La fille renard

Maria Grund · Chapitre 32 sur 40

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La fille renard

Chapitre 30

 

Q uand Eir déboule dans la salle d’interrogatoire et jette le portable sur la table devant elle, Ava Dorn continue à regarder calmement dans le vide.

— Que font ces putains de photos sur votre téléphone ?

Sanna essaie de calmer le jeu, mais quand elle fait mine de reprendre le

téléphone, Dorn lève une main. Elle la regarde fixement en souriant.

— Elle l’avait mérité, dit-elle à voix basse. Cette pute l’avait bien mérité.

— C’est tes photos ? demande Eir en lui collant le portable devant le

visage. Hein ?

Dorn se renverse en arrière sur sa chaise.

— Oui, bien sûr que ce sont les miennes.

Sanna s’assied en face d’elle. Elle prend quelques inspirations profondes.

De l’autre côté de la table, Dorn les regarde d’un air entêté.

— Pourquoi avez-vous des photos du cadavre de Marie-Louise ?

Elle esquisse un petit sourire, tout en contemplant Eir, qui s’est calée à

côté de la porte. Sanna lui fait un signe de tête irrité, et cette dernière

s’éclipse.

— Pourquoi ? demande à nouveau Sanna, en lui montrant le portable.

Dorn baisse les yeux, puis pose les mains sur la table. Sanna se dit qu’elle a dû faire ses tatouages elle-même. Elle n’a pas l’air de pouvoir souffrir ;

peut-être même y trouve-t-elle un certain plaisir.

Elle l’entend pouffer.

— Qu’est-ce qui est si drôle ?

Le regard grave de Dorn jure avec le sourire qui se dessine sur ses lèvres

quand elle se penche en avant pour regarder Sanna.

— C’est incroyable que votre collègue s’excite autant à cause de ces

photos, dit-elle. Mais vous, vous savez que ça ne change rien. Vous ne me

croyez pas coupable. Vous êtes persuadée que c’est le gamin du camp, pas

vrai ? Je l’ai compris dès que vous m’avez demandé son nom la première

fois.

— Vous vous trompez, rétorque Sanna.

— Ah oui ? (Dorn baisse encore les yeux.) Je serai bientôt sortie d’ici,

ajoute-t-elle.

Une de ses mains rampe en direction du portable, sur la table. Elle touche

l’écran sans regarder la photo qui s’affiche, puis s’humecte les lèvres.

— Alors j’irai peut-être vous rendre une petite visite, murmure-t-elle,

d’une voix à peine audible.

— Qu’avez-vous dit ?

Dorn retient un sourire. Elle plisse un peu les yeux.

— Vous me menacez ? demande Sanna.

On frappe à la porte. C’est Le Chêne, qui fait signe à Sanna de sortir dans

le couloir. Elle se lève, et attrape le portable de Dorn au passage. Celle-ci

acquiesce de la tête, très lentement. Sanna ne comprend pas ce qu’elle veut

dire par là. Son visage sourit toujours d’un air goguenard, mais le reste est

immobile, comme sculpté dans le marbre, comme si le cerveau de Dorn

continuait de lui murmurer à l’oreille.

— Sanna, dit Le Chêne d’un ton péremptoire. Maintenant.

Dorn donne brusquement l’impression qu’elle va bondir au-dessus de la

table.

— Ce sont bien mes images, dit-elle lentement, mais ce n’est pas moi qui

les ai prises. Je les ai achetées.

Quelque chose dans le regard de Dorn, quand elle leur décrit comment elle

a obtenu les photos de Marie-Louise, persuade Sanna de la véracité de ses

dires. Elle leur raconte son histoire, étape par étape.

Tout a commencé avec Vilhelm et Tilda Svensson, les enfants des voisins,

que Sanna et Eir ont rencontrés. Un jour, alors qu’ils faisaient semblant

d’être morts, allongés par terre, ils lui ont expliqué que leur demi-sœur, bien

plus âgée, avait déjà vu de vrais macchabées. En posant quelques questions,

Dorn avait compris que leur grande sœur, Petra, était photographe à la

police scientifique.

