La fille renard

Maria Grund · Chapitre 5 sur 40

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La fille renard

Chapitre 3

 

 

I l est à peine plus de cinq heures du matin quand son portable sonne. En émergeant du sommeil, Sanna s’entend crier « Non ! ». Le téléphone continue à sonner et elle l’attrape tant bien que mal.

— Oui ? dit-elle, d’une voix pâteuse. OK, j’arrive.

Elle se lève, tâtonne dans le noir jusqu’à son portant à vêtements et allume

une lampe branlante posée sur le sol. Trois pantalons noirs sont suspendus à

leurs cintres et trois paires de bottes de la même couleur sont posées à côté.

Elle attrape un sac et en sort un T-shirt noir tout neuf, encore dans son

emballage plastique.

Des factures et des lettres officielles gisent sur une chaise. Elle ne les a

même pas ouvertes. Parmi elles, il y en a une de la commune. Elle sait déjà

ce qu’elle contient : elle a reçu la première missive il y a quelques mois

déjà. Elle n’a pas le droit d’utiliser le garage à des fins d’habitation, et la

commune lui demande de confirmer que ce n’est pas le cas.

Elle se surprend à regarder fixement le petit miroir de poche d’Erik. C’est

l’un des rares objets qui a échappé aux flammes. L’incendie a presque tout

ravagé, transformant la ferme que Patrik et elle avaient péniblement remise

sur pied en une coquille vide et calcinée. Ce n’était pas la première fois que

le pyromane, Mårten Unger, mettait le feu à une maison habitée par des

enfants.

Elle se frotte le visage et repose le miroir face vers le bas. C’est comme ça

qu’il doit être. En le touchant, le chagrin l’assaillie de plus belle. Les choses

sont différentes en ce qui concerne Patrik : la douleur s’est estompée après

quelques mois seulement. Quand elle a appris qu’il lui avait laissé un

garage, elle avait déjà presque oublié les traits de son visage. Son testament

n’avait pas été géré correctement, et ce n’était que des années plus tard

qu’un avocat l’avait contactée pour lui en communiquer l’adresse. Elle

n’avait jamais entendu parler ni de la vieille Saab ni du garage, avant.

La première fois qu’elle était venue ici, elle avait découvert des poubelles

devant la porte. Elle avait coupé le cadenas rouillé avec des pinces-

monseigneur, et des milliers de mites s’étaient précipitées vers elle quand

elle avait ouvert la porte, comme un nuage fuyant les murs du vieux garage.

Ça sentait l’essence et l’humidité. Il avait tagué des slogans à l’intérieur :

NI DIEU NI MAÎTRE et L’ANARCHIE, C’EST L’ORDRE. Il avait peint

un chat noir recroquevillé, montrant ses dents, à côté. Elle l’avait

immédiatement reconnu : il avait l’habitude de le dessiner partout, sur des

bouts de papier ou des serviettes.

Sur un vieux bureau, elle avait retrouvé plusieurs de ses dessins,

esquisses, notes et autres missives destinées aux gens partageant ses

opinions. Il y avait aussi de longues lettres de récriminations adressées à

différentes autorités, abîmées par l’humidité, les rongeurs ou les insectes.

Tout commes ses slogans, elles étaient pleines de haine envers le système.

Elle n’avait jamais aimé son penchant pour l’anarchie. Pas même en se

disant avec un brin d’humour que les contraires s’attirent. Sa haine envers

le gouvernement avait grandi quand il s’était retrouvé au chômage, juste au

moment où elle était tombée enceinte d’Erik. Autrement dit, quand elle

avait eu le plus besoin de lui. Cela avait provoqué de grosses disputes entre

eux.

Lorsque Erik avait eu un an, Patrik avait cessé brusquement de dessiner et

d’écrire la nuit, et de lancer des débats pendant le dîner. Elle avait tout

simplement accepté cet état de fait, en se disant que son nouvel emploi

l’avait calmé.

En découvrant le garage, elle avait compris qu’il n’avait jamais baissé les

bras, il s’était juste créé un jardin secret loin de sa famille pour continuer à

faire vivre ses chimères. C’est comme ça qu’elle les avait appelées. Ses

fantasmes.

Elle aurait pu être vexée que Patrik lui ait caché ce lieu. Au lieu de cela,

elle était venue s’y installer. En l’espace d’une journée, elle avait déménagé

de l’auberge de jeunesse où elle logeait depuis l’incendie, passé les murs du

garage au karcher, tout nettoyé, testé la Saab et revendu sa propre voiture.

Elle avait déposé ses maigres possessions dans le garage, puis acheté le lit

et le portant à vêtements. Il y avait déjà des WC dans un coin. Patrik, qui

était plombier, avait dû les y installer. Il y avait aussi un robinet et un évier

en inox sur un mur. Quand elle avait besoin d’une douche chaude, elle allait

la prendre au commissariat.

Au début, elle s’était dit qu’elle resterait jusqu’à ce que la voiture de

Patrik rende l’âme, mais cette dernière n’était jamais tombée en panne.

