La fille renard

Maria Grund · Chapitre 14 sur 40

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La fille renard

Chapitre 12

 

 

E ir est remplie d’adrénaline quand elle descend de voiture en compagnie de Bernard. La carrière ressemble à une grande plaie ouverte. Sur le rebord de la falaise, il y a deux experts grelottants et un plongeur avec son

matériel. Tous rassemblent leurs affaires, qu’ils transportent ensuite vers

leurs véhicules.

Eir attend que Bernard la rattrape. Il est en train d’essayer d’allumer une

cigarette. Elle regarde autour d’elle en repensant au jour où ils étaient dans

la salle d’enquête et visionnaient la vidéo ; voir Mia Askar se couper les

veines, se vider de son sang, sans résister. Elle a laissé toute vie s’écouler de

son corps, s’offrant à la mort.

Puis Eir se remémore la première fois où elle est venue ici, pour

rencontrer Sanna. Même s’il y a eu de petits accrochages entre elles, elles

étaient au moins tombées d’accord sur un élément ce jour-là : quelque chose

ne tourne pas rond, avec la mort de Mia Askar.

La voilà de retour, sans Sanna, mais avec un Bernard récalcitrant. Si

Sanna avait raison, s’ils retrouvent le masque de Mia Askar et qu’il s’agit

bien de celui du tableau dans la villa des Roos, alors il faudra aussi enquêter

sur le suicide de la jeune fille.

— Tu sais, je n’ai jamais pu parler à la mère, en fin de compte, lui avoue

Bernard, interrompant ses pensées.

— Qu’est-ce que tu insinues ?

— Sanna m’a demandé de montrer à la mère, Lara Askar, une photo du

tableau avec les enfants, celui où il y a la petite fille et son masque de

renard. Elle voulait voir comment Lara réagirait, et ce qu’elle pourrait nous

en dire.

— Mais tu ne l’as pas fait ?

— Je l’ai appelée, mais pas de réponse. Et après, il y a eu l’affaire avec

Rebecca Abrahamsson et son fils et…

La peau de Bernard ressemble à de la cire, tant il a l’air fatigué. Il tire une

longue bouffée sur sa cigarette.

— Viens, lui répond simplement Eir, en se dirigeant vers les experts et le

plongeur.

Un des agents croise son regard. C’est la femme qui était présente chez

Marie-Louise Roos. Elle les salue de la tête. Ensuite, elle fait un pas en

arrière et tend le bras pour leur désigner un objet sur sa droite.

— C’est un masque, en tout cas, déclare-t-elle.

Eir serre les mâchoires.

Derrière elle, elle entend Bernard inspirer bruyamment.

— Merde alors, murmure-t-il.

Un visage de renard les contemple depuis une bâche en plastique étendue

sur le sol. Il est déformé et cassé par endroits. Il lui manque une joue. Son

grand sourire menaçant s’en trouve encore plus effrayant. Un bout de ficelle

est accroché à un des trous situés sur son front, et quelque chose de noir, un

élastique sans doute, en dépasse. Quelques longs cheveux roux sont encore

pris dedans. Le masque a l’air grotesque, mauvais et grossier. Ils devinent

immédiatement que c’est celui de Mia Askar.

— C’est en plâtre, leur apprend la jeune experte. Mais il a été modelé sur

une sorte de plastique dur. C’est pour ça qu’il a résisté à l’eau aussi

longtemps.

Bernard tend son portable à Eir.

— Voilà la photo du tableau que Sanna m’a envoyée.

Les enfants avec leurs masques d’animaux sont alignés en rang. Certains d’entre eux ont le regard fixé sur le sol. Un garçon a les mains croisées sur

ses jambes serrées, comme s’il avait besoin d’aller faire pipi. Eir plisse des

yeux pour mieux voir la fille avec le masque de renard. La petite regarde

quelque chose qui se situe en dehors du tableau. Elle agrandit la photo, puis

place son portable juste à côté du masque à leurs pieds. Les deux visages de

renard sont à présent côte à côte.

