La fille renard

Maria Grund · Chapitre 7 sur 40

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La fille renard

Chapitre 5

 

 

L e commissariat se situe dans un bâtiment gris-brun à deux étages seulement, qui ne paie pas de mine. L’entrée comporte deux grosses portes vitrées, derrière lesquelles se trouve une salle d’attente aux couleurs

claires. Sous un gros panneau d’affichage, il y a un interphone. Sur la

droite, un long couloir vitré traverse une cour centrale pour mener aux

cellules.

Eir et Sanna passent encore deux grandes portes à l’aide d’un code et d’un

laissez-passer, avant de monter dans un ascenseur. Le réceptionniste lève les

yeux avec indifférence quand les portes de l’ascenseur s’ouvrent. Ses

oreilles sont ornées de piercings, il porte un casque sans fil et marmonne

quelque chose au sujet de Trent Reznor3 des Nine Inch Nails, et de la

musique d’un jeu vidéo.

— Il nous faut une salle d’enquête, pour le meurtre de Marie-Louise Roos,

lui dit Sanna.

— La grande salle, lâche-t-il succinctement. Bernard a déjà commencé à

l’aménager.

Un serpent couronné d’un capuchon avec deux gros crochets dans la

gueule est tatoué tout autour de son cou.

— Suis-moi, dit Sanna en donnant un petit coup de coude à Eir.

Elles traversent une salle carrée gigantesque, aux murs beiges. De grandes fenêtres donnent sur la muraille et la mer. Dans un coin de la pièce se

trouve le bureau de la légende, Ernst « Le Chêne » Eriksson. Les autres

tables sont alignées en rang. C’est la seule chose de bien ordonnée dans la

salle. Tout le reste est chaotique. Des documents sont empilés sur la plupart

des bureaux. Des stylos, des agrafeuses, des formulaires et des dossiers

noirs et bruns partagent l’espace avec des mugs ébréchés.

Dans la salle de pause, Sanna attend que le café finisse de couler.

— Tu en veux ? demande-t-elle à Eir.

Cette dernière fait non de la tête en se penchant pour boire au robinet. Elle

ouvre ensuite le frigo tout en s’essuyant la bouche de la manche. Elle y

découvre quelques boîtes-repas et des canettes de Coca. Quelqu’un a posé

un sachet de minibrioches à la cannelle dans un coin. Elle aperçoit ensuite

un paquet de salami à moitié entamé et enfourne toutes les tranches dans sa

bouche en même temps.

— Tu as faim ? lui demande Sanna.

Eir repousse la porte du réfrigérateur.

— Non, plus maintenant, répond-elle entre deux mastications en souriant.

Il y a plusieurs salles d’interrogatoire le long du couloir qui jouxte la salle

de pause. Une porte, un peu plus loin, est ouverte. Sanna fait signe à Eir de

la suivre.

C’est une grande pièce lumineuse. Des blocs-notes et des stylos neufs sont

posés sur un bureau, et il y a deux portraits sur un tableau blanc, l’un de

Marie-Louise et l’autre de Frank Roos – un agrandissement de la photo qui

était installée dans leur salon. Il est brun, avec des cheveux brillants

parsemés de gris, et a des yeux verts.

Bernard écrit PORTÉ DISPARU sous l’image, puis souligne les mots.

— Alors, la maison de vacances, c’était une impasse ? demande-t-il en se

tournant vers elles.

— Avant de commencer, Bernard, lui dit Sanna en s’asseyant, Leif m’a

demandé de le tenir au courant. Tu peux t’assurer qu’on n’oubliera pas ? Je

n’ai vraiment pas besoin d’avoir un procureur furax sur les bras, en plus de

tout ça.

Bernard a l’air anxieux.

— Oui, bien sûr.

— Comment ça s’est passé, de votre côté ? demande-t-elle. On

récapitule ?

Il acquiesce.

— Je peux commencer, continue Sanna. Rien n’a été dérobé dans sa

bibliothèque. Personne n’a touché aux livres.

— Comment peut-on déjà en être certains ? demande Eir.

— Les étagères sont protégées par une vitre de sécurité et elles sont

munies d’une alarme dernier cri, j’ai vérifié. La société de surveillance

aurait été immédiatement alertée s’il y avait eu une effraction.

— Vous avez des nouvelles de Sudden ? Vous savez si l’enquête

préliminaire a donné des résultats ? demande Bernard.