Alors, elle n’était jamais partie. Ç’avait été si facile. Et maintenant, elle

vivait avec l’espoir que la commune attende encore quelques mois avant

d’envoyer quelqu’un pour l’expulser. Du temps, c’était tout ce qu’il lui

fallait pour rassembler son courage. Après cela, elle mettrait la voiture au

rebut, elle aussi.

 

Des instants de la veille lui reviennent en mémoire. Elle pense à Mia

Askar et à la ficelle entortillée autour d’une sorte d’élastique dans ses

cheveux. Elle se demande à quoi sert ce type de cordon. La carrière

abandonnée est profonde, et comme le secouriste l’a souligné, il doit y avoir

de tout, là-dedans.

Son portable vibre à nouveau. Elle fait couler de l’eau et s’en passe sur le

visage dans l’évier rouillé, avant d’enlever son T-shirt et de le jeter à la

poubelle. Plusieurs autres, identiques, s’y trouvent déjà.

 

Eir est allongée sur son lit, tout éveillée. Elle regarde fixement le plafond,

où se trouvent quelques étoiles en plastique fluorescent. Elle en a déduit que les locataires précédents devaient avoir des enfants. Elle se retourne dans

tous les sens, mais ne réussit pas à se rendormir, alors elle se lève. Elle se

passe une main dans les cheveux. Ils sont rêches et ébouriffés.

Un peu plus loin, il y a un carton de déménagement et deux sacs. L’un est

en plastique noir, plein à craquer de vêtements, l’autre, en papier, vient d’un

fast-food. Il est couvert de taches de ketchup.

Devant l’unique fenêtre de la chambre, il y a un arbre énorme. Une

branche a frappé contre sa fenêtre toute la nuit, mais ça ne l’a pas dérangée.

Bien au contraire : cela lui a servi de distraction pour oublier les autres

nuisances sonores de cet appartement en sous-location.

Les sons proviennent de la chambre de sa sœur, attenante à la sienne. Elle

pourrait demander à Cecilia d’éteindre son portable et ainsi mettre fin aux

bruits synthétiques qui s’en échappent, mais elle décide de ne pas le faire.

Par rapport à ce qu’elle a vécu il y a quelques années, lorsque Cecilia

disparaissait pendant des mois avant de réapparaître soudainement et de lui

demander de l’argent – droguée, couverte de sueurs froides et de lésions de

grattage –, les sons de son téléphone sont dérisoires. Elle préfère le fantôme

insomniaque, à jeun, qui joue avec son portable dans la chambre, plutôt que

la petite sœur aux pupilles dilatées qui lui mettait un couteau sous la gorge

en plein milieu de la nuit, prête à tout pour du cash.

Elle ne blâme personne pour ce qui s’est passé. Peut-être que Cecilia a

commencé à perdre pied après l’accident qui a coûté la vie à leur mère. Eir

pense à la fille qu’ils ont retrouvée dans l’eau de la carrière : c’est à peu

près au même âge que sa sœur s’est essayée aux drogues dures. Il y a bien

des façons de vouloir échapper à ses démons…

Elle se remémore ensuite la photo que lui a montrée Sanna, celle que Lara

Askar avait ramenée au commissariat le jour où elle était venue déclarer la

disparition de sa fille. C’était un agrandissement d’une photo de classe. La

crinière de feu de Mia Askar contrastait avec le fond bleu et moche. Mia

était très mignonne, mais elle avait l’air absent, le sourire éteint. Le plus

surprenant, c’étaient ses vêtements : un boa vert et une veste moka doublée

de laine, un chapeau d’été couleur sable, des bottes de cow-boy, des lunettes de soleil bleutées, et d’énormes colliers, bagues et bracelets. Elle avait l’air

sortie tout droit d’une autre époque, comme quelqu’un qui vit dans un

monde à part.

Elle recherche le nom de Mia Askar sur Internet, mais n’obtient pas

beaucoup de résultats. Il n’y a qu’un seul article : un concours de maths que

Mia a gagné haut la main quand elle avait dix ans. Ses réponses à

l’interview sont très courtes. Elle n’a qu’un seul parent, sa mère Lara, une

entrepreneuse. Quand on lui demande si elle est fan d’un mathématicien

contemporain, elle répond « Non, Hypatie est décédée ». C’est son père,

Johnny, qui l’a initiée aux sciences et aux mathématiques. C’était un

entomologiste spécialiste en apidologie, la science qui étudie les abeilles.

Puis si son père est fier d’elle, Mia répond « Non, papa est mort », et quand

on lui demande si elle va participer au prochain concours, qui aura lieu dans

quatre ans, Mia répond « Non ».