Quelques gouttes de pluie attirent leur regard vers les nuages noirs qui les

surplombent, sauf celui d’Eir.

— On peut remballer, et vous finirez chez Sudden ? demande l’experte.

— Attends une seconde, répond Eir. Elle ajuste plusieurs fois la taille de la

photo. Elle essaie de trouver le format adéquat pour pouvoir comparer le

masque sur son portable avec celui qui gît au sol. Ils sont semblables, cela

ne fait aucun doute, mais elle n’arrive pas à voir s’il s’agit d’un seul et

même objet.

— Qu’est-ce que tu en penses ? fait Bernard. On les laisse ranger, et on

finira tout ça à l’intérieur ?

Eir lève une main pour lui demander le silence. Elle commence par les

yeux du masque. Les proportions sont les mêmes, et les deux paires d’yeux

allongés ont les mêmes contours noirs. Elle continue avec les joues et le

museau. Là aussi, ils sont identiques, mais il y a tout de même quelque

chose qui dénote dans l’ensemble. Elle observe à nouveau les yeux. C’est là

qu’elle comprend ce qui ne va pas : le renard du tableau a des lignes

orangées sous les yeux, comme des rides d’expression. Le masque qui leur

fait face, par terre, n’en a pas.

— On peut peut-être continuer chez Sudden, non ? insiste Bernard.

— Non, on peut pas, crache Eir.

Entêtée, elle s’accroupit au sol. Son regard balaie le visage rusé, avec sa

bouche ouverte en un sourire béant et sa mâchoire inférieure. On y a peint

quelques dents pointues. Elle jette ensuite un coup d’œil au renard du

tableau. Il a exactement les mêmes dents. Puis elle les aperçoit, les légères

traces orange sous les yeux, comme si le masque riait. L’eau les a à moitié

effacées, mais elles sont toujours là.

Sur une des tempes, il y a une minuscule signature. Elle est à peine lisible,

elle aussi, mais elle parvient à lire le nom qui y est inscrit : DORN. C’est la

même signature que celle du tableau, tracée avec des lettres angulaires,

comme si on les avait gravées au couteau. Ava Dorn.

— Tu vois ? dit-elle en se tournant vers Bernard.

Il hoche lentement la tête en abandonnant sa cigarette dans une flaque. Eir

compose le numéro de Sanna. Comme personne ne décroche, elle laisse un

message : « Tu avais raison pour Mia Askar. C’est elle, la fille-renard. »

 

Sanna est allongée dans son lit quand elle écoute le message d’Eir, et elle

ne parvient pas à ressentir le moindre sentiment de triomphe. Le soir

approche avec une lenteur éprouvante. Elle va devoir attendre encore un

peu avant d’avaler ses pilules, celles qui lui permettent de rencontrer Erik

dans son sommeil. Si elle les prend trop tôt, elle se réveille avant la fin de la

nuit.

Elle croise les bras sur sa poitrine et ferme les yeux. Elle revoit Mia Askar

s’approcher du rebord de l’eau, et ses vêtements tomber au sol. Elle

imagine le boa vert hirsute, le chapeau d’été couleur sable, et les énormes

lunettes de soleil colorées. Eir disait que Mia donnait l’impression de sortir

tout droit d’une autre époque. Elle avait raison.

Le chapeau et les lunettes de soleil ; tous les accessoires de la jeune fille

lui rappellent quelque chose…

Jodie Foster, se dit-elle subitement.

Jodie Foster, qui joue Iris dans Taxi Driver.

— Le collier qu’on a retrouvé au parc d’attractions, dit-elle dès qu’elle

tombe sur la messagerie d’Eir. Ça pourrait être celui de Mia. Tout ce que

Mia portait ce jour-là semblait sortir tout droit de Taxi Driver. Ses

vêtements, son chapeau, les lunettes de soleil… tout était comme un

hommage à Iris. Mets la main sur Lara Askar, montre-lui une photo du

collier qu’on a retrouvé, et demande-lui si c’était celui de Mia.