— Elle est rapidement venue me voir, dit Dorn. Son frère et sa sœur lui

avaient raconté que j’étais prête à la payer pour avoir des photos. Vous

imaginez ce que cela signifie pour une artiste comme moi d’avoir des

images de vrais cadavres ?

Eir se tortille sur sa chaise.

— Alors, vous prétendez qu’une collègue vous les aurait fournies ?

Dorn sourit.

— Vous feriez peut-être bien de mieux payer votre personnel.

 

Après l’interrogatoire, Sanna et Eir se rendent dans le bureau du Chêne. Il

est au téléphone. Après avoir raccroché, il semble prêt à taper du poing dans

un mur.

— Il y a bien une Petra Svensson qui travaille ici depuis peu, leur dit-il.

Vous l’avez sans doute rencontrée ? C’est elle qui a pris les clichés chez les

Roos.

Sanna se souvient de la photographe, celle à laquelle elle n’avait pas eu le

courage de se présenter. C’était le matin où ils avaient découvert le corps de

Marie-Louise. Elle se reproche de ne pas avoir échangé quelques mots avec

elle : elle aurait peut-être ressenti, instinctivement, que quelque chose

n’allait pas.

 

Une demi-heure plus tard, Le Chêne les rassemble tous pour un brainstorming. Petra Svensson a reconnu les faits : elle a bel et bien vendu

des photos de scènes de crime à Dorn, dont des gros plans du cadavre de

Marie-Louise Roos.

— Pourquoi ? demande Eir.

— Des factures à payer et des dettes à rembourser, répond Le Chêne.

Donc, retour à la case départ, ajoute-t-il en soupirant.

— OK, alors on continue à suivre ma piste maintenant ? demande

froidement Sanna. Il faut aller parler aux enfants du camp pour découvrir

l’identité du garçon que Dorn a refusé de nommer.

Le Chêne lance un regard interrogateur à Leif Liljegren.

— Ils ont plus de quinze ans ? leur demande ce dernier, sans lever les

yeux de son portable.

— Oui, répond Alice. On a contacté leurs représentants légaux, qui ont

donné leur accord.

— Bien, allez-y, alors.

— Protégez-les juste des médias, c’est tout ce que je vous demande,

marmonne Le Chêne.

Les enfants viennent au poste les uns après les autres. Accompagnés de

leurs représentants légaux, ils passent par des entrées différentes, pour ne

pas attirer l’attention.

À la demande du Chêne, Alice et Sanna mènent les interrogatoires. Alice

pose une copie de la photo avec les enfants sur la table. Elle hésite un

instant avant de la placer face contre la table.

— Non ? fait-elle, cherchant une approbation.

— Bien sûr, acquiesce Sanna. On commence comme ça.

Le premier à venir, c’est Daniel Orsa, un adolescent élancé et sobrement

habillé, plutôt silencieux. Sur la photo, c’était l’enfant au masque de

cochon. Une fois assis sur la chaise, la plus éloignée de Sanna et d’Alice, il

les regarde brièvement dans les yeux et leur sourit gentiment. Sa mère,

habillée d’un chemisier beige noué sur le devant et d’une jupe plissée bleu

marine, s’assied à côté de lui. Sanna se dit qu’elle ne l’aurait jamais

reconnu à partir de la photo. Non seulement parce qu’il y est masqué, mais aussi parce qu’il a beaucoup changé. On n’a vraiment aucune chance de

retrouver ce garçon si personne ne nous donne son identité, se dit-elle. Il

peut avoir n’importe quelle apparence, maintenant.

Ce n’est que lorsque Daniel Orsa penche la tête sur le côté, en écoutant

poliment leur exposé, qu’elle a l’impression de reconnaître quelque chose

dans son regard. Ils établissent un contact chaleureux, et il répond à toutes

leurs questions d’une voix douce et calme. Mais quand Sanna retourne la

photo et demande qui faisait le loup, il dit ne pas se rappeler.