— Rien, répond Sanna. Mais son équipe et lui sont encore en train d’y

travailler, j’imagine.

Bernard se laisse tomber sur une chaise, se jette deux chewing-gums dans

la bouche et commence à mastiquer bruyamment.

— D’accord, poursuit Sanna en se dirigeant vers la photo de Marie-Louise

Roos. L’agresseur a fait preuve d’une violence sans précédent. Il ne s’agit

pas d’un cambriolage qui aurait mal tourné ; quelqu’un a vraiment cherché

à l’éliminer. Il est donc raisonnable de penser que le meurtrier pourrait faire

partie de son cercle de connaissances ; quelqu’un animé d’une telle haine

qu’il se serait déchaîné.

— Il y a trois chemins pour pénétrer dans la villa, ajoute Eir. La porte

donnant sur la rue était ouverte, et il n’y avait pas trace d’effraction. Celle

du salon, donnant sur la terrasse à l’arrière de la maison était verrouillée et

intacte. Celle donnant sur la petite bibliothèque – par laquelle nous

supposons que le meurtrier s’est enfui – n’a pas non plus été forcée. Elle

s’ouvre uniquement de l’intérieur. Cela signifie que notre coupable est entré

par la porte principale.

Sanna acquiesce.

— Cela vient corroborer la théorie selon laquelle elle connaissait son agresseur et lui aurait ouvert elle-même. Il y a dû y avoir une dispute, et

puis la violence a explosé.

— Je ne sais pas si je suis d’accord avec le fait qu’elle connaissait le

coupable, rétorque Bernard en soupirant. Le porte-à-porte n’a pas donné de

résultats. Tous les voisins nous ont dit la même chose : les Roos ne

fréquentaient personne de façon régulière. D’après eux, mis à part les

réceptions et les cérémonies auxquelles ils étaient invités grâce à ses dons,

ils passaient surtout leur temps seuls. On n’a pas retrouvé d’ordinateur chez

eux, et les mails sur le téléphone de Marie-Louise sont principalement des

pubs ou des justificatifs de paiement. Nous avons demandé à recevoir

l’historique de ses conversations téléphoniques, mais nous n’avons rien

trouvé dans son portable pour l’instant. Elle a surtout parlé à son mari.

— Et le portable de Frank ? Sa localisation n’a rien donné ? demande

Sanna.

Il secoue la tête.

— Pas d’ordinateur ? réagit Eir. C’est surprenant étant donné leur

situation, non ? Leurs affaires et leur argent ?

— C’est aussi mon avis, répond Bernard. Cela dit, ils employaient des

avocats, des comptables et des sociétés de gestion sur le continent qui

faisaient le travail. Peut-être qu’ils n’en avaient pas besoin ?

— On a contacté l’artillerie qui travaillait pour eux ? demande Sanna.

— Nous avons parlé au cabinet d’avocats et au gérant de la banque. Il n’y

a rien qui cloche de ce côté-là. Pareil avec leurs comptables. Les

renseignements qu’ils nous ont fournis sur les derniers contacts qu’ils ont

eus avec les Roos ont été confirmés par la liste d’appels sur le portable de

Marie-Louise. Ils ont fait preuve d’une totale transparence, en nous donnant

accès à l’ensemble des comptes des Roos. Ils sont également disponibles à

n’importe quel moment si nous avons des questions. Autrement dit, il n’y a

pas de raison de penser qu’ils nous cachent quoi que ce soit.

— Bien, dit Sanna. Quand nous aurons les comptes sous les yeux, il va

falloir les passer au peigne fin pour tout analyser. Voir où va l’argent.

Eir et Bernard détournent le regard. Sanna soupire avant de continuer.

— Je n’ai rien découvert d’étrange dans la propriété, mis à part

l’enveloppe dans l’entrée. Elle contenait des milliers de couronnes. J’ai

demandé à Sudden de l’examiner. Et puisque j’ai retrouvé un Post-it

marqué de la lettre W sur les billets en dessous de l’enveloppe, on devrait

vérifier quels contacts dans son téléphone commencent par W.

— J’ai déjà vérifié, il n’y a personne dans ses contacts avec cette initiale-

là, dit Bernard.

— Dans ce cas, on va vérifier les noms des voisins…

— Il n’y en a pas non plus chez les voisins, l’interrompt Bernard.