Elle repose le téléphone, ferme les yeux et essaie de se détendre. Derrière

ses paupières, elle voit déjà poindre la lumière jaune. Elle tente de rouvrir les yeux, pour rester encore éveillée un instant, mais son épuisement a

raison d’elle. Un bruit de voix qui murmurent semble s’élever du sol. Elle

entend un petit rire. Elle demeure allongée, complètement immobile. Puis

elle entend une voix d’enfant appeler sa mère, encore et encore. Elle se

redresse dans son lit. Les cris se transforment en un véritable appel à l’aide.

Elle se lève, et les hurlements se noient dans les crépitements des flammes

et dans des bruits de griffes.

— Viens, Jeannot Lapin, viens…

Elle le voit émerger de l’obscurité, son Erik chéri. Il porte un haut jaune et

un pantalon de pyjama vert, et il se déplace avec des mouvements saccadés.

À peine réveillé, il a les cheveux en bataille et porte encore la marque

laissée par le nez de son vieux nounours délavé sur une de ses joues. Il

court de plus en plus vite dans la pièce, à la recherche de quelque chose ou

de quelqu’un.

— Maman ? Maman ?

Sanna tend les bras vers lui, et il se retourne, mais ses yeux regardent dans

le vide, comme s’il ne pouvait pas la voir.

— Maman ? Il me poursuit… Maman ?

Et puis elle l’entend de nouveau.

— Viens, Jeannot Lapin, viens…

Erik commence à hurler, terrorisé.

— Va-t’en, sale poupée de chiffon !

L’alarme d’une voiture retentit, et elle se redresse soudainement sur son

lit. Quand elle voit de nouveau les murs gris et les vieux meubles de la vie

réelle l’entourer, elle tend la main pour attraper ses pilules. Elle en avale

trois, puis se laisse retomber sur son oreiller et ferme les yeux.

— J’arrive, murmure-t-elle avant de plonger dans le gouffre obscur.

 

— Alors, si cette fameuse artiste, Ava Dorn, a peint le tableau, puis

fabriqué le masque que portait Mia, elle devrait savoir quelque chose à son

sujet et peut-être même sur Marie-Louise ?

Eir et Bernard se tiennent dans l’escalier couleur crème qui mène à l’appartement de Lara Askar. Un vieux monsieur avec un déambulateur

attend à côté de l’ascenseur. Le bouton d’appel devient rouge, et on entend

le bruit de quelque chose de lourd, comme un meuble, que l’on essaierait

d’y faire entrer ou d’en sortir, quelques étages plus haut.

Bernard ingurgite un chewing-gum.

— Ava Dorn est décédée, annonce-t-il abruptement.

— C’est vrai.

— Alors, ne crois pas aux histoires à dormir debout qui courent sur l’île.

— Je n’y croyais pas.

— Parfait.

— Parfait.

Il mâchouille comme si ce n’était pas un, mais dix chewing-gums qu’il

avait dans la bouche, et Eir se dit qu’il ressemble à un flic de feuilleton

télévisé, avec son trench-coat, son pantalon de velours côtelé, et sa façon de

mâcher frénétiquement.

— Tu es déjà venue ici ? demande Bernard.

Eir hoche la tête en se rappelant l’expression de Lara Askar quand Sanna

et elle lui ont annoncé que la police avait retrouvé un corps dans la carrière,

et que c’était probablement celui de sa fille.

— Tu as pu joindre Sanna ? demande-t-il encore.

— Elle ne répond pas, et elle n’a pas rappelé.

— Cette enquête ne me dit rien de bon, et en plus on approche de la

date…, commente-t-il.

Eir appuie plusieurs fois de suite sur le bouton de l’ascenseur, avec

énervement.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Erik.

— Et… ?

— Sanna avait un fils. Il…

— Je sais, le coupe Eir.

— C’est son anniversaire, demain. Ou plutôt, ça le serait si…

— C’est pour ça qu’elle est tellement fêlée, alors ?

— Elle disparaît parfois. C’est sa façon d’y faire face. Il faudra t’y

habituer.

