La fille renard
Chapitre 20
U ne de ses mèches blondes tombe entre ses yeux bleu clair. Sanna s’assied en face de Jack. Le procureur Leif Liljegren et le psychologue des services pédopsychiatriques ont à nouveau pris place dans
la pièce à côté de la salle d’interrogatoire. Exceptionnellement, l’entretien a
lieu sans la présence de l’enquêtrice, car elle a un autre rendez-vous auquel
elle doit donner priorité. Cependant, elle leur a interdit de montrer une
photo de Frank à Jack en son absence.
Sanna lui répète qu’ils peuvent arrêter à tout moment, que la caméra
tourne et que deux personnes sont là encore une fois.
Il écrit : Est-ce qu’ils doivent vraiment nous écouter ?
Elle acquiesce.
— Tu préférerais qu’ils ne soient pas là ?
Il ne répond pas.
— On commence ?
Elle remarque à nouveau sa montre. Quand il la fait tourner autour de son
poignet, on croirait presque qu’elle fait partie de son corps. Après avoir
intercepté son regard, il la cache sous la manche de son sweat.
— On m’a donné le dessin que tu as fait, déclare-t-elle calmement en
posant le dessin de loup sur la table entre eux. Je me suis dit que tu voudrais
peut-être nous en parler ?
Il regarde l’image, puis ses yeux se posent sur elle. Elle fait un nouvel
essai :
— Tu veux nous parler de ce loup ?
Il reste immobile un moment, puis regarde par-dessus l’épaule de Sanna.
Elle sait ce qu’il est en train de contempler : une carte est accrochée au mur
derrière elle. C’est une copie d’une ancienne cartographie de l’île, la plus
connue, qui date du XVIIIe siècle. Les couleurs se sont estompées, mais les
contrastes ont été renforcés par des lignes et des contours dessinés
méticuleusement afin d’indiquer les zones de forêt, les cours d’eau, les
plaines et les hauteurs. Ce qui ressort le plus, cependant, c’est la
vulnérabilité de cette île, dont les côtes cherchent en vain le soutien d’un
fond marin composé de précipices et de pics pointus.
— Tu connais son histoire ? demande-t-elle. On raconte que cette île
n’existait que la nuit, et qu’elle était engloutie tous les matins, au lever du
soleil. Puis un des serviteurs de Dieu est venu y allumer un énorme feu.
Il la regarde.
— Est-ce que tu crois en l’existence d’un dieu ? lui demande-t-elle.
Aucune réponse, même pas un clignement d’œil.
— Si tu veux mon avis, les dieux sont difficiles à comprendre, ajoute-t-
elle en esquissant un faible sourire.
Jack prend une inspiration, longue et profonde. Ses yeux s’attardent sur la
carte, puis il contemple ses mains.
— Tu aimes les cartes, non ? demande-t-elle avec douceur.
Il hausse les épaules.
— J’ai vu que tu en avais plein dans ta chambre.
Il acquiesce.
— Je pourrais demander si on peut te donner celle-ci, si elle te plaît. Ça te
dirait ?
Il hausse à nouveau les épaules, d’un air indifférent.
— Il y a autre chose qui te ferait plaisir ? Quelque chose que je puisse
faire pour toi ?
Il n’écrit rien, il reste juste immobile, crayon à la main.
— C’est comment chez Mette ? Ça se passe bien ?
Toujours rien.
— Elle est comment, Mette ? questionne-t-elle encore, mais il ne répond
toujours pas.
Il lève les yeux pour regarder le plafond.
— Elle a l’air de beaucoup t’apprécier, ajoute Sanna, en haussant la voix.
Elle a l’air gentille.
Il acquiesce, presque imperceptiblement.
— Et Benjamin ? Il est comment ?
Il l’observe à nouveau. Elle réfléchit un peu avant de poursuivre.
— Vous n’êtes pas très amis ?
Nouveau haussement d’épaules.
— Tu as passé beaucoup de temps chez Mette ? Tu t’y sens comme chez
toi ? Tu as une chambre juste pour toi ?
