La fille renard
Chapitre 17
G unnar Billstam habite dans un lieu sans prétention. C’est une maison mitoyenne près de l’hippodrome. Eir traverse, passe devant un four où rôtit un gigot et une table sur laquelle trône un cubi de
vin. Il l’invite ensuite à s’installer devant son énorme bureau vide.
Gunnar est petit et carré. Ses cheveux emmêlés ressemblent à un nid
d’oiseau abandonné, si desséché qu’il aurait pris des teintes d’un gris
morne.
Il enlève ses lunettes.
— Alors, commence-t-il. Rebecca Abrahamsson ? Je sais que vous avez
reçu mes notes et qu’une enquête criminelle est en cours, mais j’ai des
invités qui ne vont plus trop tarder, alors…
— Son dossier est vraiment difficile à lire.
— C’était une de mes patients les plus complexes à traiter.
— C’est-à-dire ?
— Son cas était sérieux. Je m’en suis occupé très longtemps.
— Est-ce que Rebecca vous aurait parlé de quelqu’un qui l’aurait
menacée ?
— Elle avait souvent l’impression d’être suivie.
— Mais elle n’a jamais fait référence à quelqu’un en particulier ? Elle n’a
nommé ou décrit personne ?
— Non. C’étaient des personnages de contes. Quand elle était au plus mal,
elle croyait que ces personnages et ces animaux sortaient des livres pour se
promener dans son appartement la nuit.
— Elle lisait beaucoup ?
— Oui, principalement pendant ses périodes plus stables. Tout ce qui lui
tombait sous la main. Mais je me demande si elle comprenait tout.
— Est-ce que vous avez évoqué Le Paradis perdu de Milton au cours de
vos séances ?
— Je ne m’en souviens plus.
Les pièces du puzzle de la vie de Rebecca s’emboîtent progressivement
ensemble. C’était une femme malade, irrationnelle, qui s’échappait dans les
livres pour fuir ses peurs. Et à présent, Jack est plongé dans le chaos qu’elle
a laissé derrière elle.
— Vous avez rencontré récemment son fils, Jack Abrahamsson.
Gunnar Billstam acquiesce.
— Nous pensons qu’il a vu le meurtrier de Rebecca. Mais il ne veut pas
nous parler ; ou plutôt, il veut parler à l’une d’entre nous, mais elle n’est pas
disponible.
— Ah.
— Pourquoi selon vous ?
— Je ne sais pas…
— Si vous pouviez me donner un conseil sur comment procéder…
— Que voulez-vous dire ?
— Nous avons vraiment besoin de lui parler et comme je vous l’ai dit, la
personne en question ne peut pas. Alors si vous pouviez m’aider…
— Un garçon qui vient de perdre sa mère dans de telles circonstances est
extrêmement fragile.
Intérieurement, Eir agonit Le Chêne d’injures. Elle est vraiment la plus
mal placée de leur équipe pour parler avec Gunnar Billstam. C’est sur ses
épaules que repose la responsabilité de l’entretien avec Jack, elle qui est
particulièrement nulle en matière de diplomatie et de négociations.
— Nous avons vraiment besoin de votre aide pour pouvoir parler à Jack, insiste-t-elle, avec autant de délicatesse que possible.
— Je ne sais pas comment expliquer les choses de façon à ce que vous
compreniez…, s’interrompt un court instant Billstam avant de la regarder
dans les yeux. Jack est extrêmement fragile, pas seulement parce qu’il vient
de perdre sa mère. Il a accumulé beaucoup d’angoisses, probablement
depuis sa plus tendre enfance. Sa bulle protectrice est très fine, et c’est la
seule chose qui l’empêche de complètement se refermer sur lui-même.
Essayer de le convaincre de faire quelque chose contre sa volonté, ce serait
un abus qui…
La voix de Billstam se teinte de mélancolie avant de s’éteindre.
— Et si ça nous aide à retrouver le meurtrier de sa mère ?
Billstam ne répond rien.
— Vous n’allez même pas y réfléchir ? ajoute Eir. Alors que son
intervention pourrait sauver des vies ?
— La vie de qui ? Et pourquoi est-ce que leur vie serait plus importante
que la sienne ?
Eir se dit qu’il y a quelque chose d’étrange chez Billstam, en dehors de la
question de Jack. Il n’est pas du tout comme elle se l’était imaginé, peureux
et hésitant. Il est plutôt entêté et sûr de lui. Elle ne réussit pas à mettre le
doigt sur ce qui la tracasse, mais quelque chose ne colle pas avec l’image
qu’elle s’en était faite en lisant ses notes.