Le bouton de l’ascenseur s’éteint et Eir lui donne un coup de poing.

 

Le visage de Lara Askar est totalement vide, cette fois, comme si elle

avait pris une douche de plusieurs heures, et frotté sa peau jusqu’à en faire

disparaître toute impureté. Et toute trace de vie. Ses vêtements ont été

repassés et elle a soigneusement plié le col de chemise qui dépasse de sous

son pull. Même ses ongles sont entretenus : ils ont tous été coupés

exactement à la même longueur, et ils ont été limés avec soin. Eir enfourne

ses mains dans les poches de son blouson.

Bernard tend une main à Lara, mais cette dernière ne la serre pas. Elle a

presque un mouvement de recul, comme pour éviter tout contact.

— Bonjour, articule-t-elle d’une voix croassante.

Eir échange un regard avec Bernard. Il fait déjà nuit dehors. Ils la suivent

jusqu’à la cuisine. Elle a été peinte en gris clair, elle est bien entretenue, elle

aussi, et elle sent le citron. Il y a une photo de bébé sur la porte du frigo. Ça

doit être Mia, mais ça pourrait être n’importe quel nourrisson, avec ses

mains potelées et son grand sourire. La photo a été prise quelque part à la

campagne.

Lara passe un coup sur la table de la cuisine, alors que celle-ci étincelle

déjà. Eir présente à nouveau ses condoléances pour la mort de Mia. Ils

s’assoient ensuite et expliquent à Lara qu’ils doivent lui poser quelques

questions. Cette dernière est en train de jouer avec les feuilles flétries d’une

plante en pot, sur la fenêtre. Leurs bouts desséchés se délitent entre ses

doigts.

— Mon entreprise a coulé, elle aussi, leur annonce-t-elle brusquement. Je

faisais du ménage. Mais c’est fini. Tout est mort.

Bernard pose doucement la photo du tableau avec les enfants masqués

devant elle.

— C’est quoi ? demande-t-elle, sans montrer aucun signe de surprise

devant l’image.

— Nous pensons que la fille avec le masque de renard, c’est Mia, lui

apprend Bernard. Vous avez déjà vu ce tableau avant ?

Lara secoue la tête.

— Où l’avez-vous déniché, ce tableau ? Et pourquoi pensez-vous qu’il

s’agit de Mia ? C’est juste une peinture, non ?

Eir cherche une photo du masque de renard retrouvé dans l’eau de la

carrière. L’image est mauvaise, mais on voit quand même parfaitement qu’il

s’agit d’un masque.

— Et ça, vous l’avez déjà vu ?

Le visage de Lara se contracte, et elle hoche lentement la tête.

— Oui, mais je ne me souviens plus où. Pourquoi me posez-vous toutes

ces questions ?

Bernard et Eir se regardent encore une fois.

— Mia portait ce masque quand elle…, commence Eir.

— Vous avez une idée des raisons pour lesquelles Mia voudrait porter ce

genre d’objet ? demande Bernard.

Lara rapproche la photo de ses yeux. Elle a l’air de se sentir mal. Eir a

l’impression qu’elle le reconnaît, mais qu’elle ne se souvient pas des

circonstances de leur rencontre.

— Il a été fabriqué par une artiste connue, Ava Dorn. C’est quelqu’un que

vous connaissez ou dont vous avez entendu parler ? demande-t-elle.

Lara a pâli et place ses mains sous ses jambes. Bernard se lève pour aller

lui chercher un verre d’eau, qu’il pose devant elle.

— Il pleut, dehors ? s’enquiert-elle.

— Non, il ne pleut plus, lui répond Eir. Pourquoi ?

— J’entends le bruit de la pluie.

Eir tend l’oreille. Tout est silencieux. Le regard de Lara se pose sur le mur

derrière Bernard.

— C’est encore ce bruit. Ça a commencé hier. Vous l’entendez ?

— Vous allez bien ? la questionne Eir doucement, avant de s’excuser

lorsqu’elle reçoit un SMS.