Ensuite, c’est Svante Lind qui fait son entrée dans la salle. C’est un gamin

de quinze ans avec une expression particulière, des yeux verts intenses et

des manières réservées. Il ne répond presque rien. Ses réactions sont lentes,

il a l’air fatigué, et il semble parfois presque s’endormir alors que Sanna lui

parle. Quand Alice lui pose la question du loup, il gobe un chewing-gum et

souffle une grosse bulle pour irriter sa mère. Ensuite, il leur annonce au

milieu d’un bâillement que tout ce dont il se souvient, c’est que le garçon

sur la photo était un peu retardé. Ou en tout cas, très obtus. Elles échangent

un regard résigné. Quand Sanna s’adresse à la maman, pour lui demander

ce qu’elle pense des événements survenus dans ce camp, elle soupire.

— Qu’est-ce qu’on peut en penser ? Ce n’est pas plus grave que tout ce

que les enfants peuvent inventer, de nos jours.

— Que voulez-vous dire ? demande Sanna.

— Eh bien, les enfants jouent.

— Svante et les autres enfants ont été soumis à des simulacres

d’exécutions, dit Sanna. Vous appelez ça des jeux ?

— C’était pour faire semblant. Tout ça, c’était juste imaginaire. Vous

n’avez pas vu ce à quoi s’amusent les jeunes d’aujourd’hui ? Quand ils

jouent à tirer sur des gens ? À leur couper les bras et les jambes ? Les

violer ? Ils jouent à tout et n’importe quoi, de nos jours. Je suis prof, je sais

tout ça, je vous dis.

Sanna regarde Svante Lind, puis la photo sur laquelle il porte un masque

de chèvre. Elle voudrait demander à sa mère pourquoi elle n’a pas porté

plainte, mais elle comprend que cela ne servirait à rien. Quand Svante Lind sort de la pièce, elle lui demande de la contacter s’il se souvient d’autre

chose, ou du nom du garçon.

Selma Karlsdotter, la fille-paon, entre dans la pièce, accompagnée de ses

deux parents, puis referme doucement la porte derrière elle. Elle sent fort le

parfum, une odeur simple et fraîche. Ses cheveux soigneusement brossés lui

descendent jusqu’à la taille. Malgré ses quinze ans, son regard est resté

celui d’une petite fille. Elle a l’air peu sûre d’elle. Quand on lui demande

qui est le garçon, elle rapproche l’image presque timidement. Elle le

regarde attentivement, puis elle lance un regard grave à Sanna.

— Pourquoi voulez-vous le retrouver ? demande-t-elle.

Il y a de la méfiance, et le regard de la jeune fille se fait soudainement

défensif, dur.

— On veut juste lui parler, répond doucement Alice.

— Il a fait quelque chose ? demande Selma, en la regardant.

— Tu crois que c’est le cas ?

Sanna lui retourne la question. La jeune fille continue à regarder Alice.

— Pardon, mais je ne me rappelle pas son nom.

— Pourquoi ne veux-tu pas nous dire qui c’est ? lui demande Sanna. Tu as

peur pour lui ?

— Il n’était pas gentil, répond-elle. Mais je vous jure que je ne mens pas

en vous disant que je ne me rappelle plus son nom. Je ne le protégerais pas.

Je vous aiderais si je le pouvais, mais cela fait tellement longtemps,

maintenant, et je ne l’ai pas revu depuis.

Puis elles rencontrent l’âne, Jesper Berg. Il essaie de répondre à toutes

leurs questions, tandis que sa mère les interrompt d’une voix stridente. Elle

veut savoir pourquoi son fils doit répondre à ces questions, si on va lui

verser quelque chose en compensation, puisqu’elle a dû quitter son travail

pour l’accompagner, et ainsi de suite. Finalement, Sanna hausse le ton,

tellement elle est énervée, et la mère de Jesper Berg le prend par les épaules

et le fait immédiatement sortir de la salle.