— C’est marrant que vous disiez ça, commente Eir.
— Quoi donc ?
— Quelles vies seraient plus importantes que celle de Jack ? Quand on
pense à ce que vous lui avez fait…
— Pardon ?
— J’ai lu votre rapport sur Rebecca. Il est très différent de votre dossier.
On pourrait presque croire que vous vouliez continuer à traiter Rebecca.
C’est pour ça que vous avez minimisé la gravité de son état ?
Eir attend un instant, avant de se lancer de nouveau :
— Je devrais peut-être vous dénoncer pour la manière dont vous avez géré
la situation.
Elle l’entend prendre une grande inspiration. Elle a conscience qu’elle
vient juste de le menacer, et que les choses pourraient rapidement tourner au
vinaigre.
Billstam réfléchit. Il intègre lentement ses paroles.
— Vous êtes comme moi, finit-il par répondre. Vous croyez que vous avez
une sorte de mission à accomplir. Alors qu’en réalité, vous ne songez qu’à
votre enquête.
Eir se sent mal : elle pense à Jack, et elle sait que Billstam a raison.
— Tenez, dit-elle en lui tendant le téléphone avec le numéro de Sanna. Je
ne suis pas comme vous. Vous ne convaincrez pas Jack de faire quoi que ce
soit, mais vous allez répéter mot pour mot tout ce que vous m’avez dit pour
que Sanna l’entende. C’est elle qu’il veut voir. Dites-lui qu’elle doit
accepter.
Durant les instants qui suivent, Billstam résume l’état de Jack sur le
répondeur de Sanna. Vers la fin, lorsqu’il marmonne quelques mots sur son
intégrité de médecin, il a presque l’air soulagé et même libéré.
— Je vous demande de partir, maintenant, dit-il en rendant son portable à
Eir.
Il sourit, mais son regard la traverse sans la voir.
— Pas de problème, répond Eir. Et après, je vais vous dénoncer pour ce
que vous avez imposé à cet enfant, espèce de malade.
De retour au commissariat, elle trouve Sanna assise à son bureau, situé en
face du sien.
— J’ai parlé à l’avocat commis d’office de Jack, déclare- t-elle en levant
les yeux sur Eir. Un psy des services pédopsychiatriques qui le connaît déjà
va nous rejoindre aussi. Et Mette Lind est en route avec Jack.
— Pardon ? Un samedi ?
— Oui.
— L’interrogatoire va avoir lieu ici, au commissariat ?
— Le centre pour mineurs est en rénovation, on ne peut pas s’y installer.
Nos techniciens s’occupent du son et de l’image afin que l’enquêteur pour mineurs et le procureur, Leif, puissent assister à tout depuis la pièce d’à
côté. Ils garderont le contact avec moi pendant notre échange.
— D’accord, répond Eir en esquissant un sourire.
— Je serais revenue pour voir Jack, même si tu n’avais pas obligé ce
psychiatre à m’appeler, lui apprend Sanna. Mais chapeau.
— C’est un enfoiré, répond Eir en s’étirant. J’ai déposé une plainte au
comité chargé de la protection des patients avant de venir, et je vais suivre
l’affaire jusqu’à ce qu’il ait l’inspection de la santé publique sur le dos.
— Le psychiatre ? Il t’a fait quelque chose ?
— Non, mais il a caché l’état de Rebecca. Jack n’aurait pas dû rester avec
elle, si tu veux mon avis.
— D’accord, je vais lire son dossier, déclare Sanna.
— Alors, tu reprends la direction de l’enquête, maintenant ? demande Eir
sans la regarder.
— Je suppose, répond Sanna en s’approchant de son bureau et en s’y
appuyant. Pardon de ne pas avoir répondu au téléphone, mais j’avais besoin
de temps.
— On est en train de vivre un cauchemar, dit brusquement la voix du
Chêne derrière elles. On vient de recevoir un appel au sujet de Frank.
— Frank ? Qui a téléphoné ?
— Un mec qui possède une épicerie de quartier. Il a quelque chose à nous
montrer. Eir, tu y vas.
— Mais Jack Abrahamsson va bientôt être là, proteste Eir. J’aimerais
pouvoir écouter l’entretien avec les autres.
— Non. Tu vas au magasin.
Les portes de l’ascenseur en face de l’accueil s’ouvrent, et Mette en sort,
Jack sur ses talons.
— On n’a pas pu trouver de portraitiste aussi rapidement, annonce Le
Chêne.
