La fille renard

Maria Grund · Chapitre 37 sur 40

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La fille renard

Chapitre 35

 

L e quartier où habite Mette Lind est tranquille lorsque Sanna et Eir arrivent en voiture. C’est un lieu idyllique avec des maisons du début du siècle. Des haies de

troènes et des clôtures peintes en blanc encadrent les pelouses parfaitement

tondues. Des arbres fruitiers anciens et des plates-bandes de vivaces

côtoient les trampolines et les barbecues au gaz dernier cri.

Eir jette un coup d’œil en coin à Sanna.

— Tu vas bien ? s’enquiert-elle à voix basse.

— Je ne sais pas. Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Tu as à peine prononcé un mot depuis qu’on a quitté le commissariat.

— Je pense que cette confrontation va être difficile.

— Oui, c’est sûr. Mais, et si on est tombées en plein dans le mille, cette

fois ? Si on le tient ?

— On n’a qu’une théorie pour l’instant, rien de plus.

— Oui, mais…

— On a seulement identifié Benjamin sur le cliché, on sait qu’il a

participé au camp, dit Sanna avec gravité. Reste à voir s’il va nous parler de

Mia ou pas, ou de quoi que ce soit, d’ailleurs.

— Oui, répond Eir.

— On doit faire attention. Je suis sérieuse en disant ça. Tout ce qu’on a, ce sont des soupçons. La façon dont nous allons l’approcher va être

déterminante.

Eir acquiesce.

À côté d’un garage, des adolescents sont en train de réparer une

mobylette. Des outils et des pièces de rechange gisent éparpillés sur le sol.

L’un d’eux se penche pour tester les feux avant. Sanna pense soudainement

à Erik. S’il était toujours en vie, il serait peut-être quelque part en train de

bricoler derrière une maison avec un copain.

— Ça doit être là, dit Eir en se penchant en avant pour mieux voir. Elle

vérifie le numéro de la maison de gauche d’après l’adresse qu’elle a notée.

La villa est plutôt petite. Le bois de la façade a récemment été repeint en

couleurs claires. Les portes et les fenêtres ont des croisillons, et elles sont

encadrées de blanc. Une petite allée de gravillons bien ratissée entoure la

maison jusqu’à la porte d’entrée. Elles se garent devant. Le moteur de la

voiture de Mette tourne et la portière du côté conducteur est ouverte, mais

le véhicule est vide.

— J’arrive, dit Sanna, dès qu’Eir sort de la Saab.

Elle cherche ses pilules dans sa poche, tout en observant une des fenêtres

de la maison. Il y a quelqu’un à l’intérieur : les rideaux viennent de bouger.

Elle surveille les autres fenêtres du regard. Elle a du mal à s’imaginer

Benjamin quelque part entre ces murs gris clair, peut-être allongé sur le

canapé en train de regarder la télé ; ou encore à jouer sur un ordinateur dans

sa chambre d’ado avec des posters de groupes de musique sur les murs.

Jack a passé beaucoup de temps ici, lui aussi, dans cette maison à l’air

faussement idyllique, aux côtés de Benjamin qui le hait, se dit-elle. Elle se

demande qui est vraiment Benjamin Lind.

Peut-être a-t-il toujours su qu’il n’était pas comme les autres, qu’il avait

quelque chose de différent. Il craint d’être séparé de Mette, c’en est presque

pathologique. Dès que quelqu’un semble vouloir s’immiscer entre eux, il

devient fou de rage, et cette colère a souvent Jack pour cible. Ils ont été

témoins de la violence dont il est capable. Il a, sans le moindre doute, une vision faussée de la réalité, ainsi que la haine et la force physique

nécessaires pour pouvoir tuer un autre être humain.

Et Mia, où entre-t-elle en scène, là-dedans ? s’interroge-t-elle. Quel était

son lien avec Benjamin ? Elle se rappelle le collier qu’elle portait. C’est le

genre de cadeau que seule une personne vraiment attentionnée pourrait

offrir. Elle se souvient de toutes les fois où les histoires d’amour ont pu la

surprendre. Elle-même est bien tombée amoureuse de son contraire. Aucun

être humain n’est maître de ses émotions, mais elle ne parvient tout de

même pas à imaginer Benjamin, avec sa personnalité agressive, tomber fou

amoureux de Mia. Pas plus qu’elle n’arrive à comprendre comment cela a

pu se passer d’un point de vue purement pratique. En plus de son obsession

pour sa mère, Benjamin aurait-il pu aimer Mia de la façon dont elle l’a

décrit ? Elle peut éventuellement concevoir que Mia se soit amourachée de

Benjamin, s’il était le seul à la comprendre et à vouloir la protéger, en

revanche, la vie sentimentale de Benjamin et le monde bizarre dans lequel il

semble évoluer paraissent bien plus complexes.

