La fille renard
Chapitre 24
E lles pénètrent dans le garage en titubant, Eir peine à faire tenir Sanna debout. Elle s’effondre sur son lit de camp et se débat avec la couverture, sans forces, comme une poupée de son. Lorsqu’elle essaie
d’attraper ses pilules, Eir les lui arrache des mains. Elle en a déjà avalé
pendant le trajet.
— Essaie de dormir maintenant, sans prendre davantage de cette merde,
lui dit-elle.
Sanna ferme les yeux. Eir la couvre avec la couverture, puis regarde
autour d’elle. La lumière est mauvaise. Sur une chaise, il y a une pile
d’enveloppes encore cachetées. Sur un portant, des pantalons noirs et des
bottes sont alignées à côté d’une poubelle où gisent des T-shirts juste portés.
Au-dessus du lit, le plafond en pente est recouvert de graffitis. Eir
déchiffre quelques notes, des spéculations et des milliers de questions sur
l’affaire de l’incendie. C’est un méli-mélo bleu-noir de mots, de phrases et
de questions jetés pêle-mêle.
Sanna se retourne dans le lit, on dirait qu’elle est en train de
cauchemarder. Eir hésite, puis elle pose les pilules à côté du bras de la
dormeuse. Elle s’assied un instant sur le bord du lit, lui caresse la jambe et
s’en va.
Une heure plus tard, Eir se hisse sur le ponton et s’écroule, épuisée. Elle
demeure allongée sur la petite plage de la ville, à laisser le vent lui sécher la
peau.
Un bruit métallique se fait entendre, comme si quelqu’un avait trébuché
sur un énorme tonneau dans le port. Tout est immobile, les fenêtres de la
piscine sont éteintes. Elle est tellement fatiguée qu’elle se sent presque mal.
Elle entend un rire. Un groupe de jeunes hommes est attroupé à côté de ses
affaires et la regarde avec curiosité. Elle est consciente d’être nue, mais elle
ne se cache pas pour autant. Elle marche tranquillement vers eux.
Quand elle parvient à leur hauteur, les hommes ont reculé d’un pas. L’un
d’entre eux murmure quelque chose, et un autre le pousse du coude.
Elle a vraiment été irresponsable de ne pas avoir déposé son arme au
commissariat. Puis un des hommes s’avance vers elle. Il est grand et musclé
avec une barbe épaisse et des cheveux rasés sur les côtés. Son regard
s’attarde sur ses seins, avant de descendre entre ses jambes.
— Ça va ? lui demande-t-il. On s’est inquiétés pour toi, putain. On s’est
dit qu’on allait appeler les flics, puis on a vu ton portefeuille, et on s’est
rendu compte que tu en es un.
— Vous pouvez partir, maintenant, lui dit Eir, avec calme.
Elle attrape ses affaires, et regarde discrètement dans son blouson. Son
arme est toujours là, elle sent une vague de soulagement la submerger. Elle
renfile ses vêtements avec hâte, mais en mettant ses chaussures, elle perd
l’équilibre, et de l’eau de mer s’écoule de son nez. Un des hommes la
rattrape par le bras.
— Tu es sûre que tout va bien ?
C’est le mec avec la barbe. Il ricane.
— Merci, lui dit Eir, en dégageant son bras et en finissant de lacer ses
chaussures. Je vais me débrouiller toute seule.
En s’éloignant, elle a la tête qui tourne. D’habitude, après avoir poussé
son corps au maximum, elle a une montée d’adrénaline, mais cette fois-ci,
elle ressent de la panique. Elle a froid. Elle enfile sa capuche et presse sa
marche.
En quittant le port, elle a l’impression d’entendre des pas qui la suivent.
Elle se retourne, mais ne voit personne. Elle continue d’avancer au milieu
de la chaussée, là où c’est le plus éclairé. Elle sort son portable pour appeler
Cecilia. Elle tombe sur sa messagerie, puis elle remet maladroitement
le téléphone au fond de sa poche pour ne pas risquer de le perdre.
Elle sent une main lourde lui tomber sur l’épaule. Elle se retourne : c’est
le barbu.
— Je me suis dit que j’allais te suivre jusque chez toi, pour qu’il ne
t’arrive rien en route…
Elle est transie, et l’expression de frustration qu’elle lit dans ses yeux ne la
rend que trop consciente de sa vulnérabilité.