— Jack peut dessiner, il est doué, rétorque Sanna. Il y avait des dessins à
Mylingen. Ils étaient détaillés, réalistes. On peut lui demander d’essayer de
nous dessiner ce qu’il a vu, si c’est le cas.
Le Chêne acquiesce.
— Bien. Mais on se concentre d’abord sur le signalement. Avant qu’il ne
fatigue. On n’aura peut-être qu’une seule chance.
Jack est déjà assis à la table de la grande salle d’interrogatoire quand
Sanna arrive. Il regarde fixement le plafond jusqu’à ce qu’elle s’installe.
Dès lors, il braque les yeux sur elle.
— Bonjour, Jack, commence-t-elle.
Il hoche la tête et baisse les yeux.
— Tu veux quelque chose ? Un Coca, un chocolat chaud ?
Il refuse d’un mouvement tout en fixant la caméra, installée dans un coin
de la salle. Il tripote le bloc-notes devant lui, puis écrit : On peut pas
l’éteindre ?
Sanna fait non de la tête.
— Comment te sens-tu ? lui demande-t-elle.
Jack hausse les épaules.
— Je veux que tu saches que mes collègues et moi, on est vraiment
désolés de ce qui s’est passé. Je sais que tu es encore sous le choc, c’est
normal, mais on a vraiment besoin de te parler. C’est urgent. Alors nous te
sommes très reconnaissants d’être venu aujourd’hui.
Il la regarde. Ses yeux sont brillants, leur contour rouge et gonflé laisse
deviner qu’il pleure en secret.
— On fera une pause dès que tu le souhaites, d’accord ? Tu auras juste à
nous faire signe.
Il hoche la tête.
— Voilà comment on va procéder : je vais te poser des questions, et tu
décideras d’y répondre ou non, mais sache que plus tu nous donneras de
détails, plus nous aurons de chances de retrouver celui qui a fait du mal à ta
maman. Ça, c’est mon travail à moi. Je te demande juste de l’aide.
Il acquiesce encore, mais continue à lorgner la caméra du coin de l’œil.
— Et pour terminer, je veux te rappeler que tu es en sécurité ici. Rien de
ce que tu pourras nous dire ne quittera ces murs. Personne, en dehors de mon équipe et moi, n’entendra notre conversation. Tu les as déjà rencontrés,
et ils sont dans la pièce d’à côté, en train de nous regarder.
Il la contemple, le visage inexpressif. Sanna tripote sa petite oreillette.
L’enquêtrice pour mineurs, une femme très douce à la poignée de main
ferme, la lui a confiée ; elle lui a aussi donné plus de consignes qu’elle ne
peut s’en rappeler. Elle est consciente que tout le monde – l’enquêtrice, le
psy des services pédopsychiatriques, le procureur et l’avocat commis
d’office – est en train d’observer chacun de ses gestes et d’écouter chaque
mot prononcé.
— On y va ? demande-t-elle. Est-ce que tu préfères écrire sur ton portable
ou sur du papier ?
Jack attrape son crayon et rapproche le bloc-notes.
Sanna s’appuie sur ses avant-bras.
— As-tu envie de me raconter quelque chose sur ta mère ?
Il hausse les épaules.
— J’ai cru comprendre qu’elle n’allait pas toujours très bien.
Sanna entend l’enquêtrice s’éclaircir la gorge dans l’oreillette, mais Jack
acquiesce.
— Comment c’était, pour toi ?
Il hausse à nouveau les épaules.
— Elle allait mal ?
Il baisse les yeux.
— Vous avez reçu de l’aide de quelqu’un ? Des services sociaux ?
Nouveau haussement d’épaules.
— De quelqu’un d’autre ?
Il secoue la tête. Sanna réfléchit à la prochaine étape.
— Bien, finit-elle par énoncer. C’est peut-être une question difficile pour
toi, mais te souviens-tu de mardi soir, quand tu es rentré à la maison ?
Elle ne lit toujours aucune expression sur son visage, et il ne répond rien.
— Est-ce que tu te rappelles où vous étiez, ta maman et toi, mardi soir ?
Il cligne des yeux, mais il continue de l’observer sans parler.
— Jack, je ne veux pas te brusquer, mais est-ce que tu pourrais essayer de nous répondre ? Est-ce qu’il y avait quelqu’un d’autre chez vous ?