Eir s’impatiente devant la voiture. Lorsque Sanna en sort, une lampe

s’allume dans l’entrée de la maison.

La porte s’ouvre soudainement, et Benjamin en sort. Il a l’air pressé : il est

en train de regarder son portable. Quand il lève les yeux et qu’il les

aperçoit, il prend un air effrayé, puis fait demi-tour à toute vitesse.

Il leur faut à peine quelques secondes pour le suivre. Benjamin se rue sur

la porte de derrière, mais Eir arrive à le rattraper dans le jardin.

— On veut juste te parler, lâche-t-elle, le souffle court.

Il se jette sur elle, mais elle le tient fermement.

Mette sort en courant, elle crie et essaie de desserrer la prise d’Eir, mais

Sanna la pousse de côté.

— Ce n’est pas elle que vous voulez ? s’écrie Mette, en désignant la

maison du doigt.

En se retournant, Sanna aperçoit Ava Dorn à l’une des fenêtres. Cette

dernière est en train de les observer, impassible. Sa bouche est légèrement

entrouverte, et elle se caresse le menton d’un air hésitant.

Mette tire sur le bras de Sanna.

— Benjamin et moi, on pensait qu’elle était morte jusqu’à quelques jours

de ça, alors quoi qu’elle ait pu faire, mon fils n’a rien à voir là-dedans ! Je

suis allée la chercher à la fin de sa garde à vue, on s’est arrêtés ici, parce

que Benjamin voulait qu’on le dépose, mais j’allais la ramener chez elle. Je

ne sais pas ce qu’elle a fait, mais on n’a rien à voir là-dedans, vous

comprenez ce que je vous dis ?

Le visage de Mette est désespéré. Elle regarde Sanna fixement d’un air

implorant. Elle est sur le point de répondre quand Benjamin hurle :

— Lâche-moi, sale keuf !

Il se débat comme un damné, et Eir doit faire de gros efforts pour le

maintenir en place. Sanna lui fait signe de relâcher un peu sa prise.

— Benjamin, on a besoin de te parler. Ta mère peut assister à la

discussion.

Il se calme immédiatement, jette un coup d’œil à Mette, puis à Sanna.

— Parler de quoi ?

— On en discutera une fois au calme, répond Sanna.

La terreur qu’elle lit dans ses yeux est presque enfantine, mais elle sait que

celle-ci peut se transformer en violence en un clin d’œil.

— Non, chuchote-t-il.

Sanna s’approche de lui.

— Et pourquoi pas ?

Il secoue la tête.

— J’ai dit non, connasse.

Eir resserre sa poigne sur son bras, mais il la tire vers lui, se libère et

commence à donner des coups aveuglément autour de lui. Elle essaie de

l’attraper à nouveau, mais à la place elle recule, comme sous l’effet d’un

électrochoc.

— Tu m’as mordue ! s’écrie-t-elle.

Il chancelle un peu en arrière, puis reste immobile. La main d’Eir saigne.

C’est le moment que choisit Ava Dorn pour les rejoindre dans le jardin.

— Bien sûr qu’il mord, dit-elle, il se sent acculé comme un chien.

— Retourne dans la maison, maman, lui dit Mette.

Son regard passe de son fils à sa mère.

— Un moment j’ai cru que vous aviez peut-être raison, qu’il avait tué tous

ces gens, ajoute Dorn, mais là, vous voyez bien que ça ne colle pas.

— De quoi parles-tu ? demande Mette. Comment ça, tué ?

Elle se tait pour regarder Sanna.

— C’est pour ça que vous êtes là ?

— On est venues parler à Benjamin de sa relation avec Mia Askar…

Un hurlement fend l’air : c’est Eir, qui se tient le bras. Du sang lui coule

entre les doigts.

— Il devait l’avoir caché sur lui, s’exclame-t-elle, sous le choc.

Benjamin laisse tomber son canif par terre en regardant le bras

ensanglanté d’Eir. Il se tourne ensuite vers Mette, qui se met à pleurer. Elle

est secouée de sanglots, mais ne prononce pas un seul mot. Elle n’arrive

plus à regarder son fils.

