La fille renard

Maria Grund · Chapitre 26 sur 40

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La fille renard

Chapitre 24

 

E lles pénètrent dans le garage en titubant, Eir peine à faire tenir Sanna debout. Elle s’effondre sur son lit de camp et se débat avec la couverture, sans forces, comme une poupée de son. Lorsqu’elle essaie

d’attraper ses pilules, Eir les lui arrache des mains. Elle en a déjà avalé

pendant le trajet.

— Essaie de dormir maintenant, sans prendre davantage de cette merde,

lui dit-elle.

Sanna ferme les yeux. Eir la couvre avec la couverture, puis regarde

autour d’elle. La lumière est mauvaise. Sur une chaise, il y a une pile

d’enveloppes encore cachetées. Sur un portant, des pantalons noirs et des

bottes sont alignées à côté d’une poubelle où gisent des T-shirts juste portés.

Au-dessus du lit, le plafond en pente est recouvert de graffitis. Eir

déchiffre quelques notes, des spéculations et des milliers de questions sur

l’affaire de l’incendie. C’est un méli-mélo bleu-noir de mots, de phrases et

de questions jetés pêle-mêle.

Sanna se retourne dans le lit, on dirait qu’elle est en train de

cauchemarder. Eir hésite, puis elle pose les pilules à côté du bras de la

dormeuse. Elle s’assied un instant sur le bord du lit, lui caresse la jambe et

s’en va.

Une heure plus tard, Eir se hisse sur le ponton et s’écroule, épuisée. Elle

demeure allongée sur la petite plage de la ville, à laisser le vent lui sécher la

peau.

Un bruit métallique se fait entendre, comme si quelqu’un avait trébuché

sur un énorme tonneau dans le port. Tout est immobile, les fenêtres de la

piscine sont éteintes. Elle est tellement fatiguée qu’elle se sent presque mal.

Elle entend un rire. Un groupe de jeunes hommes est attroupé à côté de ses

affaires et la regarde avec curiosité. Elle est consciente d’être nue, mais elle

ne se cache pas pour autant. Elle marche tranquillement vers eux.

Quand elle parvient à leur hauteur, les hommes ont reculé d’un pas. L’un

d’entre eux murmure quelque chose, et un autre le pousse du coude.

Elle a vraiment été irresponsable de ne pas avoir déposé son arme au

commissariat. Puis un des hommes s’avance vers elle. Il est grand et musclé

avec une barbe épaisse et des cheveux rasés sur les côtés. Son regard

s’attarde sur ses seins, avant de descendre entre ses jambes.

— Ça va ? lui demande-t-il. On s’est inquiétés pour toi, putain. On s’est

dit qu’on allait appeler les flics, puis on a vu ton portefeuille, et on s’est

rendu compte que tu en es un.

— Vous pouvez partir, maintenant, lui dit Eir, avec calme.

Elle attrape ses affaires, et regarde discrètement dans son blouson. Son

arme est toujours là, elle sent une vague de soulagement la submerger. Elle

renfile ses vêtements avec hâte, mais en mettant ses chaussures, elle perd

l’équilibre, et de l’eau de mer s’écoule de son nez. Un des hommes la

rattrape par le bras.

— Tu es sûre que tout va bien ?

C’est le mec avec la barbe. Il ricane.

— Merci, lui dit Eir, en dégageant son bras et en finissant de lacer ses

chaussures. Je vais me débrouiller toute seule.

En s’éloignant, elle a la tête qui tourne. D’habitude, après avoir poussé

son corps au maximum, elle a une montée d’adrénaline, mais cette fois-ci,

elle ressent de la panique. Elle a froid. Elle enfile sa capuche et presse sa

marche.

En quittant le port, elle a l’impression d’entendre des pas qui la suivent.

Elle se retourne, mais ne voit personne. Elle continue d’avancer au milieu

de la chaussée, là où c’est le plus éclairé. Elle sort son portable pour appeler

Cecilia. Elle tombe sur sa messagerie, puis elle remet maladroitement

le téléphone au fond de sa poche pour ne pas risquer de le perdre.

Elle sent une main lourde lui tomber sur l’épaule. Elle se retourne : c’est

le barbu.

— Je me suis dit que j’allais te suivre jusque chez toi, pour qu’il ne

t’arrive rien en route…

Elle est transie, et l’expression de frustration qu’elle lit dans ses yeux ne la

rend que trop consciente de sa vulnérabilité.