Il écrit sans la regarder : Pourquoi me poses-tu toutes ces questions sur
Mette ? Tu crois que c’est elle qui a tué ma maman ?
Sa question la pousse soudainement à se demander ce qu’elle fait là.
Pourquoi se trouve-t-elle dans cette salle alors que ce n’est pas nécessaire ?
Comment le psy des services pédopsychiatriques s’y est-il pris pour la
convaincre, et pourquoi Jack voulait-il la rencontrer s’il n’avait pas
l’intention de répondre à ses questions ?
Elle secoue la tête.
— Non, non, répond-elle. (Elle pousse ensuite le dessin vers lui.) Tu
voulais me parler de ça ? C’est pour ça que tu as demandé à me revoir ?
Quand son regard se pose sur le dessin, les larmes lui montent aux yeux.
Il doit vouloir me faire comprendre quelque chose, se dit Sanna, en
regardant autour d’elle dans la pièce vide hormis un miroir suspendu à un
mur, comme dans toutes les salles d’interrogatoire. Elle n’a jamais compris
à quoi il servait. La peinture noire du cadre a commencé à s’écailler d’un
côté. Elle se lève, fait quelques pas et va s’appuyer contre le mur.
— Moi aussi, j’ai grandi avec des parents qui n’étaient pas les miens. On appelait ça « une famille d’accueil » à l’époque, maintenant on dit
« assistant familial ».
Jack la regarde.
— C’était une grande ferme à la campagne, avec plein d’enfants et
d’animaux. J’y ai même adopté un chat qui s’était entiché de moi et
n’arrêtait pas de se frotter aux jambes de tout le monde. Il était tout maigre,
sa queue était cassée, et il avait du mal à respirer, probablement parce qu’il
avait reçu un coup sur le museau. Tous pensaient que c’était un chaton,
mais il devait sûrement être plus vieux que ça, il était juste très petit. Au
bout d’un moment, j’ai eu le droit de dormir avec lui la nuit, et il m’a tenu
compagnie quand les choses étaient difficiles pour moi. Petit à petit, il a
repris des forces et il a commencé à jouer et à s’amuser. Et puis, un soir, il
n’est pas rentré. Je suis sortie le chercher. Finalement, je l’ai retrouvé au
pied d’un muret en pierre. Il était mort. Quand je l’ai soulevé, j’ai vu qu’il
avait quelque chose de coincé dans sa bouche. Il avait avalé un cocon. Mes
parents d’accueil l’ont sorti de sa gorge avec des pincettes, et on a constaté
que c’était un bombyx disparate, une espèce rare de papillon. J’ai enterré
mon chat toute seule, dans la forêt, et ils ont placé le cocon dans un pot en
verre, avec des feuilles. Une semaine plus tard environ, un papillon en est
sorti. Il était grand et brun. Tout le monde s’est réjoui qu’il ait survécu, mais
moi je n’ai jamais compris pourquoi.
Jack fait à nouveau tourner sa montre autour de son poignet d’un air
distrait. Elle est vraiment trop grande, se dit Sanna. Elle retourne s’asseoir
sur sa chaise et pose les coudes sur la table. Elle pense au Paradis perdu,
qu’ils ont retrouvé dans l’appartement. Il l’a peut-être lu.
— Tu lis beaucoup ? lui demande-t-elle.
Il ne répond rien.
— Ta maman avait emprunté Le Paradis perdu à la bibliothèque, tu l’as lu
aussi ? Ou bien elle t’en a peut-être parlé ?
La patience de Sanna commence à s’épuiser. Est-ce qu’il joue avec elle ?
— Il y a quelque chose que tu aurais envie de me raconter, Jack ? répète-t-elle. Pourquoi est-ce que tu as voulu qu’on se voie, aujourd’hui ? Tu voulais
me parler ?
Il reste immobile. Elle prend le dessin de loup et le pose sur une chaise,
puis elle attrape une feuille vierge.
— On va bientôt terminer, déclare-t-elle en lui tendant la feuille.
Il écrit quelque chose dessus, puis pousse le papier vers elle : Qui as-tu
perdu ?
Elle hésite. Elle se demande si elle aurait vraiment dû le mentionner, la
dernière fois.
