La fille renard

Maria Grund · Chapitre 34 sur 40

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La fille renard

Chapitre 32

 

L e service dans lequel Jack a été emmené est calme et silencieux, le couloir a un air endormi. Peut-être parce que toutes les lumières sont éteintes ou parce qu’il est tard et que les heures de visite sont déjà finies

depuis longtemps. En traversant la salle commune, Sanna saisit un verre et

y verse de l’eau ; celle-ci a un goût de concombre et de métal.

Une fois dans le couloir, elle essaie de trouver la chambre de Jack : Le

Chêne a promis qu’il serait placé sous protection vingt-quatre heures sur

vingt-quatre, il devrait donc y avoir un agent devant sa porte. Elle ne voit

personne, alors elle imagine s’être trompée de service. Elle arrête une

infirmière et lui montre son badge.

— Je cherche Jack Abrahamsson, pouvez-vous me dire où il a été placé ?

L’infirmière désigne du doigt une porte à quelques mètres de là.

— Il est là, mais il doit être en train de se reposer. Il dort beaucoup.

— Mais il devrait y avoir un policier devant sa porte, il est censé

bénéficier d’une protection ininterrompue.

— Ah bon. Je crois que personne n’est venu. Voulez-vous que je demande

à l’accueil ?

Sanna fait non de la tête avant d’appeler Le Chêne. Une voix engourdie de

sommeil lui répond.

— Tu devais le placer sous protection, pourquoi est-ce qu’il n’y a personne devant la chambre de Jack ? demande- t-elle sans préambule.

— Sanna ?

— Je suis à l’hôpital et il n’y a pas d’agent de police.

Le Chêne lui explique calmement que Jack n’a bénéficié d’aucune

protection ces derniers jours, car les ressources sont insuffisantes. Il juge

que sa vie n’est pas en danger, car on ne sait même pas s’il a vraiment vu

quelque chose. Il n’a rien laissé entendre de tel, il a juste dessiné un animal.

— Qu’est-ce qui ne va pas, chez toi ? fait Sanna. Tu joues avec la vie d’un

jeune garçon, sans même me consulter. Un témoin, en plus, qui pourrait

peut-être nous fournir davantage d’informations à l’avenir ?

— Là…

— Non, le coupe Sanna. Eir devait t’appeler, elle ne l’a pas fait ? Il doit

être mis sous protection, immédiatement. Il a un frère, qui a probablement

participé au camp de vacances. On ignore s’il…

— Écoute, l’interrompt Le Chêne.

— Non, toi, écoute. Je sais ce que tu vas me dire : qu’il y a des vigiles à

l’hôpital ; mais ça ne suffit absolument pas.

La ligne crépite, et seuls quelques mots lui parviennent.

— Allô ? fait-elle, en haussant la voix. Tu m’entends ?

La ligne est coupée. Elle rappelle, mais elle tombe directement sur

répondeur. Elle lui laisse un message : il n’y a pas à discuter, il doit envoyer

quelqu’un, et l’appeler quand ce sera fait.

 

Quand elle ouvre la porte, Jack est endormi sur son lit, la tête légèrement

surélevée. Ses lèvres et ses paupières bougent au rythme de sa respiration.

Elle dépose les livres qu’elle a ramenés sur une table à côté de la fenêtre et

accroche le poster au mur. La Patafix qui y est restée collée adhère

immédiatement au papier peint.

Il se réveille quand elle approche sa chaise du lit.

— Je t’ai ramené quelques objets de ta chambre, déclare-t-elle en

s’asseyant. Je me suis dit que des livres t’aideraient à passer le temps.

Il ferme les paupières et grimace en essayant de s’asseoir sur son lit. Une énorme tache de sang sous sa peau s’étend du coude jusqu’au poignet, et les

bleus qui lui couvrent le visage sont terrifiants. Son nez est gonflé et

couvert de bandages. Il abandonne et se laisse retomber en arrière.

Elle pose doucement sa main à côté de la sienne, sur le lit. Son cœur se

serre en voyant sa peau bleuâtre. Elle repense à ce que Mette lui a dit :

Benjamin est jaloux. C’est un malade, se dit-elle. Malgré tout, ils ont

constitué une sorte de famille de substitution pour Jack, même si celle-ci

était dysfonctionnelle.