— Eh ? fait-il en se rapprochant.
— Non…
Un bruit étouffé émerge de l’ombre. Elle a à peine le temps de se dire
qu’ils sont plusieurs qu’elle sent l’un d’entre eux se placer dans son dos. Il
lui enserre le cou avec son bras. Elle essaie de se dégager, mais il la traîne
sur un parking. Elle a la sensation qu’il va la tuer. Elle tente vainement de
se dégager, mais à chaque mouvement, elle craint d’étouffer.
Sur le parking, il la cloue par terre, et lui enserre le cou de la main et
ouvre sa braguette avec l’autre.
Il se penche vers son visage. Il sent la bière. Quand il se colle à elle, sa
barbe lui pique la joue. Sa voix est tendue et agressive.
— Mets-toi à genoux, et suce-moi jusqu’à ce que je te dise d’arrêter.
Sinon je t’éclate la tête. Compris ?
La terreur la paralyse, comme si elle était anesthésiée, mais parfaitement
consciente de ce qui se passe.
Il l’attrape violemment par les cheveux et fait un pas en arrière pour lui
laisser de la place. Lorsqu’il la pousse, il se produit quelque chose. Ses
genoux heurtent le sol et elle ferme les yeux, elle voit la scène. C’est
comme si le sol tremblait, et que les ondes de choc se propageaient dans
tout son corps. L’adrénaline envahit son cœur, puis toute sa poitrine.
— Allez, halète-t-il.
Elle se penche vers lui, obéissante, et se tortille pour lui montrer qu’il lui
faut plus de place. Il relâche un peu sa prise sur ses cheveux, et lui penche
la nuque en arrière. Au lieu d’ouvrir la bouche, elle propulse sa tête en
avant, et lui met un coup en plein dans l’entrejambe.
Il hurle, et la lâche pour attraper ses testicules. La seconde d’après, Eir
s’est remise debout, et elle le projette au sol.
Elle sort son arme, l’attrape par les cheveux et lui presse le canon sur la
bouche. En tremblant, il laisse l’objet métallique franchir ses lèvres. Eir
pousse jusqu’à atteindre le fond de sa gorge. Il a un réflexe nauséeux, et elle
enlève la sécurité.
Elle le regarde droit dans les yeux. Ses genoux lui font mal, comme s’ils
avaient été écorchés. Elle recule d’un pas, retire l’arme et le frappe au
visage avec.
À la maison, le salon est plongé dans le silence et les ténèbres. En
l’apercevant, Sixten saute du canapé pour aller se frotter tendrement contre
ses jambes.
Cecilia a laissé un mot sur la table basse. Elle est partie. Eir n’a pas le
courage de le lire jusqu’au bout. Elle sait ce que cela signifie : dans
quelques jours, elle se demandera si sa sœur est toujours vivante ; si elle gît
quelque part dans un parking souterrain ou une chambre d’hôtel bon
marché.
Elle a l’impression qu’elle va vomir. Sixten la regarde d’un air
interrogateur quand elle referme la porte de la salle de bains. Elle actionne
la douche, puis retire son haut. Elle se regarde dans le miroir. Son débardeur
blanc pend, détrempé par l’eau de mer et la sueur.
Elle enlève le reste de ses vêtements et entre dans la douche. Elle laisse
l’eau couler sur sa nuque et son dos avant de pousser la température au
maximum.
L’air se remplit de vapeur. Elle ferme les yeux et la laisse l’envelopper.
Sixten fait des allers-retours anxieux devant la porte.
Eir tâtonne le long du mur avant de se laisser tomber par terre. Accroupie, elle ne retient pas ses larmes. L’eau les emporte.
Brusquement, Cecilia entre dans la pièce, sac de sport sur l’épaule. Elle
est blanche comme un linge. Elle montre son téléphone à Eir et met sur
haut-parleur. Toute la scène a été enregistrée sur sa boîte vocale depuis
l’instant où Eir a glissé son portable dans sa poche. La scène retentit à
nouveau dans leur salle de bains.
Cecilia laisse tomber son sac par terre. Elle entre dans la douche tout
habillée et se laisse choir à côté de sa sœur, la protégeant de l’eau brûlante
en l’entourant de ses bras.
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