— Mon mari, et mon fils.
Comment s’appelait ton fils ? écrit-il.
— Erik.
Il la regarde un instant, puis il note encore sur le papier : Que s’est-il
passé ?
Sanna commence à se sentir mal à l’aise.
— Tu veux que j’appelle Mette ? lui demande-t-elle. Tu es fatigué ?
Il secoue la tête et souligne les mots qu’il a tracés : Que s’est-il passé ?
Elle a tout à coup l’impression qu’il essaie de s’immiscer dans sa vie
privée, et elle n’aime pas la façon dont il cherche à tout savoir sur elle.
— Un accident, dit-elle en déglutissant. C’était un terrible accident.
— Sanna ? Tu es là ?
Elle accroche sa serviette au crochet sur le mur. Le vestiaire est vide, et la
voix du Chêne fait de l’écho sur les murs et les casiers. Elle enfile ses
vêtements tandis que la lourde porte se referme derrière lui avec un soupir.
— Sanna ? dit Le Chêne avec un petit rire, en se passant la main dans les
cheveux. Alors, c’est ici que tu te caches ?
Elle s’est sentie obligée d’aller prendre une douche après le départ de
Jack : sa tête était sur le point d’éclater, et elle était sur le point de perdre
pied. Peut-être qu’elle est en train de devenir folle. Elle se dit qu’elle est
doucement en train de se faire avaler par l’obscurité qui la poursuit.
— Qu’est-ce qu’il y a ? lâche-t-elle avec irritation.
Il lui lance un long regard inquisiteur.
— Tu devrais peut-être rentrer te reposer un moment ?
Elle ne répond pas. Au lieu de cela, elle enfile ses bottes et se coiffe les
cheveux en arrière avec les mains.
— Ou bien tu veux prendre Eir avec toi et te rendre au quartier résidentiel
sud ?
Eir zigzague entre les flaques à moitié gelées devant la villa voisine de
celle des Roos, de l’eau glacée pénètre dans ses chaussures. Une fois devant
l’entrée, elle s’arrête pour attendre Sanna.
— Pourquoi Le Chêne pouvait pas envoyer quelqu’un d’autre, merde ?
— Tu peux retourner au commissariat à pied, si tu préfères.
Eir hausse les épaules et sonne à la porte.
En apercevant Eir et Sanna, la voisine enlève la chaîne de sécurité et leur
sourit avec nervosité. Sa prothèse dentaire décollée pendouille de sa
mâchoire supérieure.
— Entrez, murmure-t-elle. Ils m’ont dit que ce n’est rien, et que je n’ai
pas besoin de m’inquiéter, mais…
Elles la suivent à contrecœur jusqu’au salon.
Il fait frais dans la pièce et tout est propre. Il n’y a pas un grain de
poussière. Des plantes en pot ont été posées sur des sellettes et des étagères
dans les endroits les plus éclairés, et elles baignent dans la lumière. Sur la
table basse, il y a un tas de journaux en différentes langues.
On entend de la musique s’échapper d’une porte. C’est une aria. La
femme s’arrête devant un fauteuil pour attraper quelques serviettes pliées
avec soin.
— Vous en aurez besoin pour respirer, en bas.
Eir lève une main et proteste :
— De quoi parlez-vous ? Comment ça, en bas ?
— C’est dans la cave. Et les serviettes, c’est à cause de cette horrible
puanteur.
Eir éclate de rire.
— Vous avez mis du Birgit Nilsson4 à plein volume, et vous voulez qu’on
descende dans votre cave…
— C’est Maria Callas, la coupe la vieille dame, comme si c’était une
évidence. J’ai mis le disque pour couvrir le bruit. Et pour que l’intrus en bas
ne m’entende pas vous appeler. Je sais qu’il y a quelqu’un, et vous devez…
Elle les regarde, l’air démuni, puis disparaît derrière la porte d’où provient
la musique. Là, elle leur montre un escalier en spirale.
Eir et Sanna échangent un regard.
— Je comprends que ce qui s’est passé vous ait traumatisée, déclare
Sanna. Nous allons bien évidemment inspecter votre cave. Restez là.