— Benjamin va être tenu pour responsable de ses actes, commence-t-elle à

dire.

Jack ferme les yeux, puis les rouvre.

Elle hésite, et se décide : elle sort la photo de l’Aube.

— Je voudrais te montrer quelque chose, si tu te sens la force de

répondre ?

Il continue à la regarder sans rien dire.

— Tu n’es pas obligé de parler, et si tu le fais, n’oublie pas que tu es en

sécurité ici, que rien ne va t’arriver. D’accord ?

Il cligne des yeux.

— Tu veux ?

Au bout d’un moment, il acquiesce. Elle lui montre la photo avec

hésitation, en se demandant si elle fait bien. Elle désigne du doigt le garçon

qui se tient à côté de Mia.

— C’est ton frère ?

Il ferme à nouveau les yeux.

— C’est ton frère, Alexander ? C’est lui ? Je sais que ça doit être très dur

pour toi… (Elle s’interrompt.) C’est ton frère que tu as vu, le jour où ta

maman est morte ?

Il pose à nouveau les yeux sur elle, puis sur la photo.

— C’est Alexander ? demande-t-elle en scrutant son expression.

Elle ne décèle absolument rien sur son visage, il ne fait que secouer la tête.

— Tu es sûr ?

Il lève lentement la main pour repousser l’image.

— OK, fait doucement Sanna.

Il est en train de transpirer, alors elle va prendre une serviette de toilette à

la salle de bains, qu’elle humecte avec l’eau froide du robinet. Quand elle

lui en tamponne le visage, il semble s’assoupir. L’idée d’aller chercher du

papier et un crayon pour continuer à lui poser des questions lui semble trop

cruelle, de sorte qu’elle lui parle d’autre chose. Elle lui dit que tout ira bien,

que tout va s’arranger.

Au bout d’un moment, on frappe à la porte, l’infirmière qu’elle a croisée

dans le couloir fait son apparition.

— Voulez-vous un sandwich, si vous comptez rester ? demande-t-elle.

Vous savez, personne d’autre ne lui a rendu visite…

— Non, merci, ça ira.

Au moment où elle ressort, Sanna la rattrape.

— L’agent qui doit surveiller la porte est-il arrivé ?

La femme secoue la tête.

— Tout à l’heure, vous m’avez dit que personne n’était venu… Personne

des services sociaux non plus ? ajoute-t-elle à voix basse.

— Si, cet après-midi. Je voulais dire que personne d’autre n’était passé, à

part eux.

— Vous étiez de service quand ils sont arrivés ? Est-ce qu’ils ont dit s’ils

lui avaient trouvé une famille d’accueil ?

L’infirmière regarde derrière elle, comme si elle craignait que quelqu’un

ne l’entende.

— Ça n’est pas facile, apparemment, répond-elle doucement avant

d’ajouter avec un sourire : Ça va s’arranger pour lui, vous verrez.

Il faudrait un miracle, se dit Sanna. Elle aperçoit un mouvement du coin

de l’œil, mais quand elle se tourne vers Jack, il est allongé, immobile.

— Je vais peut-être le prendre, ce sandwich, finalement, dit-elle. Et une

couverture, si vous avez ? Je vais attendre jusqu’à ce que l’agent arrive.

Elle compose à nouveau le numéro du Chêne, mais personne ne décroche.

Elle s’assied à côté de Jack et lui prend la main.

— Je vais rester, si ça ne te dérange pas, murmure-t-elle.

Il tourne le visage vers elle, puis baisse les yeux. Une larme coule le long

de sa joue. Elle lui serre doucement la main, puis rapproche sa chaise. Elle

ôte ses bottes, puis pose les jambes sur le rebord du lit et ferme les yeux.

 

Quand les vibrations de son portable la réveillent, il est déjà tôt le matin.

Elle se dépêche de mettre le téléphone sur silencieux tout en jetant un coup

d’œil à Jack. Il dort toujours profondément.

C’est Alice qui l’a appelée. Elle redresse le dossier de sa chaise avec

précaution, puis écarte la couverture que l’infirmière a posée sur elle. Elle

constate que ses muscles sont douloureux, parce qu’elle a dormi dans une

drôle de position. Elle sort de la pièce aussi silencieusement que possible, et

laisse la porte se refermer doucement derrière elle.