Sanna les suit en essayant de leur montrer la photo du garçon. Jesper Berg se contente de hausser les épaules. Il attend, puis, après une minute, il lève

les yeux et croise son regard.

— Tu sais qui c’est, n’est-ce pas ? dit-elle en posant le doigt sur le garçon

à côté de Mia.

Il secoue la tête.

— Mais je sais qu’il mord, dit-il avant de suivre sa mère vers la sortie.

Il leur faut attendre deux heures environ avant que le dernier enfant, Elena

Johansson, n’arrive. Eir vient remplacer Alice, dans une des salles

d’interrogatoire à côté de l’accueil. Elle se laisse tomber sur une chaise et

attrape la photo pour la regarder.

— Alors, voilà la fameuse Elena, dit-elle, en contemplant la fille au

masque de chien.

La fille sur le cliché semble hystérique. Comparée à elle, Mia Askar a

presque l’air d’une elfe. Ses beaux cheveux couleur de feu tombent joliment

en cascade sur ses épaules. Hormis ses yeux terrifiés, on dirait une créature

du monde imaginaire de Jon Bauer. Sanna appelle Alice pour lui demander

où elle en est avec la mère de Mia, Lara Askar. Elle lui annonce qu’ils n’ont

toujours pas réussi à la joindre.

— La police locale, sur le continent, va aller rendre visite à ses amis

demain pour essayer de lui parler.

— Demande-leur d’y aller ce soir. On ne peut pas attendre, rétorque

Sanna, avant de raccrocher et de croiser les bras sur la poitrine.

— Ça va ? demande Eir. À quoi tu penses ?

Les yeux de Sanna se font lourds.

— Aucun des enfants ne s’est confié. Pourquoi ?

— Je ne sais pas quelle méthode Alice et toi avez employée avec ces

gamins, mais je suggère qu’on adopte une approche plus directe avec la

suivante, dit Eir.

Sanna est sur le point de lui répondre quand l’agent de l’accueil passe la

tête dans l’entrebâillement de la porte. Elena et sa mère Claudia les

attendent à l’accueil. Cette dernière a demandé à leur parler seul à seul

avant sa fille.

C’est une femme d’âge mûr, mince et musclée, en vêtements de sport. Elle

a les joues rouges et elle sirote une boisson énergétique en entrant dans la

pièce. Sanna et Eir se présentent. Claudia Johansson se gratte le cou,

inquiète.

— Votre collègue nous a dit au téléphone que ce n’étaient que quelques

questions, mais elle ne nous a rien expliqué. Que voulez-vous exactement ?

Je ne comprends pas de quoi vous voulez parler, avec ma fille.

Eir lui montre la photo de l’Aube. Le regard de Claudia se teinte de

tristesse, elle s’éclaircit la gorge, puis attrape une chaise et s’assied. Elle

regarde l’image sans d’abord prononcer un mot.

— Comment l’avez-vous eue ?

Sanna pose son doigt sur le garçon.

— Vous le connaissez, vous ou Elena ? Vous savez comment il s’appelle ?

Elle observe de plus près, puis hausse les épaules.

— Malheureusement, non. Vous pouvez m’expliquer ce qui se passe ? Je

ne vous laisserai pas parler à ma fille, sinon.

— Nous enquêtons sur une affaire de meurtre, déclare Eir calmement.

Claudia sursaute.

— On est en danger ? demande-t-elle d’un air agité. Je dois m’inquiéter

pour ma famille ?

— Vous n’avez pas à vous inquiéter, nous avons juste besoin de vous

poser quelques questions, l’apaise Sanna.

Claudia s’enfonce à nouveau sur son siège, l’air soulagé.

— Vous pouvez me poser toutes les questions que vous voudrez, mais

Elena, elle, ne se souvient plus de rien.