— Incroyable, si je ne te connaissais pas, je croirais presque que tu

renonces à ta retraite et que tu souhaites encore travailler ici ?

— Jamais de la vie.

— OK. On sait si elle avait une assurance-vie, ou je dois vérifier ?

demande Eir.

— On l’a fait. C’est le mari qui hérite de tout, répond Bernard.

— On a des nouvelles de lui ? s’enquiert Sanna.

Bernard fait non de la tête.

— Rien du tout. Il a disparu sans laisser de traces. Il n’a utilisé ni son

téléphone ni sa carte de crédit depuis hier. Aucun mouvement. J’ai aussi

vérifié auprès des aéroports et du port maritime. Rien là non plus. Il est plus

probable qu’il gise au fond d’un fossé quelque part, ou qu’il ait été emmené

parce qu’il aurait vu quelque chose, ou encore que ce soit lui l’assassin.

Sanna boit une gorgée de café.

— J’ai demandé à Jon de prendre contact avec l’association qui recherche

les personnes disparues, ça a donné quelque chose ?

— Ils vont se réunir dans quelques heures avec des chiens.

— Super.

— J’ai également essayé de contacter le médecin de Frank. Pour obtenir

un compte rendu détaillé de son état de santé.

— Bien. Tiens-moi au courant dès que tu en sauras davantage et assure-toi

que l’info soit partagée avec tous ceux qui participent à la battue.

— Et les journalistes ? interroge Bernard. On leur dit quoi ?

— Le Chêne devra s’en charger quand il rentrera. À quoi ça sert d’avoir

un chef, sinon ? rétorque Sanna en souriant.

— J’appelle la bibliothèque ? demande Eir. Pour connaître l’identité de la

personne qui a parlé à Marie-Louise quand elle a fait don de ses livres ? Il

pourrait s’être passé quelque chose.

— Ils n’ont jamais été directement en contact, répond Bernard. Ce sont les

avocats et les comptables qui se sont chargés de tout. La seule chose que la

bibliothèque ait faite, c’est d’envoyer un bouquet de fleurs avec une carte à

Marie-Louise.

Eir se met à tambouriner des doigts sur la table.

— Sudden, dit Sanna avec un sourire quand la porte s’ouvre soudainement

pour laisser passer un homme revêtu d’un pull islandais tricoté main. On a

presque l’impression qu’il lui a été peint directement sur la peau de ses bras

musclés. Il a l’air fatigué, mais dégage en même temps quelque chose

d’intense. Ses cheveux épais et gris sont coiffés en arrière avec simplicité.

Ses yeux sont gigantesques, et son gros nez tout cabossé. Eir a entendu

parler de lui, Sven « Sudden » Svartö : c’est un chimiste de renom, qui a

beaucoup d’expérience et une formation impressionnante. C’est un des

meilleurs experts du pays, mais elle ne se l’était pas imaginé aussi grand et

brut de décoffrage. Elle s’attendait à rencontrer un petit professeur

grisonnant.

Il pose une photo sur la table devant eux. C’est un couteau dans un sachet

de pièces à conviction.

Il y a du sang séché sur le dos de l’épaisse lame en inox.

— Tu avais raison, Sanna, dit-il. Le meurtrier est sorti par-derrière. On a

retrouvé ça dans la haie entre le jardin de la victime et celui de sa voisine.

Le visage de Sanna s’éclaire.

— Il va vous falloir combien de temps pour l’analyser ?

— Deux jours à peu près, j’espère.

— Est-ce que tu sais ce que c’est comme type de couteau ? Tu l’as

identifié ?

— Un couteau de chasse, en acier inoxydable. Le manche est en bois.

— Quelle marque ? Quel modèle ? On peut aller vérifier dans les

magasins.

— Les magasins ne pourront pas nous aider malheureusement, il n’est pas

tout neuf. Ce couteau date d’il y a quinze à vingt ans, si ce n’est plus.

Eir observe la photo. Sous les taches de sang, on aperçoit le vert noirâtre

du manche.

— C’est vous, la nouvelle Bernard ? lui demande Sudden en lui tendant la

main.

— Eir Pedersen, répond-elle sans lever les yeux. Et ça, c’est quoi ?

poursuit-elle en désignant la photo du doigt.