— Eh ? fait-il en se rapprochant.

— Non…

Un bruit étouffé émerge de l’ombre. Elle a à peine le temps de se dire

qu’ils sont plusieurs qu’elle sent l’un d’entre eux se placer dans son dos. Il

lui enserre le cou avec son bras. Elle essaie de se dégager, mais il la traîne

sur un parking. Elle a la sensation qu’il va la tuer. Elle tente vainement de

se dégager, mais à chaque mouvement, elle craint d’étouffer.

Sur le parking, il la cloue par terre, et lui enserre le cou de la main et

ouvre sa braguette avec l’autre.

Il se penche vers son visage. Il sent la bière. Quand il se colle à elle, sa

barbe lui pique la joue. Sa voix est tendue et agressive.

— Mets-toi à genoux, et suce-moi jusqu’à ce que je te dise d’arrêter.

Sinon je t’éclate la tête. Compris ?

La terreur la paralyse, comme si elle était anesthésiée, mais parfaitement

consciente de ce qui se passe.

Il l’attrape violemment par les cheveux et fait un pas en arrière pour lui

laisser de la place. Lorsqu’il la pousse, il se produit quelque chose. Ses

genoux heurtent le sol et elle ferme les yeux, elle voit la scène. C’est

comme si le sol tremblait, et que les ondes de choc se propageaient dans

tout son corps. L’adrénaline envahit son cœur, puis toute sa poitrine.

— Allez, halète-t-il.

Elle se penche vers lui, obéissante, et se tortille pour lui montrer qu’il lui

faut plus de place. Il relâche un peu sa prise sur ses cheveux, et lui penche

la nuque en arrière. Au lieu d’ouvrir la bouche, elle propulse sa tête en

avant, et lui met un coup en plein dans l’entrejambe.

Il hurle, et la lâche pour attraper ses testicules. La seconde d’après, Eir

s’est remise debout, et elle le projette au sol.

Elle sort son arme, l’attrape par les cheveux et lui presse le canon sur la

bouche. En tremblant, il laisse l’objet métallique franchir ses lèvres. Eir

pousse jusqu’à atteindre le fond de sa gorge. Il a un réflexe nauséeux, et elle

enlève la sécurité.

Elle le regarde droit dans les yeux. Ses genoux lui font mal, comme s’ils

avaient été écorchés. Elle recule d’un pas, retire l’arme et le frappe au

visage avec.

 

À la maison, le salon est plongé dans le silence et les ténèbres. En

l’apercevant, Sixten saute du canapé pour aller se frotter tendrement contre

ses jambes.

Cecilia a laissé un mot sur la table basse. Elle est partie. Eir n’a pas le

courage de le lire jusqu’au bout. Elle sait ce que cela signifie : dans

quelques jours, elle se demandera si sa sœur est toujours vivante ; si elle gît

quelque part dans un parking souterrain ou une chambre d’hôtel bon

marché.

Elle a l’impression qu’elle va vomir. Sixten la regarde d’un air

interrogateur quand elle referme la porte de la salle de bains. Elle actionne

la douche, puis retire son haut. Elle se regarde dans le miroir. Son débardeur

blanc pend, détrempé par l’eau de mer et la sueur.

Elle enlève le reste de ses vêtements et entre dans la douche. Elle laisse

l’eau couler sur sa nuque et son dos avant de pousser la température au

maximum.

L’air se remplit de vapeur. Elle ferme les yeux et la laisse l’envelopper.

Sixten fait des allers-retours anxieux devant la porte.

Eir tâtonne le long du mur avant de se laisser tomber par terre. Accroupie, elle ne retient pas ses larmes. L’eau les emporte.

Brusquement, Cecilia entre dans la pièce, sac de sport sur l’épaule. Elle

est blanche comme un linge. Elle montre son téléphone à Eir et met sur

haut-parleur. Toute la scène a été enregistrée sur sa boîte vocale depuis

l’instant où Eir a glissé son portable dans sa poche. La scène retentit à

nouveau dans leur salle de bains.

Cecilia laisse tomber son sac par terre. Elle entre dans la douche tout

habillée et se laisse choir à côté de sa sœur, la protégeant de l’eau brûlante

en l’entourant de ses bras.

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