— C’est de ta faute ! lui crie-t-il.

Sanna sort son arme pour l’empêcher de se jeter sur Mette.

— C’est à cause de toi que je suis comme ça, je tuerai qui je veux, et je te

tuerai toi aussi, espèce de salope ! hurle Benjamin.

Sanna appelle des renforts, et une ambulance pour Eir, tout en gardant son

arme pointée sur Benjamin. Il l’observe fixement, avec tellement de haine

qu’elle en est presque palpable.

Brusquement, il se jette vers elle, mais elle retire la sécurité du revolver, et

il s’arrête juste devant le canon. Son visage est déformé par ses hurlements,

et les insultes pleuvent. Elles sont horribles, obscènes. Il lui crie qu’il va la

décapiter et baiser sa cervelle avant de décimer toute sa progéniture.

Quand les renforts arrivent pour l’embarquer, elle a l’impression de

tomber dans le vide. Elle inspire de grandes goulées d’air avant de

s’autoriser à ressentir du soulagement, pour la première fois depuis

longtemps.

Elle compose le numéro du Chêne, et quand il répond, elle se sent libérée

d’un énorme poids.

— Je crois qu’on le tient, lui annonce-t-elle.

 

Quand on enferme enfin Benjamin Lind dans une cellule, le soir est déjà

tombé. Il a d’abord dû rencontrer un assistant social. Il est arrêté pour

violences à l’encontre d’un officier de police dans l’exercice de ses

fonctions. Le procureur Leif Liljegren décide de le transférer vers l’unité

réservée aux mineurs, ce qui ne pourra s’effectuer que le lendemain.

Lorsque l’avocat de Benjamin quitte les locaux, Sanna se laisse tomber sur

une chaise devant son bureau.

Elle ouvre le dossier où elle a rassemblé les notes et les documents relatifs

à la perquisition dans la villa de Mette. Elle examine les photos de tous les

couteaux de chasse et de tous les canifs retrouvés dans la chambre de

Benjamin, et elle se demande comment il a pu les cacher à sa mère.

Eir arrive avec une tasse de café. Elle porte un bandage sur le bras et un

autre autour de la main.

— Tu devrais t’autoriser à sourire, un de ces quatre, lui dit-elle en

s’asseyant.

Sanna prend la tasse, en boit une petite gorgée et fait une grimace.

— C’est froid.

— Oui, je vais bien, merci de t’inquiéter pour moi, ironise Eir, en s’étirant

avant de lâcher un petit cri de douleur. La blessure n’est pas très profonde.

Sanna referme brutalement le dossier et se renverse en arrière sur son

siège. Elle est songeuse.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Je pense à Mia. Je ne comprends toujours pas quel genre de relation ils

pouvaient entretenir.

— Oui, acquiesce Eir. C’est difficile d’imaginer qu’il ait pu avoir une

relation avec une fille comme elle. Ou même avec qui que ce soit.

— On comprendra peut-être mieux quand on l’interrogera demain.

— Mais dis, fait Eir en se penchant en avant. J’ai pensé à un truc. Toute

cette histoire avec Mia. Tu as vu à quel point il est obsédé par Mette ? Comment il a pété un plomb quand elle a détourné les yeux dans le jardin ?

C’est un comportement de détraqué.

— Et ?

— Il pourrait avoir eu le même genre de sentiments pour Mia, tu ne crois

pas ?

Le visage d’Eir a pris un air décidé. Un air que Sanna a rarement vu

auparavant chez qui que ce soit.

— Ce que j’essaie de dire, c’est qu’on a peut-être tort de s’évertuer à les

imaginer comme deux ados amoureux. Peut-être qu’il ne l’aimait pas

comme elle l’aimait, elle. Peut-être qu’il ressentait quelque chose de

complètement différent ? L’amour peut s’exprimer de bien des façons…

Sanna se dit qu’Eir a peut-être raison, mais quelque chose la dérange : si

c’est le cas, la situation est bien plus sombre et tordue qu’elle ne se l’était

imaginée.

— Tu veux dire qu’il était obsédé par elle ?

Elles gardent le silence quelques secondes.

— Tu as une autre explication ?

Sanna fait non de la tête. Elle se lève et enfile son manteau. Elle trouve les

pilules dans sa poche, et en avale une avec une gorgée de café froid.