— Non, je vous suis, chuchote la dame.
Un étage en dessous, elles sentent l’odeur et pressent les serviettes contre
leur nez. Quelque chose est en train de pourrir, la puanteur a un caractère
presque corrosif.
L’escalier n’en finit pas, les marches continuent à descendre. Parvenues en
bas, elles se retrouvent dans une cave à vin. Il fait sombre, et le plafond est
en pente. Il y a un tourne-disque dans un coin, et la musique qui en sort est
assourdissante. Sanna se précipite pour en diminuer le volume.
— Je voulais prendre une bouteille pour ce soir, chuchote la femme dans
sa serviette. J’ai failli m’évanouir en arrivant. Ça vient de là-bas, ajoute-t-
elle en désignant du doigt une bouche d’aération installée dans un des murs.
Ça doit être quelque chose dans la cave des Roos. Et j’ai même entendu du
bruit.
— Les Roos ? Leur cave n’était pas aussi profonde que ça, murmure Eir à
Sanna. On a passé toute la propriété au peigne fin, et même regardé les
plans de la maison quand on a cherché Frank.
Sanna acquiesce.
La femme secoue la tête.
— Non, non, ces caves ne figurent pas sur les plans. Il y a quelques
années de cela, une entreprise est venue voir tout le voisinage pour nous
proposer de nous creuser une panic room. Vous savez, les fameuses chambres fortes cachées que les célébrités et les PDG ont tous de nos
jours ?
— Mais quand on demande un permis de construire on reçoit forcément…
— Ah non, on a tout fait au noir. Enfin, je n’ai pas besoin d’une chambre
forte où aller me réfugier, ce n’est pas comme si quelqu’un allait venir me
kidnapper, se hâte-t-elle d’ajouter, alors j’ai transformé la mienne en cave à
vin. Je ne sais pas comment Marie-Louise et Frank utilisent la leur, mais on
a un système de ventilation commun, parce que j’ai une bonne aération dans
ma maison…
Un sifflement aigu, semblable à un cri, les interrompt. Il est assourdi,
comme s’il provenait d’un tuyau.
— Éteignez la musique, ordonne sèchement Sanna.
À côté de la bouche d’aération, elle sent un courant d’air froid lui frôler le
front. Le silence règne. Quelques secondes passent, puis elles entendent le
bruit de quelque chose qui gratte avec insistance de l’autre côté du mur,
suivi d’un lourd fracas.
Malgré les protestations du Chêne, quand elles l’appellent pour demander
des renforts, Sanna et Eir traversent rapidement le hall d’entrée en marbre
des Roos.
Arrivées au sous-sol, elles passent de pièce en pièce, inspectant chaque
espace. Rien. Sanna indique du menton une grande porte coupe-feu verte,
sur laquelle on peut lire le mot CHAUFFERIE.
À l’intérieur, il n’y a qu’une vieille chaudière à pétrole avec des tuyaux
tordus. Un tapis en lirette épais couvre le sol et une ampoule nue pend du
plafond. Grâce au petit rayon de soleil qui se faufile faiblement par la
fenêtre donnant sur le jardin, il y a suffisamment de lumière pour qu’elles
puissent constater qu’il n’y a pas d’autre porte.
Eir pousse doucement de côté le tapis. Un courant d’air monte vers elle. Il
provient d’un avaloir de forme carrée, qui est suffisamment grand pour
laisser passer une personne.
— Mais ça ne sent pas, commente Eir, avec hésitation.
Sans faire de bruit, Sanna soulève la grille et éclaire le tout à l’aide de sa
lampe de poche. Elles aperçoivent alors un escalier en spirale de bonne
taille, et, tout en bas, encore des points de lumière qui forment un carré.
C’est une trappe supplémentaire.
— Toi d’abord ? chuchote Eir.
Quelques secondes plus tard, elles ont descendu le premier escalier et
ouvert la grille suivante. Quatre à cinq marches plus bas, elles se retrouvent
dans un tunnel étroit. Là, elles aperçoivent une porte à quelques mètres
devant elles.
— Tu sens cette puanteur ? lui souffle Eir d’un ton dégoûté.