Le Chêne n’a toujours envoyé personne. Elle attrape son téléphone avec

colère, mais il ne répond toujours pas. Elle laisse encore un message sur le

répondeur.

L’électricité est revenue, et elle entend le léger bruit de la photocopieuse

lui parvenir des bureaux. Cela la réconforte, ça lui rappelle le commissariat.

Un peu plus loin, un four à micro-ondes émet un bip. Toutes les lumières

sont allumées, et une odeur de café flotte dans la salle de pause. Elle a

presque l’impression de s’être réveillée dans un nouveau monde, plus

accueillant que la veille.

Elle va se chercher un café avant d’essayer de rappeler Alice.

De retour dans la chambre de Jack, elle constate qu’il s’est réveillé. Quand

elle ouvre les persiennes avec précaution, il se redresse sur son lit en

grimaçant. Elle lui tend un verre d’eau.

— Comment tu te sens ?

Il hoche lentement la tête.

— Je dois retourner au commissariat, mais je peux revenir, si tu veux.

Quand elle attrape son manteau, il lui saisit brusquement la main, si bien

qu’elle se laisse tomber à côté de lui.

— Tu as besoin de quelque chose ? Je peux leur demander de t’apporter

un petit déjeuner, avant de partir.

Il secoue la tête, puis baisse les yeux d’un air craintif. Pendant un instant,

elle éprouve des remords, et de l’inquiétude, parce qu’elle doit partir, mais

aussi parce qu’elle lui a parlé d’Alexander. Elle s’interroge : cela l’a-t-il

secoué, ou bien a-t-il ressenti de la peine, ou de la peur ? Elle ne peut

s’empêcher de se demander s’il lui ment, si le garçon de la photo n’est pas

bel et bien son frère, qu’il serait en train de protéger.

— Un policier ne va pas tarder à venir, lui dit-elle. Il va garder ta porte,

comme la dernière fois.

Elle lui lâche la main.

— Bon, dit-elle, hésitante. On se voit plus tard ?

Ses yeux sont brillants, on croirait presque qu’il a de la fièvre. Il y a un

gobelet vide sur sa table de nuit, on lui a peut-être donné ses médicaments

pendant qu’elle était dans la salle de pause. Elle lui serre doucement la

main.

— Je te promets de revenir, d’accord ?

En sortant, elle croise l’agent que Le Chêne a fini par envoyer. Ils

échangent quelques mots, et elle lui montre la porte de Jack.

 

Quand elle passe devant l’accueil du commissariat, les pensées se

bousculent dans sa tête. Jack, les crimes, tout se mélange. La réponse réside

là, elle le sait. Elle est là, quelque part, au fond de son subconscient, mais

Sanna ne réussit pas à mettre le doigt dessus.

Bernard lui fait signe du couloir.

— Alice et Eir t’attendent dans la salle d’enquête. Où étais-tu donc

passée ?

— Bonjour, marmonne-t-elle sans s’arrêter.

Il lui pose une main sur le bras.

— Crantz est mort.

Elle s’immobilise.

— Quoi ? Pourquoi personne ne m’a prévenue ?

— Je suis en train de le faire, rétorque-t-il d’un ton contrarié.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? Où l’a-t-on trouvé ?

— Il est décédé d’un infarctus dans sa chambre. Ça s’est produit cette

nuit. Il n’y a rien de palpitant.

Elle acquiesce. Son inquiétude fait place à un étrange soulagement,

remplacé par de la colère. Ce sale bonhomme, se dit-elle. Il aura échappé à

son procès, et il n’aura jamais eu à rendre de comptes à la justice.

Dans la salle d’enquête, elle salue brièvement Eir et Alice. La photo des

enfants qui ont participé à l’Aube est accrochée au tableau blanc. Ils sont

tous alignés en rang. Leurs yeux la regardent. Brusquement, elle a

l’impression que le garçon à côté de Mia a l’air plus grand que dans son

souvenir et des yeux plus larges et plus foncés qu’avant.

— Dis, lui fait Eir, on peut commencer, ou quoi ? Alice ne voulait pas

qu’on débute sans toi.