— Que voulez-vous dire ?

— Après l’Aube, elle a perdu la mémoire.

— Vous voulez dire qu’elle ne se souvient d’absolument rien de ce qui

s’est passé au camp ? demande Sanna.

— Elle ne se rappelle plus son enfance avant cet été-là. Son premier

souvenir date du jour où elle est rentrée de ce camp.

Eir et Sanna échangent un regard.

— Et vous avez accepté cette situation sans broncher ? lui demande Eir.

Que s’est-il passé ?

— Je l’accepte, façon de parler, rétorque Claudia. Elena a eu un black-out

dans la voiture, sur le chemin du retour. Une sorte de crise d’épilepsie. À

l’hôpital, ils nous ont dit que c’était à cause de la chaleur, qu’elle avait eu

de la chance que le cerveau ne soit pas endommagé. Alors cette amnésie

nous a paru bien peu de chose, en comparaison de ce qui aurait pu se

produire.

Sanna se renverse en arrière sur sa chaise en observant Claudia, tandis

qu’Eir essaie à nouveau de lui montrer la photo.

— Vous êtes sûre que vous n’avez aucune idée de qui c’est ? Vraiment

aucune ?

Elle secoue la tête.

— Malheureusement, non.

On frappe à la porte. « Elena Johansson veut parler à Claudia », leur

rapporte l’agent. La jeune fille entre, en vêtements de sport elle aussi. Elle a

une queue-de-cheval sur le haut du crâne. Elle entoure sa mère de ses bras

et lui dépose un baiser sur la joue. Elle dégage quelque chose de lumineux

et d’innocent.

— Je peux emprunter ton portable ? chuchote-t-elle à Claudia. J’ai encore

utilisé tout mon forfait.

Elle regarde ensuite Sanna et Eir, et son visage prend une expression

anxieuse. Claudia pose une main sur la sienne pour la rassurer.

— Ce n’est rien, ma chérie. Elles veulent juste te poser quelques

questions. Mais tu n’as pas besoin de répondre si tu ne veux pas, d’accord ?

Eir lui fait un sourire, aussi doux qu’elle le peut.

— D’accord, répond Elena avec hésitation. De quoi s’agit-il ?

Eir lui montre la photo en attendant de voir sa réaction. Elena ne réagit

pas : elle ne fait que la regarder avec des yeux tristes.

— C’est moi, sur la photo, maman ?

Celle-ci hoche la tête.

— J’étais grosse, dit-elle, d’une voix blanche.

Elle lui sourit.

— Pas du tout, ma chérie, ne dis pas de bêtises.

Un silence s’abat sur la pièce. Sanna prend la photo que lui tend Eir, et la

pousse en direction d’Elena. Elle lui adresse un sourire chaleureux.

— Elena, je sais que tu ne te souviens plus de ce camp. Il n’y a pas de

problème. Mais sais-tu qui est ce garçon ?

— Je ne sais pas…, dit Elena, en levant les yeux pour la regarder.

— Observe bien.

— D’accord.

Elle plisse les yeux en essayant de se souvenir.

— Pardon, dit-elle en essuyant une larme au coin de son œil. Je n’arrive

pas à… Je ne sais pas qui sont ces enfants…

Claudia retourne la photo.

— Peut-être que ça suffit pour aujourd’hui ? dit-elle doucement.

On toque encore et l’agent demande à parler à Sanna. Elle le suit dans le

couloir.

— Oui ? lui demande-t-elle avec impatience.

— C’était l’hôpital, au téléphone. Jack Abrahamsson vient de se réveiller.

Tu leur avais demandé d’appeler dès que ce serait le cas, alors je me suis dit

que tu voudrais peut-être le savoir ?

Jack. Elle l’avait presque oublié. Elle acquiesce avec gratitude. Même s’il

est réveillé, il est toujours sous l’effet de puissants analgésiques. Il est

tombé plusieurs fois dans un profond sommeil, il peut boire de l’eau, mais il

refuse toujours de manger.