Il fait sombre, et il y a des taches d’humidité sur les murs. Des gouttes
tombent du plafond et le sol est en pente. Sanna avance lentement, son arme
à la main. Elle entend la respiration saccadée d’Eir derrière elle. Elle a
l’impression qu’elle va bientôt vomir.
— Qu’est-ce que c’est que ce bunker ? marmonne-t-elle.
Sanna continue, puis elle sent un souffle d’air froid. De petits cris
proviennent de la porte devant elles.
— Putain, chuchote Eir.
Quelque chose bouge devant elles. Eir attrape le bras de Sanna et elles
attendent un instant en silence. Nouveau couinement. Le même qu’elles ont
entendu depuis chez la voisine. Ensuite, le bruit de quelque chose qui traîne
par terre, mais que Sanna ne réussit pas à identifier.
Elle tend la main vers la porte, la pousse et entre. Eir la suit après
quelques secondes.
Elle est sur le point de crier : « Police, personne ne bouge ! » lorsque
quelque chose s’éloigne de ses pieds pour revenir s’enrouler sur ses orteils
l’instant d’après. C’est une boule de poils d’un noir brunâtre qui se déplace
sur le sol.
Des rats. Il y en a partout.
— Regarde-moi, lui souffle Sanna.
Elles lèvent leurs armes en évitant de regarder le sol et se déplacent en
crabe, un pas après l’autre, vers la table située dans un coin de la pièce.
Eir la vise de son arme.
— Police, les mains en l’air ! hurle Sanna.
Quelqu’un est assis là.
Un rat saute de la table, un doigt et un bout de tissu entre les dents.
— Oh putain de merde…, lâche Eir avec un raclement de gorge, en se
mettant la main devant la bouche.
— Reste concentrée, lui crache Sanna, mais, arrivée devant la table, elle
baisse son arme, désemparée. Eir se retourne pour vomir.
Frank Roos est assis dans un fauteuil de bureau. Ses yeux fixent le vide, et
sa tête est penchée sur le côté. Il porte les mêmes blessures à la gorge que
celles retrouvées sur Marie-Louise et sur Rebecca. Les siennes sont plus
profondes, mais elles forment aussi une croix.
La table devant lui est un simple autel, avec deux bougies en partie
consumées, une bible et une statuette de la Vierge Marie. Cette dernière est
tout en couleurs dorées, blanches et rouges, et est joliement patinée. Sur le
mur, on a suspendu un crucifix en bois.
Sanna se tient le nez. La puanteur est insupportable. Elle aperçoit une
ventilation, dont le moteur s’est arrêté. Quelqu’un a éteint l’interrupteur.
Elle le remet en position marche en tapant dessus avec la crosse de son
arme. Tandis qu’un vrombissement se fait entendre et qu’un courant d’air
glacé traverse la pièce, Eir demande :
— Depuis combien de temps il est là, à ton avis ?
Elle se déplace vers le courant d’air froid, prend de profondes inspirations,
et retrouve un peu de couleurs aux joues.
L’odeur et la présence des rongeurs semblent indiquer qu’il est là, à les
attendre, depuis un bout de temps.
— Depuis plusieurs jours, répond Sanna.
— Plusieurs jours ? Même quand on s’occupait de Marie-Louise là haut…
Et après, quand on est revenues voir le tableau ?
— Probablement.
— Mais…, demande Eir en laissant son regard parcourir la pièce, comment le meurtrier a-t-il bien pu découvrir cet endroit alors que le
passage est aussi bien caché ?
Sanna secoue lentement la tête en détaillant Frank, l’autel et le crucifix sur
le mur.
— Il a peut-être obligé Marie-Louise à le lui dire.
— Maintenant, on sait pourquoi les chiens n’ont rien senti…, soupire Eir.
À quelle profondeur on se trouve, au fait ? Et comment tous ces rats ont fait
pour entrer ? ajoute-t-elle en regardant autour d’elle.
— Par là, dit Sanna en désignant un petit avaloir, que la grille
endommagée ne recouvre plus qu’à moitié.