— Des algues, je dirais, rétorque Sudden. On verra bien ce que diront les

analyses, mais je pense que ce couteau a dû passer pas mal de temps dehors

avant que quelqu’un ne l’utilise.

— Si ce sont vraiment des algues, est-ce que cela signifie que le meurtrier

l’aurait conservé quelque part au bord de la mer ?

— Tout ce qui se trouve sur cette île est au bord de la mer, réplique

Sudden en souriant.

Bernard prend la photo et l’accroche au tableau blanc, sous celle de

Marie-Louise Roos.

— À part ça, les nouvelles ne sont pas très bonnes, ajoute Sudden. Mes

agents ont relevé des empreintes, des fibres et des cheveux. Mais la plupart

des échantillons ont été contaminés ou mélangés. Ils sont inutilisables.

— C’est ce qu’on nous a dit, réplique Sanna. Nous sommes tombées sur

l’un de tes agents sur les lieux du crime.

— Cependant, il doit bien y avoir quelque chose d’utilisable, même avec

la voisine qui a marché partout ? dit Eir.

— Malheureusement, tout ce qu’on a pu trouver, ce sont ses empreintes et

celles des Roos. Il n’y avait rien d’autre.

— Merde, dit Eir.

Le visage de Sanna est rempli de déception et de frustration.

— Tu me connais, Sanna, ajoute Sudden avec sérieux. Tu sais que je n’ai pas l’habitude de dire ça ; mais cette fois, on croirait presque qu’on a affaire

à un fantôme.

Il fait une pause.

— Vous avez pensé à demander de l’aide sur le continent, au Noa, le

département des Opérations nationales ?

— Évidemment, mais personne chez eux ne meurt d’envie d’être envoyé

ici, répond Sanna.

— Oui, mais Le Chêne connaît quelqu’un dans leur service, non ?

— On ne va pas les faire venir, intervient soudainement Eir.

Le fameux ami du Chêne, c’est son ancien supérieur, celui qui l’a envoyée

ici.

Sanna et Sudden la regardent, surpris de sa réaction.

— Je dois y aller, déclare Sudden en regardant l’horloge. Je vous ferai

signe dès que j’en saurai davantage sur le couteau.

Quand Sanna l’accompagne vers la porte, elle aperçoit tout à coup quelque

chose qui dépasse de sa semelle.

— Attends…

Elle pose le pied dessus pour décoller l’objet. C’est un emballage de

bonbons qui porte un visage de clown rouge. Elle le ramasse pour le jeter.

— Heureusement que je ne l’ai pas vu, dit Sudden en blaguant. J’ai

horreur des clowns.

— Je me souviens de ces bonbons, dit Sanna. Erik ne parvenait jamais à

manier correctement les pinces de la machine pour les attraper et…,

s’interrompt-elle avant de le regarder fixement. Mais… ça fait des années

que ces machines n’existent plus.

— Quoi donc ? demande Eir. De quoi tu parles ?

— Le parc d’attractions à côté de la colline. Ces bonbons viennent de là.

Or, il a fermé il y a plusieurs années.

— Ne me regarde pas comme ça, dit Sudden. Ça ne m’amuse pas d’aller

voir des maisons abandonnées depuis plusieurs années.

— Quand les as-tu mises pour la dernière fois, ces chaussures ?

Sudden réfléchit.

— Attends voir… Chez les Roos, j’avais mes chaussures de travail, et

ensuite…

— Mais tu es retourné chez les Roos pour inspecter la haie après coup,

non ?

— Oui.

— Et là, tu portais cette paire, et pas tes chaussures de travail ?

— Oui, je…

— Tu avais des couvre-chaussures ?

— Non, je voulais juste faire un tour…

— OK, OK, dit Sanna. Et après, où es-tu allé ?

— Nulle part.

Sanna sort son portable. Elle appelle la centrale et leur signale d’une voix

calme qu’elle a besoin de renforts du côté de la colline.

— Mais qu’est-ce que tu fais ? demande Eir.

— Un parc d’attractions abandonné, c’est la planque idéale, non ?

Eir esquisse un sourire ironique.

— Tu crois que le coupable…

— En venait, termine Sanna. Il était probablement là-bas avant de

commettre son crime.

 

3. Trent Reznor est un auteur-compositeur-interprète et producteur de musique américain, né le 17 mai 1965 à Mercer. Il est le fondateur et unique membre officiel du projet de rock industriel Nine Inch Nails depuis 1988.

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