Eir recherche ensuite Mia Askar sur les réseaux sociaux. Elle regarde ses

photos, mais il n’y en a pas beaucoup. Ce sont pour la plupart des clichés de

criques, et quelques images de lacs ou de marécages. En parcourant les

commentaires, elle se rend compte que Mia n’avait, en effet, pas beaucoup

d’amis. Ses followers sont surtout des contacts noués au hasard, dans des

organisations pour la nature ou d’activités en plein air. Il n’y a pas de vrais

amis. Les commentaires se réfèrent seulement à la beauté des photos, à la

fragilité de l’environnement, ou au fait que les lieux semblent terriblement

isolés. Isolés. Eir passe rapidement en revue les images. Avec le recul, elle

s’aperçoit que ce qu’elle voit, ce sont les points d’eau les plus perdus de

l’île. Des lieux isolés où aller mourir.

Dans la pièce d’à côté, les sons de portable s’interrompent brusquement,

puis elle entend des pas dans l’appartement et le robinet de la cuisine qui

s’ouvre. Eir se lève pour entrebâiller la fenêtre. Elle est assaillie par un

courant d’air froid qui s’y engouffre d’un coup. Elle prend une profonde

inspiration. En se penchant au-dehors, elle a la chair de poule. Elle ne porte

rien d’autre que sa culotte et un T-shirt. Sa main droite heurte un corps doux

plein de plumes. C’est un merle, avec un bec jaune et des yeux encerclés de même couleur. Il a la nuque brisée. Elle ne peut pas s’empêcher de le

toucher avec délicatesse. Le corps est rigide et desséché. Comme s’il

n’avait jamais été vivant.

Dans la cuisine, elle voit sa sœur en train de sortir des mugs et des

assiettes dépareillées du lave-vaisselle. Elle est belle, mais elle est trop

maigre et très pâle. Ses cheveux sont coupés court, presque à ras. C’est un

style qui lui va bien, avec son joli visage de poupée. Sixten, leur gros chien

croisé de lévrier irlandais, au pelage brun avec des taches noires, est couché

à ses pieds.

— Ça va ? lui demande Eir, en entrant dans la cuisine.

Cecilia sursaute, surprise, et Sixten se redresse.

— Pardon, je croyais que tu m’avais entendue.

Cecilia lui montre une des assiettes. Elle est toute rayée et ébréchée d’un

côté.

— On aurait au moins pu ramener quelques trucs pour la cuisine, non ?

Même si on ne va pas rester très longtemps, ça n’aurait pas été si difficile

que ça d’apporter deux ou trois assiettes et quelques tasses avec nous, tu ne

crois pas ?

— Tu as pu dormir un peu ? demande Eir en bâillant.

— Je ne sais pas. Pas vraiment. Et toi ?

— Une heure, au moins.

Elles échangent un sourire. Ce n’est pas la première fois qu’elles ont ce

genre de conversations.

— Un merle s’est écrasé contre ma fenêtre, ajoute Eir.

Cecilia soupire.

— J’en ai aussi trouvé un mort devant la porte hier. Je croyais qu’ils

migraient, avec le froid ?

— Ce sont mes vêtements ? demande Eir en désignant du doigt le jean qui

fait des tours derrière le hublot de la machine à laver.

— Oui. Toute la salle de bains empestait. Je ne comprends pas les gens qui

adorent l’odeur de chlore. Ça pue.

— Excuse-moi, j’aurais dû le mettre directement à la machine en rentrant.

— Il y a une piscine à seulement deux kilomètres d’ici, et c’est ouvert

tard. Suffisamment tard pour toi.

Eir ignore son commentaire, ouvre le robinet et le met sur la position la

plus froide. Elle y boit plusieurs gorgées, puis s’essuie la bouche et le

menton de la main. Cecilia pose un verre ébréché à côté d’elle avec fracas.

— Comment ça s’est passé hier, alors ? demande-t-elle. Tu lui as mis la

main dessus, finalement ? Tu as pu rencontrer l’inspectrice ?

— Oui.

— Elle est comment ?

Eir hausse les épaules.

— Je ne sais pas. Fatiguée. Vieillie.

— Et vous avez fait quoi ? demande encore Cecilia. Pour devoir travailler

toutes les deux un dimanche ?

— Rien de spécial.

— Ah bon ?

— Quelqu’un s’était noyé. Enfin, techniquement, ce n’était pas une

noyade, elle s’est coupé les…

Eir s’interrompt en constatant l’intensité des émotions qui traversent le

visage de Cecilia.

— Oui, rétorque Eir devant le regard insistant de sa sœur. Le monde est

plein de gens qui souhaitent mourir. Qu’est-ce que tu veux que je te dise ?

— Tu pourrais éviter de dire qu’il ne s’est rien passé de spécial quand

même, non ?

Eir hausse les épaules, elle n’a pas le courage de faire tout un discours, et

encore moins de se chamailler. Le sac de la pharmacienne est toujours posé

sur la table. Elle en sort la bouteille de méthadone.

— Ça me donne de l’urticaire, proteste Cecilia. Sur les deux jambes.

Regarde ! (Elle remonte un côté de son pantalon pour montrer son eczéma.