C’est Bernard qui lui a écrit, alors qu’il est assis juste à côté d’elle. Il lui propose de sortir faire un tour, pour le laisser parler à Lara seul à seul.

Elle demande où sont les toilettes. En traversant le salon, elle entend la

voix de son collègue derrière elle. Il parle du temps qu’il fait et

complimente Lara pour la propreté de sa cuisine. Eir s’arrête devant une

étagère pleine de livres sur l’éducation des enfants. Ils ont été écrits par des

pédopsychiatres ou des journalistes reconnus. Des thèmes récurrents

apparaissent : l’imagination et la réalité, le mensonge et la vérité. Comment

réagir quand un enfant n’arrive pas à faire la différence entre rêve et

réalité, ou en cas de mythomanie ? Les Tendances à la fabulation chez les

jeunes. Les Mensonges symptomatiques de problèmes d’éducation.

Juste après le salon, elle repère une chambre à coucher. Eir se faufile à

l’intérieur. Le lit est fait, même s’il n’y a pas de couvre-lit. Les seuls

vêtements visibles ont été soigneusement posés sur le dos d’une chaise en

bois. Les murs sont nus, dépourvus de tableaux, et d’un beige rosé agréable.

Un réveil orne la table de chevet. C’est un modèle qui utilise des tons

lumineux de plus en plus forts, au lieu d’une sonnerie. Au fond d’un verre

vide, elle voit les restes de quelque chose qui doit être un comprimé

effervescent. Il y a aussi deux crèmes hydratantes pour les mains : une de

nuit, antitaches, pour peaux sèches ; et l’autre, une crème de jour réparatrice

pour les contacts avec des produits irritants, des produits chimiques, ou des

agents dissolvants.

Eir pénètre ensuite dans ce qui doit être la chambre de Mia. C’est

extrêmement bien rangé et spartiate pour une chambre d’enfant ou d’ado.

C’est impersonnel. Ou alors, on vient de tout vider et de nettoyer à fond.

Elle ne sait pas trop quoi en penser. Il n’y a rien sur les murs ici non plus,

pas de tableaux ni de posters. Une petite étagère contient des livres d’école

et quelques dictionnaires, mais aussi un livre d’images sur les animaux

marins. Eir avait exactement le même quand elle était gosse. Elle sort

l’ouvrage sans réfléchir, et l’ouvre à la page sur les baleines, qu’elle

adorait quand elle était gamine. Mais le livre a été évidé, les pages ont été

découpées pour pouvoir y cacher un magazine pour ados.

C’est un magazine d’heroic fantasy, qui parle d’une hydre, une créature à huit têtes. Elle le feuillette rapidement entre le pouce et l’index. L’hydre

habite dans un marais, en compagnie d’autres animaux : un crabe géant et

un renard à deux pattes qui porte une muselière. Ils se battent tous contre ce

qui a l’air d’être une famille de centaures ennemis. Ces derniers essaient de

s’approprier la grotte de l’hydre par divers stratagèmes, grâce à leurs

manteaux magiques, qui leur donnent des super pouvoirs. En dernière page,

on découvre qu’ils ont tous été vaincus, et quand le renard vient leur

arracher leurs capes, devant l’entrée de la grotte, il leur arrache la chair en

même temps.

Eir frissonne et remet le magazine dans sa cachette, avant de reposer le

livre sur l’étagère. Son portable vibre : elle a un appel manqué et un

message de Sanna sur son répondeur. Après l’avoir écouté, elle recherche

l’image du collier sur son portable.

En retournant à la cuisine, elle entend le rire de Lara. Sa voix est plus

détendue qu’avant. Bernard et elle parlent de tout et de rien.

Quand elle entre, Bernard lui annonce, avec un sourire forcé :

— On était justement en train de dire que Lara connaissait Marie-Louise

Ross.

— Oui, elle s’est montrée gentille envers nous, ajoute Lara.

— Comment vous êtes-vous rencontrées ? demande Eir en s’appuyant

contre l’évier.

