire que…
Lara lève les yeux vers elle.
— Je suis très fatiguée, lâche-t-elle.
Eir acquiesce. Bernard se lève de sa chaise et tend un verre d’eau à Lara.
Sa main tremble tellement que le verre tressaute quand elle le porte à ses
lèvres. Elle n’arrive même plus à avaler et l’eau s’écoule sur le côté de sa
bouche, sur son menton et ses vêtements. Elle s’essuie avec des gestes
désespérés, puis essaie d’enlever son pull. Il lui reste coincé autour de la
tête, et elle ne réussit pas à s’en débarrasser complètement. Elle commence
à tirer dessus de plus en plus fort, avec rage.
Et puis elle se met à crier. Ce sont les mêmes hurlements
incompréhensibles que lorsqu’elle a appris la nouvelle, pour sa fille. Cette
fois, cependant, elle est inconsolable, et on ressent aussi de la panique.
Eir sort de la pièce à reculons pendant que Bernard appelle une
ambulance. Les cris hystériques de Lara la suivent jusque dans la cage
d’escalier.
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