— Est-ce qu’ils ont dit si les services sociaux ont pu lui trouver une

nouvelle famille d’accueil ? demande Sanna.

Il lève les sourcils.

— Non, pourquoi, tu leur avais demandé de le faire ?

— Non…

L’agent secoue la tête d’un air indifférent avant de repartir dans le couloir

d’un pas lourd. Sanna reste quelques secondes sans bouger. Elle pense à

Jack et à tout ce qu’il a apporté à l’enquête. C’est grâce à son dessin qu’ils se sont concentrés sur la photo des enfants. Elle a honte de ne pas avoir

appelé l’hôpital et les services sociaux elle-même, pour s’assurer qu’ils

faisaient tout pour l’aider. Elle décide d’aller lui rendre visite dès le

lendemain. Elle jette un coup d’œil à l’horloge : le soir est déjà tombé.

— Dis donc ? fait la grosse voix du Chêne dans le couloir.

Quand elle se retourne, il s’approche d’elle à grands pas.

— J’ai déjà reçu une plainte, de la part de la mère de Selma Karlsdotter.

Elle a dit qu’on lui avait posé des questions étranges, montré des photos

douteuses, fait des insinuations, et ainsi de suite. Ça suffit. On laisse tomber

la chasse aux sorcières.

— Mais on n’a rien d’autre, proteste Sanna.

— Pas de mais. Terminez ce que vous êtes en train de faire là-dedans, et

on se voit demain.

 

Quand Sanna entre à nouveau dans la salle d’interrogatoire, Elena et sa

mère sont sur le point de partir.

— N’hésitez pas à prendre contact si on peut vous être utiles, leur dit

Claudia, en poussant sa fille vers la porte.

Eir lance un regard irrité et impatient à Sanna. Cette dernière essaie

désespérément de se rappeler s’il y a quelque chose d’autre qu’elles

devraient leur demander avant qu’il ne soit trop tard. Des éléments de

l’enquête lui reviennent en tête, puis elle pense à Jack et à Rebecca

Abrahamsson.

— Juste une question, intervient-elle, au moment où Claudia et Elena

s’apprêtent à passer la porte. Le nom de Rebecca Abrahamsson vous dit

quelque chose ? Ou bien ceux de Marie-Louise Roos et de Frank Roos ?

Elena hausse les épaules, mais Claudia réagit aux noms.

— Rebecca Abrahamsson ?

— Oui. Elle était infirmière. Je crois que vous l’avez vue, après le camp ?

Claudia réfléchit un peu, avant de regarder Sanna dans les yeux.

— Non, après le camp, on n’a vu personne.

— Mais ce nom vous dit quelque chose, non ?

— C’est un nom assez courant, Abrahamsson, alors ce n’est peut-être pas

important, mais… Elena avait un camarade de classe de ce nom-là. Sa mère

s’appelait Rebecca. Je me souviens d’elle, car je l’ai rencontrée aux

réunions de parents d’élèves, mais c’était il y a longtemps.

Elle caresse les cheveux d’Elena.

— Tu ne te rappelles pas, ma chérie, mais il était très turbulent, ce garçon,

on en parlait tout le temps, au cours de ces réunions, se souvient-elle en

souriant.

— Jack Abrahamsson ? lui demande Sanna.

— Ah non, il ne s’appelait pas Jack, répond Claudia d’un ton assuré.

C’était le nom de son petit frère, ça. Celui qui avait deux ans de moins que

lui. Ils habitaient dans cet immeuble, Mylingen, je crois ? Elena a quinze

ans, maintenant, alors ce garçon doit avoir quinze ans aujourd’hui.

— Jack a treize ans, non ? demande Eir à Sanna, qui acquiesce.

— Ah, dit alors Claudia, ça y est, je m’en souviens : il s’appelait

Alexander. Alexander Abrahamsson. Un vrai gamin à problèmes. Il était

capable de tout.

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