Elle s’est grattée sur tout le mollet.) Quelle merde.

— Je sais…, répond Eir, en la prenant dans ses bras.

— Je déteste ce truc.

— Mais tu sais que tu es obligée de le prendre, répond Eir avant de laisser Cecilia retourner à sa vaisselle en reniflant.

Son portable, posé sur la table de la cuisine, recommence à vibrer. Cela

fait sursauter sa petite sœur qui lâche une assiette, laquelle s’écrase au sol et

se casse en plusieurs morceaux.

 

Sanna sort lentement de voiture en ajustant ses vêtements. La lumière

bleue des gyrophares se reflète sur son visage pendant qu’elle laisse un

énième message sur le répondeur d’Eir.

— C’est encore moi. Où es-tu ?

Le quartier où elle se trouve est situé juste en dehors de la muraille. Les

villas y sont magnifiques et les jardins soignés de main de maître. On a la

sensation d’une unité dans le paysage, même si les maisons sont d’époques

différentes et leurs architectures très variées. Elles semblent dégager un

confort, une plénitude bien entretenue. Avec leurs hautes fenêtres, leurs

portes de palace, leurs allées gigantesques et les arbres impériaux aux

branches parfaitement taillées, ces demeures sont les plus en vue de cette

bourgade insignifiante. Dans tous les autres quartiers, les maisons

apparaissent étriquées et dotées de jardinets minuscules.

La villa à côté de laquelle elle se tient est d’une blancheur éclatante, la

pelouse impeccablement tondue. Les collègues de Sanna sont en train de

l’arpenter de long en large pour la couvrir de rubans de police. En temps

normal, Sanna serait allée les rejoindre, mais, aujourd’hui, elle est fatiguée.

Elle pense à la fille dans la carrière depuis son réveil. Dans ces

circonstances, la perspective d’aller enquêter sur la mort d’une richissime

retraitée, dans sa propriété luxueuse, ne l’enchante guère.

En attendant l’arrivée d’Eir, elle boit le café qu’elle a acheté à la station

essence ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre. L’officier de service

qui l’a appelée avait la voix enrouée et il a seulement réussi à lui faire

comprendre qu’elle devait se dépêcher, qu’il s’agissait d’une effraction et

qu’il y avait un mort. Jon Klinga et d’autres collègues étaient déjà sur place.

Ce dernier apparaît subitement devant elle. Son after-shave a une odeur

alcoolisée de Citrus qui lui pique le nez.

— C’est une vraie scène de film d’horreur là-dedans, lâche-t-il, comme

s’il était à bout de souffle. Qu’est-ce que tu fais ici, dehors ? Pourquoi tu

n’entres pas ?

Il est plein de vitalité, et quand il se peigne avec soin, comme aujourd’hui,

il a du style et il le sait. Bien qu’il soit son subordonné, ses gestes sont

empreints d’autorité, mais aussi de sympathie et de force. C’est le genre de

flic dont rêvent les gens quand ils sont persuadés qu’un psychopathe en

camionnette blanche enlève des personnes dans leur quartier pour les

torturer à mort.

Avec ses bottes de chasseur reluisantes, rien ne laisse deviner ses

orientations politiques extrêmistes en matière de législation et de respect de

l’ordre. Peu de gens savent qu’il porte une croix gammée rouge sur la

poitrine. C’est un tatouage de jeunesse qu’il a tenté d’effacer. Elle l’a

aperçu un jour où, se croyant seul, il s’est changé dans une pièce du

commissariat. Il l’a surprise en train de le regarder fixement, mais n’a pas

eu le temps de dire quoi que ce soit avant qu’elle ne tourne les talons. Le

jour suivant, il a fait comme si de rien n’était ; il l’a saluée d’un bref

« bonjour » accompagné du même sourire sympathique qu’à l’accoutumée.

Aujourd’hui, il lui sourit encore, avenant et indifférent, mais totalement

dénué de chaleur humaine. Il tient une lampe torche dans sa main, qui brille

faiblement.

— Tu attends Bernard ?

— Non, la nouvelle. C’est son premier jour, mais je me suis dit qu’elle

pouvait venir. J’ai appelé Bernard pour l’informer qu’on allait s’en charger,

toutes les deux.

— Ah oui, une fille ébouriffée avec un blouson en cuir, c’est bien ça ?

Sanna se retourne, mais Eir n’est toujours pas là.

— Je crois l’avoir aperçue au commissariat hier, commente-t-il

nonchalamment avec un air de supériorité. Elle était à l’accueil en train de

faire un truc.

Sanna est envahie de dégoût : à son ton, elle a déjà deviné la suite, mais il

est trop tard pour l’arrêter.

— J’ai rêvé d’elle quand j’ai pris ma pause avant de commencer le travail

de nuit, ajoute-t-il en posant sa main sur son pubis. Je lui montrais comment

ça se passe avec un homme, un vrai…

— Arrête.

— C’est marrant, rétorque-t-il, elle disait la même chose dans mon rêve.