Tout à coup, quelque chose clignote. C’est un ordinateur portable d’un
modèle ancien posé sur une chaise en plastique. Le câble d’alimentation est
branché, mais il a été à moitié rongé, et l’écran ne cesse de s’allumer et de
s’éteindre.
Sanna fouille dans ses poches, mais Eir lui tend une paire de gants. Elle
les enfile, puis se penche vers le câble et le secoue un peu. Il lui faut
quelques instants avant de trouver la bonne position, mais l’ordinateur finit
par fonctionner. La fenêtre du lecteur multimédia est ouverte, et elle appuie
sur PLAY.
Avec un léger vrombissement, le lecteur DVD redémarre et le film
s’enclenche. On aperçoit une pièce à l’écran, vue d’en haut. Elle a
probablement été filmée avec un portable ou une caméra posée sur une
étagère ou une penderie. Les murs sont gris et impersonnels. Le long de
l’un d’eux, un divan a été recouvert d’un tissu beige décoré de feuilles
vertes. Quelqu’un est assis dessus. C’est un homme, son visage est hors
champ, mais son corps et ses mains laissent deviner son âge, la soixantaine.
Une de ses jambes bouge avec nervosité.
Une fille en jean et débardeur est assise sur une chaise devant lui. Ses
cheveux roux ondulés lui tombent sur les épaules. Sa tête est penchée en
avant et autour de son cou, Sanna reconnaît un boa vert.
C’est Mia Askar, se dit-elle.
L’homme se penche brusquement en avant et lui pose une main sur la jambe. Elle essaie de se dégager, mais on lui a attaché les mains derrière le
dos.
Lorsqu’elle remue, Sanna aperçoit une tache bleue sur son débardeur,
juste au-dessus du jean. Quelque chose a traversé le tissu pour le colorer à
cet endroit.
— Qu’est-ce que c’est que ça, merde…, fait Eir. Remets la vidéo au début.
Sanna met sur pause, avant de redémarrer le DVD.
Au début du film, on voit la même pièce, mais depuis un angle différent.
Mia Askar est assise au premier plan. On ne peut pas se méprendre sur son
identité : elle regarde droit dans la caméra et se mord un ongle. Elle porte le
collier aux trois cœurs autour du cou.
Elle a l’air fatiguée.
— Si quelqu’un retrouve cette vidéo, je m’appelle Mia Askar. Je ne sais
pas depuis combien de temps je suis ici. J’espère que j’arriverai à sortir.
Sinon…, si vous retrouvez ceci…
Il y a du bruit derrière elle, comme une porte qui s’ouvre. Les yeux de Mia
se baissent et elle se lève. Ensuite, elle se met sur la pointe des pieds, son
visage disparaît de l’objectif, et la pièce se retrouve à l’envers sur l’image,
avant de réapparaître, vue d’en haut. Elle a sûrement placé la caméra, peut-
être celle de son portable, depuis un point surplombant.
Deux hommes entrent dans la pièce, passent devant la caméra sans la voir,
puis disparaissent de l’image. Ils murmurent quelque chose d’inaudible et
placent une chaise au milieu de la pièce. Mia s’y assied à contrecœur en les
injuriant.
Un des hommes prend place sur le divan devant Mia, dont la tête reste
hors du cadre. On ne voit pas non plus son compagnon, mais on l’entend
chantonner derrière eux. Il y a ensuite un bruit comme de l’eau qui coule
d’un robinet.
L’homme assis sur le divan commence à parler. Le son est de mauvaise
qualité, mais on distingue quand même quelques bribes de mots. Il demande
toujours la même chose :
— Qui est au courant ?
À chaque fois, Mia donne la même réponse :
— Personne.
Il fait un signe à l’autre homme, qui approche en claudiquant et en lui
tendant une boîte de pilules. Il en prend deux, qu’il force Mia à avaler avec
un verre d’eau.
— Le sale porc…, marmonne Eir.
L’homme sur le divan change de position, puis croise les jambes en se
tapotant le genou.
— Tu dois mieux prendre soin de toi… de vous deux.
Mia crache dans sa direction.
— On est là pour t’aider.