— Pardon, répond Sanna. Je n’ai pas très bien dormi. Je suis restée avec

Jack, à l’hôpital, parce que Le Chêne avait rappelé l’agent qui était censé le

protéger. Il fallait bien que quelqu’un soit à ses côtés.

Eir et Alice échangent un regard.

— C’est Alexander Abrahamsson ? demande Sanna en désignant du

menton une photo.

Alice pousse un catalogue vers elle. Eir se penche sur la table pour mieux

voir. C’est un album de photos d’école.

— Tu veux nous montrer à quel point tu avais l’air cool, à l’époque où tu

te déguisais encore en Bagheera ? lance-t-elle d’un ton ironique.

— Regarde page 18, rétorque Alice. Je suis allée voir l’ancienne école

d’Elena Johansson, et ils m’ont prêté cet album.

Sanna cherche la page indiquée, avant de consulter la liste des élèves sur

la photo.

— Au troisième rang, tout à fait à droite, lui dit Alice. C’est Alexander

Abrahamsson.

Elle cherche le garçon des yeux. Il ressemble à Jack, mais en plus maigre.

Il porte la même montre que lui au poignet droit. C’est peut-être celle-là,

d’ailleurs. Ils ont pu se la passer, entre frères. Ses cheveux sont aussi

hirsutes que ceux de Jack, et ses yeux bleus ont la même intensité.

— Bleus, s’exclame-t-elle. Il a les yeux bleus.

— Ça veut dire que le garçon sur la photo prise au camp n’est pas

Alexander Abrahamsson ? intervient Eir. Merde, alors.

Alice secoue la tête.

— Alexander Abrahamsson est mort il y a sept ans de ça. Juste avant le

camp. Il avait toutes sortes de problèmes cardiaques. Il n’a jamais pu

participer à l’Aube.

Sanna observe plus attentivement le visage d’Alexander, et elle y décèle

les traces de sa maladie. Il a la peau et les lèvres grisâtres, les cheveux

ternes. Bien qu’il soit entouré d’autres enfants, il a l’air seul, comme

suspendu dans le vide, et ses épaules tombent lourdement. Alexander

Abrahamsson est aux portes de la mort.

— Ça peut se traiter, les problèmes cardiaques, non ? Ou même s’opérer,

fait remarquer Eir.

— Oui, répond Alice, si on les découvre à temps.

Sanna pense à Jack, qui a grandi entouré de morts brutales et de folie. Il a

tout perdu, même son frère. Elle songe aussi à sa visite nocturne à Mylingen

et à la silhouette qu’elle a vue dans le couloir de l’appartement. Ça devait

être un voleur, finalement.

Eir referme l’album.

— Putain, merde alors, dit-elle. Comment est-ce que Rebecca a pu

continuer à travailler et à s’occuper de Jack, alors que son fils aîné venait

juste de mourir ? Et pourquoi est-ce qu’il n’y avait rien d’indiqué dans son

dossier ?

— On peut porter son deuil de bien des façons, articule lentement Sanna.

Eir regarde fixement la table, un brin honteuse.

— Peut-être qu’elle n’avait pas conscience qu’il n’était plus là, continue

Sanna avec calme. Peut-être que Billstam l’ignorait, à moins qu’il ait décidé

de ne pas le noter. Tu m’as dit toi-même qu’il n’était pas fiable, non ?

— Et les autres, alors, Mette et Ines Bodin, pourquoi est-ce qu’elles n’ont

jamais mentionné que Rebecca avait un autre enfant ? demande Eir

prudemment.

Sanna acquiesce. Elle a le sentiment qu’il y a quelque chose qui cloche, et

elle commence à ressentir autre chose : de la peur.

Le Chêne va bientôt les rejoindre, se dit-elle, et il va les obliger à laisser

tomber la piste de l’Aube pour changer d’approche. Elle est consciente qu’il

lui a donné une chance, mais qu’elle a échoué. Ensuite, il mettra fin à la

protection policière de Jack.

Quand son supérieur finit par entrer dans la pièce, elle comprend tout de

suite qu’il est arrivé quelque chose. Il leur crie qu’on a retrouvé Lara Askar

avec la gorge tranchée. Pendant un instant, il règne un silence de mort, puis

tout le monde se précipite sur la porte en même temps.

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