Plusieurs fois, même.

— Bon, l’interrompt Sanna, énervée. Alors, c’est une effraction ? Avec un

cadavre ?

— Un meurtre, précise Jon en s’éclaircissant la gorge. C’est un meurtre.

— Un meurtre  ? L’officier de service m’a parlé d’effraction au téléphone,

pourtant ?

— C’est ce que j’ai cru, au début, avant d’avoir pu inspecter toute la

maison. J’ai tout de suite pensé à une effraction, avec une propriété dans ce

genre de quartier, mais…

— Mais ?

— Tu verras toi-même. C’est un vrai massacre, là-dedans.

Sanna jette un coup d’œil à la villa. Elle regrette de ne pas avoir demandé

à Bernard de venir.

— C’est qui, la victime ? demande-t-elle.

— Elle s’appelle Marie-Louise Roos. Elle avait soixante-quatorze ans.

— De la famille ?

— Pas d’enfants. Un mari qui n’est pas à la maison. On le recherche.

— Marie-Louise Roos…, marmonne Sanna.

— Tu la connais ?

— Son nom me dit quelque chose.

— On a parlé d’elle dans les journaux. Surtout parce qu’elle a fait don de

grosses sommes d’argent à des actions de bienfaisance et à différents

projets. Elle a entre autres choses aidé à financer le nouvel Ehpad. Tu sais,

le bâtiment moderne dont la construction était tellement controversée, mais

qu’ils ont quand même édifié vers la scierie.

Sanna sait de quoi il parle. Marie-Louise Roos était la principale donatrice

d’un groupe de sponsors privés. Ils avaient financé ce nouveau bâtiment, installé sur les ruines d’une ancienne ferme, bien que ces dernières aient

une valeur culturelle reconnue.

— Elle était vraiment blindée, ajoute Jon.

— C’est ça, elle vendait des livres de collection. Elle tenait cette boutique

de luxe en plein centre-ville jusqu’à il y a quelques années de ça, non ?

— Elle s’en est mis plein les poches en recherchant des éditions

originales, des manuscrits anciens et autres, et en les revendant à de riches

collectionneurs partout dans le monde.

— Mais elle avait arrêté ?

— Oui. Elle a fermé boutique quand tout a commencé à se faire sur

Internet. Mais elle a encore sa propre bibliothèque privée là-dedans.

— Alors, ça pourrait être une effraction après tout ? Quelqu’un qui serait

venu voler ses livres ?

— Peut-être, pourtant je n’y crois pas.

— Sa bibliothèque est intacte ?

— Ça m’en a tout l’air. Si ce n’est pas le cas, l’assurance nous le dira.

— Et son mari ?

Jon consulte son bloc-notes et en lit quelques lignes avant de le refermer.

— Frank Roos. Retraite anticipée.

— Et avant ça ?

— Géologue.

— Chercheur ?

— Dans sa jeunesse, oui. Mais il a ensuite travaillé comme consultant,

principalement pour Fornsalen, au musée de Gotland.

Il consulte ses notes plus avant.

— Il a un peu travaillé dans le privé, pour une entreprise qui avait

demandé un permis d’exploitation du calcaire, apparemment.

Sanna réfléchit un instant.

— Il y a eu pas mal de remous et de controverses au sujet de ce type de

permis, ces dernières années.

— Oui, mais ce n’était pas le cas quand il était encore en activité. Il est

parti à la retraite il y a dix ans.

Sanna se passe la main dans les cheveux en regardant à nouveau la

maison. Du coin de l’œil, elle voit le visage de Jon devenir impassible,

comme à chaque fois qu’il n’a plus grand-chose à dire.

— On entre ? demande-t-elle, agacée par le retard d’Eir.

— Et la nouvelle ?

— Bah, on n’a qu’à dire aux autres de l’envoyer au commissariat quand

elle arrivera. Elle fera son module d’intégration aujourd’hui, comme prévu.

Allez, on y va.

Elle forme une petite boule avec le gobelet en carton de la station-service

et la glisse dans sa poche.

— D’accord, répond-il. Tu disais qu’elle était sur l’île depuis quand,

déjà ?

— Je ne l’ai pas mentionné. Pourquoi ?

— Je me demandais seulement si elle était déjà là samedi soir ?

— Elle est arrivée par le ferry de samedi matin. Pourquoi ?

— C’est probablement rien, mais tu as entendu l’histoire des deux filles

qu’on a embarquées l’autre soir ?

— Les tagueuses ? demande Sanna. Celles qui se sont battues et qu’on a

dû hospitaliser ?

— D’après elles, elles ne se sont pas battues entre elles. Ce serait une nana

avec un blouson en cuir qui les aurait agressées et à moitié massacrées.

Sanna éclate de rire.

— Si j’ai bien compris, elles taguaient la maison de la fille qu’elles

avaient l’habitude de harceler. Elles ont dû sniffer un truc, triper et puis se

sont mises sur la tronche.

Jon se crispe d’un coup.