Il regarde le mur derrière elle, puis ses mains, avant de hocher la tête,
presque imperceptiblement. Sa fragilité la touche. Il a les épaules baissées
et la tête penchée en avant. Elle continue à le regarder pendant qu’elle
digère la dure réalité : Jack a probablement vu le meurtrier de Rebecca.
— Qui était là ? reprend-elle doucement.
Sa main commence à trembler, tellement fort qu’il a du mal à poser le
crayon sur le papier. Sanna pose délicatement sa main sur la sienne. Il
commence à pleurer. Dans l’oreillette, elle entend l’enquêtrice la mettre en
garde que le moment est peut-être venu de faire une pause. Sanna serre
calmement la main de Jack avant de la relâcher.
— Tout va bien, le rassure-t-elle. Tu es en sécurité, ici. Personne ne peut
te faire de mal.
Jack s’essuie le visage de la main en reniflant, puis il écrit : Je suis
fatigué.
— Je comprends. Mais est-ce que tu pourrais faire un effort, seulement
pour cette fois, et nous donner simplement un nom ? Ou bien, un signe,
quelque chose que tu aurais vu avant de te cacher ? C’était un homme ou
une femme ? Grand ou petit ? Les cheveux foncés ou clairs ? Un tatouage
ou autre chose que tu aurais remarqué ?
Elle reçoit un nouvel avertissement, on lui demande de mettre fin à la
discussion avant que quelqu’un d’autre ne soit obligé d’intervenir. Elle lève
une main pour signifier à la caméra qu’elle a besoin de cinq minutes de
plus. On lui donne le feu vert de mauvaise grâce.
Jack a l’air perdu, comme s’il se retrouvait brusquement en zone
dangereuse.
— Tu voudrais nous dessiner quelque chose, n’importe quoi ?
Il hésite, puis il commence à esquisser des traits. C’est un visage, comme
une image reflétée dans l’eau, qui deviendrait de plus en plus nette. Il est
blanc et rond. Les yeux sont énormes, et rappellent ceux des chevreuils. Ce
sont les traits de Rebecca. Ses joues sont léchées par des flammes. Sanna
contemple le dessin en attendant que Jack repose son crayon.
— C’est ta maman ?
Il fixe à nouveau ses mains.
— Moi aussi, j’ai perdu quelqu’un que j’aimais, révèle- t-elle en se
frottant le bras droit inconsciemment, si fort que son mouvement semble
presque hystérique. Je sais que ça fait mal.
Ils restent assis en silence un moment. Sanna attend que sa respiration se
calme.
— Qu’est-ce que tu as vu mardi soir, Jack ?
L’enquêtrice toussote et l’avertit une nouvelle fois qu’il sera bientôt temps
de terminer.
— Qu’est-ce que tu as vu ? répète Sanna.
Jack pose les mains sur la table, paumes tournées vers le ciel. C’est le
geste que faisait Erik quand il voulait qu’elle le réconforte. Elle se penche
lentement en avant et pose ses mains sur celles de Jack. Il semble se
détendre un peu. Soudain, elle a l’impression de perdre toute notion du
temps. Jack est à peine plus jeune qu’Erik, s’il était encore là aujourd’hui.
L’espace d’un instant, elle a l’impression de tenir les mains de son fils dans
les siennes.
Ensuite, elle aperçoit sa montre. C’est un vieux modèle assez volumineux
en plastique ou en caoutchouc noir. Il la porte vers l’intérieur, avec le
cadran sous le poignet. Peut-être qu’elle est trop grande pour lui et qu’elle
s’est retournée. Ce n’est pas cela qui la fait réagir, mais plutôt ce que cet
objet lui évoque.
Erik avait une vieille Casio du même genre avec laquelle il jouait. Il
l’avait trouvée sur le parking du supermarché et l’avait ramenée à la maison
en douce, bien que l’écran soit cassé.
— Si tu pouvais juste essayer, Jack, une dernière fois, de te rappeler ?
insiste-t-elle en se redressant.
Il serre ses mains décharnées, et ses larmes recommencent à couler.
— D’accord, tu veux faire une pause ?
Il reste immobile à essuyer ses larmes, l’une après l’autre. Ensuite, il ferme les yeux et saisit le bloc-notes à l’aveuglette, avant de commencer à
dessiner quelque chose. Ce sont les contours de deux yeux.
Quelqu’un frappe à la porte. Bernard passe la tête à l’intérieur.
— Le Chêne a besoin de toi dans son bureau. Immédiatement.
Elle s’énerve et lui indique que Jack est en train de dessiner quelque
chose, mais Bernard l’ignore superbement.