Elle l’insulte à nouveau.
— Tu es déjà pardonnée, tu sais ? demande-t-il.
— Tu es mort pour moi, rétorque Mia. Mort.
— Est-ce que tu sais que tu as été pardonnée ? répète-t-il.
Elle se lève et se jette vers la sortie, mais l’homme aux médicaments la
rattrape, et puis la porte a été verrouillée. Il la tire par le bras, elle crie. Il lui
attache les mains derrière le dos.
— Tu dois te calmer, lui explique-t-il. Sinon, on ne pourra pas t’aider.
L’homme sur le divan pose encore et toujours la même question, comme
un mantra ou un exercice d’hypnose. Mia répond inlassablement par des
jurons.
Quand elle finit par se taire, les questions cessent elles aussi. L’homme lui
touche le ventre avant de disparaître à nouveau de l’image.
Mia marmonne quelque chose d’indistinct.
L’homme sur le divan se penche vers elle.
— Qui es-tu et qu’as-tu fait de Mia ? (Il se renverse un peu en arrière.)
Qu’as-tu fait de Mia ? répète-t-il encore.
— Qu’est-ce que tu racontes, putain ? hurle-t-elle. Tu es complètement
givré, ou quoi ?
L’homme sur le divan secoue la tête, puis se penche à nouveau en avant.
— Exorcizo deo immundissimus spiritus…
— Mais arrête, espèce de malade ! crie-t-elle.
Elle commence à pleurer, et il lui pose la main droite sur le cœur.
— Infer tibi libera… Time Satana inimici fidem…, continue-t-il. Recede in
nomine Patris…
Ensuite, on entend des murmures de prière, comme un vrombissement
d’abeilles en furie. Les voix se superposent l’une l’autre dans un rythme
presque frénétique.
Le corps de Mia a un spasme en avant, comme si elle allait vomir.
L’homme assis sur le divan lui demande à voix basse si elle comprend
qu’elle a été graciée et qu’elle doit s’en réjouir. Elle murmure quelque
chose et il lui appuie à nouveau sur le cœur.
Une grande tache sombre apparaît le long de la cuisse de Mia quand elle
se pisse dessus. Elle dit en pleurant qu’elle comprend et jure de ne plus leur
créer de problèmes. L’homme lui pose la main sur le genou, mais elle essaie
de se dégager.
Puis les images sur lesquelles elles sont tombées au début reprennent.
L’homme qui a attaché Mia s’approche en boitant, couteau à la main. Il
coupe ses liens, et la jeune fille s’écroule sur le sol. Quand il l’aide à se
relever, Sanna et Eir distinguent parfaitement son visage.
C’est Frank Roos.
— Arrange-toi pour faire venir Rebecca, lui dit l’autre homme. Il faut
s’occuper d’eux.
Frank acquiesce.
— Rebecca va venir s’occuper de toi, dit-il à Mia en lui caressant les
cheveux.
Après leur départ, elle reste assise sans bouger. Au bout d’un moment, elle
se lève, pousse la chaise en direction de la caméra et grimpe dessus. La
pièce disparaît quand sa main vient recouvrir l’objectif, et la vidéo se
termine.
— C’était bien ce que je crois ? demande Eir d’une voix creuse. Vous
vivez à quelle époque, sur cette putain d’île ?
Sanna ne répond pas. Elles viennent d’assister à un exorcisme : l’homme sur le divan a essayé de libérer Mia Askar du démon. Elle contemple
d’abord le corps de Frank, puis le reste de la pièce. Il y a du sang sur la
table, sur le sol et sur les murs, ainsi que sur les mains et les vêtements du
cadavre. Elle pense à la façon dont il est resté assis, le regard tourné vers la
chaise où se trouve le petit ordinateur portable. Le meurtrier a-t-il voulu lui
montrer ce qu’il avait fait à Mia avant de l’achever ?
— On l’a puni, déclare-t-elle. On les a tous punis pour ce qu’ils ont fait à
Mia. Marie-Louise, Rebecca, et Frank.
4. Soprano suédoise (1918-2005) connue comme la plus célèbre cantatrice wagnérienne de son temps.
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