— Par le biais de mon entreprise, je devais leur faire le ménage. Ils étaient

très généreux, Frank et elle.

— Oui, on a cru comprendre ça, rétorque Eir. Qu’ils étaient vraiment très

généreux.

Lara regarde ses mains, et l’atmosphère change de nouveau.

— Vous faisiez le ménage chez eux, alors ? insiste Eir. Quand vous les

avez rencontrés, c’était dans leur villa ?

Soudain, les épaules de Lara sont secouées de violents tremblements. Elle

essaie de les rouler en arrière pour calmer ses spasmes, et Bernard lance un

regard d’avertissement à Eir, que cette dernière choisit d’ignorer.

— Excusez-moi, mais je me sens très fatiguée d’un coup…, articule Lara.

— Vous reconnaissez cet objet ? lui demande alors Eir, en montrant à Lara

la photo du collier avec les cœurs.

Les yeux de Lara se remplissent de larmes, et elle tend une main

tremblante vers l’image.

— Est-ce que Mia avait un collier comme ça ? insiste Eir.

Lara commence à pleurer, tout en acquiescant.

— Vous l’avez retrouvé dans l’eau de la carrière ? murmure-t-elle.

— Je crois qu’on va s’arrêter là pour l’instant, intervient Bernard en fixant

Eir avec insistance. Tu peux sortir faire chauffer le moteur, en attendant ?

Arrivée à la porte de la cuisine, Eir se rappelle quelque chose.

Elle se retourne pour regarder Lara.

— Il y a quelques jours, lorsque je suis venue vous voir avec ma collègue,

pour vous annoncer la mort de votre fille, vous avez dit : « Ça ne peut pas

être eux. » Que vouliez-vous dire ? On vous parlait de Mia, mais vous avez

réagi comme si plusieurs personnes étaient mortes.

Lara évite son regard.

— J’ai dit ça ?

— Oui. Vous avez dit : « Ça ne peut pas être eux. » Qu’entendiez-vous par

là ?

Lara bouge les lèvres comme si elle se murmurait quelque chose à elle-

même.

— Pardon ? fait Eir.

Sa question reste sans réponse.

— Je ne vous ai pas entendue.

Lara regarde fixement la table, lâche un soupir, puis devient toute rouge.

— Ce n’était pas une pute, murmure-t-elle, brusquement.

Bernard secoue la tête d’un air inquiet, tandis qu’Eir prend une profonde

inspiration avant de lancer :

— Je ne comprends pas ce que vous…

Lara garde le regard obstinément fixé sur la table, en déclarant :

— J’ai dit que ma fille n’était pas une pute, répète-t-elle d’une voix

sourde.

Eir songe aux quelques phrases qu’elles viennent d’échanger, en se

demandant si elle a énoncé quelque chose qui puisse pousser Lara à

répondre de la sorte, mais elle ne trouve rien. Elle n’a pas fait la moindre

allusion.

— Pardon, reprend-elle, je n’ai pas voulu dire que…

Lara lève les yeux vers elle.

— Je suis très fatiguée, lâche-t-elle.

 

Eir acquiesce. Bernard se lève de sa chaise et tend un verre d’eau à Lara.

Sa main tremble tellement que le verre tressaute quand elle le porte à ses

lèvres. Elle n’arrive même plus à avaler et l’eau s’écoule sur le côté de sa

bouche, sur son menton et ses vêtements. Elle s’essuie avec des gestes

désespérés, puis essaie d’enlever son pull. Il lui reste coincé autour de la

tête, et elle ne réussit pas à s’en débarrasser complètement. Elle commence

à tirer dessus de plus en plus fort, avec rage.

Et puis elle se met à crier. Ce sont les mêmes hurlements

incompréhensibles que lorsqu’elle a appris la nouvelle, pour sa fille. Cette

fois, cependant, elle est inconsolable, et on ressent aussi de la panique.

Eir sort de la pièce à reculons pendant que Bernard appelle une

ambulance. Les cris hystériques de Lara la suivent jusque dans la cage

d’escalier.

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