— Immédiatement, répète-t-il.
Sanna claque la porte derrière elle avec violence pour exprimer sa
frustration. Le Chêne est assis derrière son bureau, l’air grave. Son portable
est posé sur le bureau, avec le haut-parleur.
Elle pose ses mains sur la table avec force et se penche en avant pour le
regarder.
— J’étais en pleine conversation avec Jack, et il venait juste de
commencer à dessiner un…
— Silence, la rabroue Le Chêne. On n’a peut-être plus besoin de son aide.
— Que veux-tu dire ? Qui est au téléphone ?
— Eir, répond Le Chêne.
Leif Liljegren entre dans la pièce. Il lève un sourcil en apercevant Sanna,
puis salue Le Chêne de la tête avant de se laisser tomber sur une chaise.
Le Chêne se penche vers son portable.
— Tu peux y aller.
— Je me trouve devant la boutique de quartier, annonce Eir. Ils ont été
cambriolés il y a un mois.
— Et alors ? demande Sanna sur un ton frustré.
— Un passant a entendu du bruit et filmé ce qui se passait avec son
portable.
Le Chêne ouvre le MMS qu’Eir lui a envoyé et clique sur la vidéo. C’est
une boutique de quartier juste au-delà de la muraille. Le soleil brille sur le
tissu vert des marquises, qui est assorti à la façade, nouvellement repeinte.
Des géraniums aux couleurs vives ont été disposés avec soin dans des pots
et des bacs à fleurs. Tout est silencieux et immoblile.
— Zut, s’exclame Le Chêne, en appuyant sur le volume du portable.
On entend brusquement des sons s’échapper du haut-parleur : des objets
qui s’entrechoquent et un bruit sourd régulier, puis les cris d’une femme qui
supplie qu’on laisse la vie sauve à son frère. Un brusque silence. Un objet
lourd qui tombe, un enfant qui pleure, une voix d’homme qui lui hurle de la
fermer, et enfin à nouveau le silence.
La porte de la boutique s’ouvre d’un coup, et un homme d’une vingtaine
d’années en sort, un sac serré sur sa poitrine. Il part en courant en direction
de la muraille. Un autre fait son apparition dans l’encadrement de la porte.
Il est plus âgé, maigre, et il a les jambes arquées. Il sort de la boutique d’un
air un peu méfiant, puis il attire l’attention des passants en criant et en
gesticulant. Il ne leur faut qu’un court instant avant de rattrapper le voleur
et de le jeter au sol. La personne qui était en train de filmer les rejoint. Le
second homme lève les yeux vers la caméra, l’air d’exulter. Il est encore en
train d’haleter sous l’effort, et son regard ne cesse de passer de la caméra à
la rue située un peu plus loin.
— Frank, constate Sanna, le souffle court.
— Il est parti, après, explique Eir, mais les propriétaires de la boutique ont
gardé la vidéo pour pouvoir le remercier, s’il revenait un jour. Quand nous
avons publié l’avis de recherche, ils ont reconnu sa photo dans le journal.
Ils ont été étonnés qu’on le dise handicapé.
Le portable de Leif Liljegren sonne, et, tout en se dépêchant de sortir de la
pièce, il leur intime l’ordre d’agir immédiatement.
Le Chêne s’éclaircit la gorge et fixe Sanna des yeux.
— Frank Roos, lui dit-il. Il faut le retrouver. Tout de suite.
Sanna secoue la tête.
— Mais, et le mobile, alors ? Pourquoi est-ce qu’il…
Le Chêne l’interrompt.
— J’ai passé en revue les ventes de livres les plus prisés de Marie-Louise
hier, lui apprend-il. Ce n’étaient pas n’importe lesquels. Elle gagnait ses
plus grosses sommes sur la revente de textes sacrés très anciens.
Sanna se souvient de la bibliothèque à la villa. Il y avait des bibles et des livres de psaumes sur les étagères.
— Vous m’avez raconté que Frank a vu une apparition sur la falaise,
continue Le Chêne, qu’il avait cru voir la Vierge, non ? Il est profondément
épris de tout ce qui est religieux. Ça vous paraîtrait tiré par les cheveux
qu’il veuille punir la personne qui achète et revend la parole de Dieu ?
— Mais… et Rebecca, alors ? proteste Sanna. Pourquoi la tuer ?
Le Chêne soupire.
— On sait qu’il y a un lien entre Marie-Louise et Rebecca, à cause de
l’argent. On se penchera sur la question une fois qu’on l’aura attrapé.
OceanofPDF.com