— Tu vas où ? lui demande Eir. Tu dois te faire aider pour ce truc, ces

pilules…

— Je vais rentrer en taxi, répond Sanna, puis je vais dormir.

— Je te dépose.

Sanna l’interrompt d’un geste de la main.

— J’ai besoin d’être seule.

Eir attrape son blouson, entêtée.

— Ce dont tu as vraiment besoin, dit-elle, c’est de te féliciter. Et ensuite,

tu auras besoin de soutien pour décrocher de ce médicament, et je…

— Tu peux conduire avec ton bras ? demande Sanna.

— Arrête, fait Eir en souriant.

— D’accord, je viens avec toi.

— On le tient, prononce Eir lentement, quand elle se dirige vers l’ascenseur en compagnie de Sanna. On le tient maintenant…

 

Dans la voiture, Sanna s’aperçoit qu’elle a un appel manqué sur son

téléphone. C’est l’hôpital. Elle rappelle, et quelqu’un lui répond d’une voix

douce et aimable.

— Vous avez essayé de me joindre ?

Eir l’observe du coin de l’œil. Elle voit le visage de Sanna changer en

l’espace de quelques secondes, comme si elle avait vieilli de plusieurs

années.

— C’était qui ? demande-t-elle quand Sanna raccroche.

— Une infirmière qui travaille dans le service de Jack.

— Tout va bien ?

Sanna acquiesce.

— Ils vont le placer dans une clinique.

— Pourquoi ?

— Il va recevoir des soins spécialisés, une sorte de traitement pour ses

traumatismes.

— Alors les services sociaux ne lui ont pas trouvé de famille d’accueil ?

Sanna fait non de la tête.

— Il doit d’abord suivre une thérapie.

— Mais pourquoi c’est toi qu’ils appellent ?

Sanna regarde par la fenêtre.

— Jack leur a demandé de le faire. Il veut que j’aille le voir. Je le lui ai

promis.

Eir soupire, Jack Abrahamsson a ensorcelé sa collègue.

— Tu sais que tu n’es pas obligé d’y aller ? Ça va peut-être même rendre

les choses encore plus difficiles pour lui, si vous tissez des liens aussi forts.

Il ne faut pas lui donner de faux espoirs : il pourrait s’imaginer que tu vas le

prendre chez toi.

— Dépose-moi juste à l’hôpital, s’il te plaît.

Eir pousse un soupir énervé.

— Tu devrais peut-être attendre quelques jours avant d’aller le voir à la clinique, non ?

— La clinique est dans le Norrland.

— Comment ça, dans le Norrland ?

Sanna hausse les épaules.

— Ils lui ont proposé plusieurs endroits. Apparemment, il veut mettre

autant de distance que possible entre lui et cette île, pour choisir une région

aussi éloignée.

— D’accord, mais tu viens de prendre une pilule, tu ne peux pas aller à

l’hôpital ce soir. Je te déposerai demain, après l’interrogatoire de Benjamin.

— Non, ce n’est pas possible.

— Comment ça ?

— Son avion décolle demain matin, à six heures.

 

Un peu plus tard, Sanna se tient devant la porte de Jack, à l’hôpital. Elle

avale la fin du café qu’elle a trouvé dans la salle de pause et ferme les

paupières pour essayer de se concentrer. Lorsqu’elle approche de la porte,

l’infirmière de la dernière fois la rejoint.

— Merci d’avoir appelé, lui dit Sanna. Et merci de m’avoir fait part de la

décision des services sociaux. Je suis consciente que vous ne devriez peut-

être pas donner autant de détails à quelqu’un qui ne fait pas partie de sa

famille…

Elle lui pose une main sur le bras en disant :

— C’est Jack qui a insisté, il voulait vraiment vous voir.

Sanna sourit avec lassitude. L’air ambiant est sec et la lumière des néons

l’agresse. Elle fait un signe de tête aimable à l’infirmière, puis au policier,

toujours en faction, avant d’ouvrir tout doucement la porte.

L’air de la pièce est étonnamment froid et vif. La fenêtre est entrouverte,

et Jack est allongé sur un lit au dossier relevé. Il ne porte plus sa chemise

d’hôpital, mais un pantalon de jogging bleu foncé avec un sweat à capuche

de la même couleur. La télé est allumée. Il est plus en forme que la dernière

fois, bien que son visage soit quand même renfrogné et ses yeux tristes. On

voit toujours ses bleus, ils ont viré au violet et sont moins étendus qu’avant.