Elle l’a déjà vu prendre cet air glacial lorsqu’on se moque de lui ; surtout

si c’est une femme.

— Ça s’est produit à Talldungen, dit-il. Elle habite où, ta nouvelle

coéquipière, déjà ?

C’est à ce moment-là qu’Eir les rejoint.

— Tu es en retard, lui dit Sanna.

— Je sais, halète Eir en se passant les doigts dans sa tignasse.

— Jon, se présente ce dernier en lui tendant la main.

Elle la lui serre tout en l’observant avec attention. Elle ne décèle aucune

trace de chaleur humaine dans son regard.

— Tu es nouvelle, alors tu as peut-être eu du mal à trouver, commente-t-il.

Tu habites où ?

— À Korsparken.

— Korsgården, tu veux dire ? (Il se tourne vers Sanna avec un sourire

sardonique.) C’est juste à côté de Talldungen. On en parlait il y a une

seconde, Sanna et moi.

— Ah bon ? demande Eir, d’un air étonné.

— On y va ? les interrompt Sanna en se dirigeant vers la grande demeure

entourée de rubans de police.

Les autres lui emboîtent le pas. Ils aperçoivent des flashs à l’une des

fenêtres. Eir jette un coup d’œil à Jon.

— Quand est-ce qu’on vous a alertés, exactement ?

— Vers quatre heures trente, répond-il. Une voisine sortie chercher le

journal a vu que la porte était entrebâillée et elle est entrée pour vérifier que

tout allait bien.

— Et quand avez-vous lancé les recherches pour retrouver le mari ?

— À cinq heures. Je l’ai fait, dès que je suis arrivé.

Eir sursaute et se tourne vers Jon.

— Attends… Il t’a fallu une demi-heure pour venir ? Cette ville est

tellement petite qu’on pourrait en faire le tour en trente minutes.

— Je crois que cela n’a pas tellement d’importance en ce qui nous

concerne, le corps était déjà froid quand la voisine l’a trouvé, répond-il,

glacial.

— Mais bien sûr que c’est super important. Si on est de nuit et qu’il y a

un meurtre, on met son film de cul sur pause et on se dépêche de se rendre

sur place, non ?

Sa voix est pleine de défi et d’agressivité. C’est encore son caractère

combatif qui refait surface, constate Sanna. Elle est brutale, violente et téméraire. Est-ce que Jon aurait raison ? Est-ce qu’elle serait capable

d’envoyer deux adolescentes à l’hôpital ?

— On t’appellera avant de partir si on a besoin de toi, dit-elle à Jon.

Personne n’a rien touché, pas vrai ?

— On ne s’est même pas éventés de la main dans cette pièce, et on a

encore moins ouvert une fenêtre. C’était pas facile parce que ça sent

vraiment mauvais. Sudden et ses gars ont fait leurs relevés préliminaires, à

ce que j’ai compris.

— Sudden est encore là ?

— Non, mais il a dit qu’il me ferait un rapport plus tard dans la journée. Je

devrais peut-être te mettre au jus sur ce qui s’est passé à l’intérieur…

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— La voisine qui a trouvé le corps a touché un tas de trucs et marché

partout. Ça n’a pas facilité la tâche à la police scientifique.

Sanna pousse un soupir.

— Et Fabian ?

— Il est en route pour l’île. Il était sur le continent afin de surperviser une

autopsie importante, mais je pense que son avion ne devrait plus tarder à

atterrir, déclare-t-il, tout en tournant le dos à Eir.

Elle réagit en lui prenant sa lampe de poche des mains.

— Je peux entrer ? demande-t-elle à Sanna. Cette dernière acquiesce

brièvement, et Eir s’engouffre à l’intérieur.

— On est déjà intervenus ici par le passé ? demande Sanna tout en

cherchant une paire de gants dans la poche de son manteau, sans succès.

Elle pense à Bernard qui a toujours une paire de rechange sur lui, et elle se

dit, un peu attristée, qu’il va lui manquer.

— Non, répond Jon, les yeux fixés sur la porte par laquelle Eir vient de

disparaître.

Une dame âgée en peignoir se tient sur le trottoir, flanquée de deux

policiers.

— C’est la voisine ? demande Sanna.

— Ouais, répond Jon en regardant sa montre.

— Je reviens, lui dit Sanna en se dirigeant vers la femme d’un pas décidé.

Trouve-moi deux paires de gants, en attendant.

La voisine n’arrête pas de trembler, en sanglotant dans son mouchoir. Ses

mouvements sont saccadés. Les veines de ses mains et de son cou

ressortent, toutes bleues. Sanna tire un des agents sur le côté.

— Elle va bientôt être complètement congelée, trouvez-lui une couverture

et faites-la rentrer au chaud. Les infirmiers l’ont auscultée ?

— Je ne sais pas où ils sont.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Eh bien… Que je ne sais pas où ils sont.

