La fille renard
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1.
S anna Berling scrute la pièce vide, ravagée par le feu. La lumière qui entre par les fenêtres poussiéreuses, recouvertes d’une fine couche de sel, est sale et brunâtre. L’odeur de fumée, mélangée à celle de la
moisissure, lui assaille la gorge. La pièce lui semble de plus en plus obscure
à chaque visite, peut-être à cause des arbres touffus laissés à l’abandon au-
dehors ; ou alors, c’est une illusion due à l’épuisement.
Elle passe ses doigts sur un des murs noircis ; sous la suie, on aperçoit
encore le papier peint élimé d’une chambre d’enfant. Elle ferme les yeux et
laisse sa main courir le long du mur en direction de la porte. Comme à
chaque fois, elle s’arrête devant l’inscription gravée dans le bois. Ses doigts
tracent le contour d’une écriture enfantine : FUIS.
Lorsqu’elle franchit la porte d’entrée à double battant, une nuée d’oiseaux
s’élève du vieil arbre de la cour. Ils secouent l’air de leurs battements
d’ailes, comme pour esquiver un orage.
Devant elle s’étend un paysage désolé. Toute cette partie de l’île – les
champs aux alentours et les prairies qui descendent jusqu’à la route, l’église
et la côte – est déserte. Son portable sonne. Elle décroche.
— J’y suis, là, répond-elle. Dis non. Je ne vends pas. Pas encore.
Son interlocuteur proteste avec véhémence, mais elle reste de marbre. Elle regagne sa voiture, une Saab noire. En s’éloignant, elle voit les fenêtres
aveugles et ravagées de la propriété la suivre dans son rétroviseur.
À la radio, elle entend un membre du conseil régional s’exprimer :
« Les restrictions et les mesures drastiques de ces dernières années nous
placent face à des défis sociaux qui menacent notre confort de bien des
façons. Et malgré cela, elles n’ont pas réussi à redresser notre budget…
Nous devons tous travailler de concert afin de réaliser encore davantage
d’économies sans pour autant être contraints de supprimer plus de centres
d’accueil, d’institutions ou d’autres activités essentielles pour la foule sans
cesse croissante des personnes exclues et vulnérables… »
Elle éteint la radio, allume son vieux lecteur CD et appuie sur
l’accélérateur. Le morceau Rabbia Fuori Controllo de Robert Johnson and
Punchdrunks s’échappe des baffles à plein volume tandis qu’elle dépasse
plusieurs fermes et maisons isolées. Les champs, les prairies et les forêts
défilent. Elle atteint la petite agglomération de l’île, puis se dirige vers la
zone industrielle. Là, le paysage qui l’attend est composé de bitume
craquelé et de containers éparpillés le long de hautes palissades entourées
de barbelés.
Un jeune homme vêtu d’une robe-chemisier avec un col énorme, des
manches bouffantes et des épaulettes gigantesques boitille devant les feux
de signalisation. Il lui manque un sourcil et, pour le remplacer, il en a
dessiné un au stylo-feutre, mais trop haut sur son front. Ses sandales en
plastique sont sales et chaque fois qu’il pose son pied droit par terre, il
sursaute comme un chien blessé. En l’apercevant, il semble se détendre : il
l’a reconnue. Elle ralentit, attrape un gilet en laine sur la banquette arrière,
baisse la vitre et le lui lance. Il s’empresse de le revêtir tout en murmurant
quelque chose, peut-être un merci.
Elle emprunte une route de campagne, puis dépasse un champ plein de
caravanes et de tentes. Lorsqu’elle tourne à droite devant le panneau
GARAGES ET GARDE-MEUBLES, si abîmé qu’il en devient illisible, un
chien aboie dans l’obscurité.
La porte du garage grince en raclant contre la dalle en béton. Elle allume
une lampe dans un coin, projetant une lumière douce sur son lit de camp, sa
couverture et son oreiller. Le plafond est plus bas au niveau du lit. Elle a
garé sa Saab un peu de travers et laissé les clés sur le contact.
Elle abandonne quelques factures et des pubs sur une chaise, fait glisser
son court manteau de laine noire à ses pieds avant d’enlever son pantalon,
puis elle se met un casque antibruit éraflé.
Elle dépose les clés du garage et son badge de police sur la table de
camping, qu’elle utilise en guise de table de chevet. Les objets produisent
un son métallique en heurtant un miroir de poche rond estampillé ERIK.
Elle attrape ensuite des pilules violettes, en prend trois et les jette au fond
de sa gorge.
Quand elle s’allonge sur son lit de fortune, son regard est déjà embrumé et
absent.
— J’arrive, murmure-t-elle, en tournant le dos à l’obscurité.
Quand Eir Pedersen franchit le pas de la porte, le carillon de la modeste
pharmacie de garde retentit avec un son clair et distinct. Elle avance
rapidement, un peu penchée vers l’avant, comme si elle était prête à bondir,
avec une certaine intensité dans son regard aiguisé. Lorsqu’elle glisse la
main dans la poche intérieure de son blouson en cuir ajusté, elle remarque
que la pharmacienne l’observe discrètement, un brin anxieuse. Eir reconnaît
ce regard, elle en a l’habitude. Elle est presque sûre que la femme en blouse
blanche a déjà posé un doigt sur le bouton de l’alarme. Elle pourrait la
rassurer d’un mot, cependant, elle n’en a pas le courage. Au lieu de cela,
elle dispose deux cartes d’identité sur le comptoir et appuie son index sur la
première d’entre elles.
— Il y a une ordonnance à son nom pour des pilules et des flacons. Ce
sont les flacons que je veux.
La pharmacienne scrute les cartes d’identité, puis pianote sur son clavier
d’ordinateur, tout en observant Eir en douce.