— Je peux fermer la fenêtre ? lui demande-t-elle. Il fait en dessous de

zéro, là-dehors.

Il hoche la tête.

— Bonjour, au fait, dit-elle en s’avançant vers lui.

Il se déplace un peu sur le côté pour qu’elle puisse s’asseoir sur le lit. Le

matelas est mou et confortable. Elle se rend compte à quel point elle est

déjà sous l’effet narcotique de la pilule.

— Ce sont les services sociaux qui t’ont donné ces vêtements ?

Jack acquiesce.

— On m’a dit que tu partais demain matin ?

Il hoche à nouveau la tête.

— Tu as fait ton sac ?

De la main, il désigne l’autre côté de la pièce. Un sac de sport noir est

posé à côté de son cartable. Sanna en a chaud au cœur : Alice leur avait dit

qu’elle allait lui faire parvenir ses affaires après la bagarre au commissariat.

Elle a tenu parole.

Il y a un petit bloc-notes et un crayon à papier au pied du lit. Sanna

l’attrape et écrit son numéro de portable sur une des pages, qu’elle déchire

ensuite pour la tendre à Jack.

— Tu peux m’envoyer des messages quand tu veux, à propos de tout ce

que tu voudras, d’accord ?

Il approuve tout en enfonçant le papier dans sa poche.

— Comment s’appelle l’endroit où tu vas ? lui demande-t-elle. Je peux

peut-être les appeler dans quelques jours, pour leur parler et m’assurer que

tout va bien. Qu’est-ce que tu en dis ?

Jack descend du lit pour aller chercher une petite brochure dans la poche

extérieure de son sac. Il la lui tend. En voyant sa main, elle sursaute :

l’hémorragie sous-cutanée a viré au noir, et sa peau a commencé à plisser, à

cet endroit. Il retire brusquement sa main et remonte sur le lit.

— Tu veux que je demande à l’infirmière d’y jeter un coup d’œil ? dit-elle

doucement. Il vaudrait peut-être mieux que tu restes encore ici quelques

jours…

Il secoue la tête. Quelque chose fait briller ses yeux bleus et son regard

passe sans cesse de la télé à l’horloge sur le mur. Il est en train de compter

les heures jusqu’à son départ, se dit-elle.

La brochure présente le foyer pour jeunes, spécialisé dans le traitement

des traumatismes graves. Elle la glisse dans sa poche.

— Tu as l’air d’aller beaucoup mieux, dit-elle avec hésitation.

Son regard est distant. Elle prend sa main avec précaution, alors que son

instinct lui crie de ne pas le toucher.

Il serre sa main dans la sienne. Son visage prend une expression

déterminée, effaçant un instant son air de jeune garçon. Elle aimerait lui

parler de Benjamin. Il y a tellement de choses qu’elle voudrait lui dire,

tellement de questions à lui poser, mais elle sait qu’elle ne peut pas. Il est

encore trop tôt.

— Je dois y aller, s’entend-elle dire maladroitement.

Jack acquiesce, mais il lui serre la main encore plus fort. Sanna ne sait pas

quoi faire. Elle reste immobile un moment. Ce n’est que lorsque sa main

commence à lui faire mal qu’elle essaie de la dégager.

— Eh, tu me fais mal, lui dit-elle avec gentillesse.

Il la lâche. Elle se frotte le dos de la main et les yeux de Jack s’emplissent

de larmes.

— Ce n’est pas grave, fait-elle, à voix basse.

L’infirmière frappe et passe sa tête dans l’entrebâillement de la porte.

— Je crois qu’il est temps d’essayer de dormir, ou au moins de te reposer,

dit-elle à Jack. Il faut que tu te lèves tôt, demain matin.

Sanna comprend que l’infirmière ne leur laissera pas plus de temps, alors

elle cherche à croiser son regard. Il se rapproche lentement du bord du lit

avant de se lever. Ses yeux sont embués de larmes, et son visage a un air

enfantin. Quand il la prend dans ses bras, elle ne peut plus retenir les

siennes. Elle l’étreint jusqu’à ce que l’infirmière s’éclaircisse discrètement

la gorge derrière eux.

Au moment où elle le lâche, elle sent les mains de Jack passer sous son

manteau pour l’enserrer encore.

Il cherche à se blottir autant que son corps le lui permet.

— Je ne t’oublierai pas, je te le promets, lui murmure- t-elle.

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