— D’accord. Elle soupire et se tourne vers la femme. Je m’appelle Sanna

Berling. Je suis inspectrice de police. On m’a dit que c’était vous qui aviez

trouvé le corps de Marie-Louise Roos ?

La femme opine de la tête en essayant de sourire. Elle porte une sorte de

prothèse dentaire sur la mâchoire supérieure, si mal ajustée qu’on a

l’impression qu’il y a trois rangées de dents dans l’espace béant entre ses

lèvres bleuâtres.

— Avez-vous remarqué quelque chose de particulier ce matin, mis à part

la porte entrebâillée ?

La femme secoue la tête.

— Et le mari de Marie-Louise ?

— Frank ? demande la voisine, tout en essayant de remonter sa prothèse

avec sa langue sans trop zozoter pour autant. Vous l’avez retrouvé ?

— Il y a des patrouilles à sa recherche.

— Mais pourquoi n’avez-vous pas envoyé d’hélicoptère ?

— On utilise rarement les hélicoptères dans ce coin. La visibilité est

mauvaise.

La femme acquiesce. Son regard vacille, un peu anxieux.

— Est-ce que vous avez une idée d’où il pourrait être ? lui demande

Sanna. Est-ce qu’il a des amis ou de la famille dans les environs ?

— Que voulez-vous dire ? Frank ne réussirait jamais à se déplacer tout

seul !

Quelques minutes plus tard, Sanna se plante devant Jon, lui prend le

carnet des mains sans rien demander et y écrit quelque chose. Puis elle lui

demande, énervée :

— Tu étais au courant que le mari est diabétique et qu’il est en fauteuil

roulant ?

— Pardon ?

— Mets plus de chiens et davantage d’équipes sur le coup. Fouillez dans

les buissons et les jardins environnants. Il peut avoir fait un malaise ou être

blessé quelque part.

Jon acquiesce avec un air de fausse amabilité, le regard glacial.

— Et la personne qui vend les journaux, on a parlé avec elle ?

— Oui, il n’a rien vu ni entendu.

— On sait quand on a aperçu le mari pour la dernière fois ?

— Non.

— On va mettre les bouchées doubles. Et démerde-toi pour localiser son

téléphone immédiatement.

— D’accord.

— Gants ?

Elle se place devant lui et lui tend une main, tout en observant les gens

attroupés dans le jardin. Comme ça, il est obligé de lui donner deux paires

de gants en latex en même temps sans pouvoir voir ce qu’elle regarde.

— J’ai demandé aux autres s’ils avaient noté le nom et le numéro de

téléphone de tous les individus venus sur les lieux, mais personne n’avait de

bloc-notes, ajoute-t-elle.

— D’accord, je m’en occupe.

— Et fais venir le Samu, maintenant !

Il marmonne qu’il va essayer. En tournant les talons pour regagner la villa,

elle sent son after-shave lui piquer à nouveau la gorge. Elle prend une

profonde inspiration et tousse un peu, mais le parfum persiste.

 

Le hall d’entrée est peint en teintes d’un gris-bleu doux. L’un des murs

disparaît presque entièrement sous des tableaux encadrés, tandis qu’un autre est orné d’un imposant bas-relief en céramique. Il y a un énorme vase en

porcelaine qui sert de porte-parapluie derrière la porte d’entrée, et, juste à

côté, une paire de bottes en caoutchouc couvertes de boue.

Le sol marmoré en reflète les œuvres d’art aux murs. Le contraste est

saisissant entre le chaos du dehors et le silence qui règne dans la villa.

Un bol d’argent est posé sur une table. Un objet avec une poignée en bois

et un anneau en argent à une extrémité en dépasse. C’est un aspersoir.

Sanna trouve étrange que quelqu’un conserve un seau à eau bénite chez

soi ; ça doit être un objet de collection. Puis elle aperçoit l’enveloppe qui

en sort. Elle est pleine de billets de banque à l’effigie de Dag

Hammarskjöld1. Il doit y avoir plusieurs milliers de couronnes, là-dedans.

Elle enfile ses gants et la soulève précautionneusement pour voir s’il y a

quelque chose qui est inscrit dessus, mais elle est vierge. En dessous, tout

au fond du seau, elle trouve quelques billets de cent pliés, avec un Post-it

jaune. Il porte une initiale, W, et on a tracé une fleur toute simple à côté.

Elle repose délicatement l’enveloppe et envoie un message à Sudden lui

demandant d’examiner ces objets avec une attention toute particulière.

Au niveau du salon, elle se fait assaillir par une forte odeur de sang croupi.

Elle tend la deuxième paire de gants à Eir.

— Merci. Tu as parlé avec la voisine ? Je vous ai vues par la fenêtre.

— Oui. Elle ne sait rien, à part le fait que le mari disparu est en fauteuil

roulant.

— Je m’en doutais, réplique Eir en désignant du menton la photo encadrée

d’un couple tout en ajustant ses couvre-chaussures. L’homme y est en

fauteuil roulant, la femme est légèrement penchée sur lui, souriante, la main

posée sur son torse. Ils se regardent tendrement.