— Vous ne trouvez pas ? demande Eir. Il y a un problème ? Parce que, dans ce cas, vous n’avez qu’à appeler…
— Non, non, il n’y a pas de problème, répond la femme un peu trop vite
avant de disparaître à l’arrière de la boutique.
Eir regarde autour d’elle. Tout est bien rangé dans le local. Le sol dallé est
tout propre et luisant. La lumière est plus douce que d’habitude. Les
pharmacies qu’elle connaît, sur le continent, ressemblent à de gros
containers avec un éclairage froid et des étagères pleines à craquer. Celle-ci
a un faux air de magasin de bonbons à l’ancienne.
— Voilà, dit la pharmacienne, interrompant ses pensées. Vous avez besoin
de quelque chose d’autre ? Elle glisse une bouteille de méthadone dans un
sac plastique, qu’elle tend à Eir.
Eir observe le montant affiché sur la caisse enregistreuse avant de payer.
— Est-ce qu’il y a un chemin plus court que celui qui passe à côté de
l’hippodrome, pour aller jusqu’à Korsparken ?
— À Korsgården, vous voulez dire ? corrige la pharmacienne.
— Oui, c’est ça.
— En arrivant sur la place, descendez tout droit. Une fois la muraille
derrière vous, suivez la rue principale, puis traversez le terrain de sport au
niveau de l’ancienne patinoire.
— OK, merci.
Eir se dirige vers la sortie.
— Mais à votre place, à cette heure-ci, je suivrais plutôt la route de
l’hippodrome, ajoute la pharmacienne, avant qu’elle ne franchisse la porte.
Dans l’obscurité automnale, le silence règne sur la bourgade, entourée de
sa muraille. Ses allées pentues s’enroulent comme des serpents vers la place
centrale. Les pavés luisent d’humidité et quelques feuilles éparses
s’accrochent encore à des rosiers arborescents.
Il commence à pleuvoir. Eir a toujours aimé les intempéries : elle les
trouve libératrices, apaisantes. Elles lui procurent un bien-être. Cette fois,
cependant, il ne tombe que quelques gouttes.
À peine passé le mur, la ville change de visage. Il y a de plus en plus de boutiques barricadées, d’épaves de voitures et de panneaux de signalisation
tagués, et, peu à peu, les rues se vident. Eir dépasse des travaux routiers à
moitié entamés et un terrain de sport, avant d’atteindre une zone à
l’abandon composée de vieilles maisons mitoyennes et d’immeubles bas
comme empilés les uns sur les autres. Les poubelles débordent, des meubles
de jardin abandonnés gisent çà et là. Un peu plus loin dans la rue, deux
adolescentes sont en train de taguer la porte d’un garage.
L’une d’elles lève les yeux à son approche, avant de retourner à son œuvre
avec indifférence. Elles ont marqué CRÈVE en grosses lettres rose fluo sur
la porte.
— Vous habitez ici ? leur demande Eir avec calme.
— Quoi ? répond la fille.
Elle a des cheveux noirs ondulés, de grosses boucles d’oreilles rondes, et
une tête de mort tatouée sur la gorge.
Eir glisse le sac avec la bouteille de méthadone dans sa poche intérieure
avant de refermer son blouson.
— C’est votre garage ? s’enquiert-elle ensuite.
Les filles échangent un regard, jaugeant la situation.
— Oui, c’est notre garage, répond l’une d’elles.
Eir sort son portable, mais la batterie rend l’âme aussitôt. Elle soupire.
— Donc, si je sonne à la porte de la maison derrière vous, c’est votre mère
qui va m’ouvrir ?
La seconde fille, maigre et musclée, a le crâne rasé et un gros dragon orne
la manche de son sweat-shirt. Elle se glisse derrière Eir. Du coin de l’œil,
cette dernière la voit dissimuler un couteau avec son poignet.
— Oublie ça, si tu veux pas te faire défoncer, putain de…, vocifère-t-elle
en se rapprochant.
Eir l’interrompt d’un coup de coude en plein visage. La fille recule en
titubant et laisse tomber son couteau pour se saisir le nez. Son acolyte à la
tête de mort se jette alors sur Eir et la tire en arrière. Celle-ci reçoit un coup
sur la bouche, mais attrape le bras de la fille et la projette à terre tellement
fort que son crâne vient heurter le rebord du trottoir.
— Tu as cassé mon putain de nez…, grogne la fille au dragon de l’autre
côté de la rue.
Eir se retourne pour la voir appuyer son sweat-shirt sur son visage,
penchée en avant.
— T’es malade, putain…, gémit-elle.
Eir l’attrape durement par le bras et la tire vers le trottoir quand la fille à la
tête de mort accourt, en faisant des moulinets avec sa bombe de peinture,
pour lui sauter dessus encore une fois. Eir plonge pour l’éviter et réussit à
attraper une poignée de ses cheveux. L’autre en profite pour récupérer son
couteau, mais elle l’agrippe par le poignet. Le couteau tombe à terre et Eir
l’envoie valser sous une voiture d’un coup de pied.
Alors qu’elle traîne la fille au dragon par terre jusqu’à la porte du garage,
elle remarque que quelqu’un les observe. Une jeune fille du même âge que
les deux autres se tient à la fenêtre de la maison qui jouxte le garage. La
lumière s’allume, et une femme plus âgée vêtue d’un peignoir fait son
apparition.
La femme écarte la jeune fille du bras tout en composant un numéro sur
son portable. Les mouvements de ses lèvres laissent deviner qu’elle est en
train de parler à un agent de police. Elle regarde fixement la rue avec
anxiété.
Eir se redresse, prend une profonde inspiration et tente de retrouver son
calme. Elle essuie le sang sur sa lèvre fendue, enfonce ses mains dans ses
poches et continue sa route.
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