Sanna observe la pièce. Tout est bien rangé, à sa place. Personne n’a

fouillé, ouvert de tiroirs, ou cherché la présence d’un coffre-fort derrière les

tableaux. Jon avait raison, ce n’est pas une effraction ordinaire. S’il s’agit

vraiment de ça.

La seule chose qui dénote, dans la pièce, c’est le corps qui gît sur le grand

canapé, dans une gigantesque mare de sang noirâtre qui s’étend lentement sur le sol. Les pancartes en plastique utilisées par les agents de la police

scientifique sont disposées un peu partout. Autour d’elles, des traces de pas

dans le sang font des allers-retours entre la porte et le sofa, traversant la

pièce un peu partout. Elles sont petites, irrégulières et désordonnées.

— Jon Klinga m’a dit que la voisine s’était promenée à l’intérieur, avant

votre arrivée, dit Sanna à une jeune agente en combinaison blanche, qui est

en train de rassembler son matériel. Vous êtes sûre que toutes ces traces de

pas appartiennent à la même personne ?

L’agente acquiesce et la regarde à peine en répondant :

— Elle a dû être prise de panique et se mettre à faire les cent pas. Pauvre

femme.

— Qu’est-ce que vous avez trouvé d’autre ?

— On a beaucoup de prélèvements. Mais c’est probablement inutilisable :

tout a été contaminé ou sali.

— D’accord, soupire Sanna. Merci. Je ferai le point avec Sudden plus

tard.

L’agente emporte son matériel avec elle et sort. La photographe trapue de

la police scientifique se bat avec son trépied, prête à partir, elle aussi. Sanna

ne la reconnaît pas, mais elle n’a pas la force d’aller se présenter. La femme

leur adresse un sourire timide en quittant la pièce avec son matériel, les

laissant seules.

— Fais-moi un résumé de tout ce qu’on sait, lui demande Eir.

— La victime s’appelle Marie-Louise Roos. Avant de prendre sa retraite,

elle tenait un magasin d’antiquités en ville, et vendait des manuscrits

anciens et très coûteux aux quatre coins du monde. Il y a quelques années

de cela, elle a fait don de grosses sommes pour différents projets, comme

par exemple la construction d’un Ehpad à la sortie de la ville. Elle a aussi

beaucoup œuvré pour les enfants, d’après ce que j’ai entendu. J’ai aussi lu

qu’elle était née sur l’île, mais qu’elle avait rencontré son mari, Frank Roos,

sur le continent. Pas d’enfants. Le mari a disparu et nous avons lancé des

recherches pour le retrouver. Il est, comme on l’a vu, en fauteuil roulant et

diabétique. Retraité lui aussi, il a été géologue et a travaillé sur l’exploitation du calcaire ici, sur l’île, mais aussi et surtout comme

consultant pour Fornsalen.

— Fornsalen ?

— Le musée d’Histoire et de la Culture.

Eir réfléchit un instant.

— L’âge de pierre, les Vikings et tutti quanti, c’est bien ça ?

— Oui.

— Des fans des vieilles pierres et des vieux bouquins, autrement dit. Ils ne

devaient pas souvent se faire inviter à des soirées.

— Au contraire, Marie-Louise Roos se faisait sûrement inviter. Elle était

multimillionaire.

— Grâce aux livres anciens ?

— Eh oui, grâce aux livres anciens.

— Donc, elle était riche. L’argent pourrait être le mobile ?

— Peut-être. Sa collection privée est ici. Mais d’après Jon, on dirait que

rien ne manque.

— Personne n’a forcé la porte, j’ai vérifié en entrant, renchérit Eir, l’air

lugubre.

— Elle n’était peut-être même pas verrouillée. Ce ne serait pas la première

fois, dans ce genre de quartier.

— Ou alors, elle a ouvert à quelqu’un qu’elle connaissait ?

Eir a sans doute raison. Si aucun vol n’a été commis et que la porte n’a

pas été forcée, cela pourrait signifier que le coupable était connu de la

victime. Avec un peu de chance, il ne leur faudra pas trop longtemps pour

découvrir son identité.

— Cela dit, ça s’est passé au milieu de la nuit, ajoute Eir. Qui diable irait

rendre visite à une retraitée au milieu de la nuit ?

— La voisine m’a dit qu’elle pouvait apercevoir de la lumière bleutée aux

fenêtres la nuit et que Marie-Louise Roos restait souvent à regarder la télé

jusqu’au petit matin. C’était peut-être quelqu’un qui savait qu’elle ne

dormirait pas ?

— OK, mais cette voisine n’a rien vu ni entendu, la nuit dernière ?

— Rien de plus que ce que nous sommes en train de contempler en ce

moment même. Et personne d’autre n’est venu fournir des informations

supplémentaires.

Sanna s’approche du canapé. La scène est macabre. Marie-Louise Roos,

une maigre femme de soixante-dix ans environ, gît avec un bras en travers

du canapé et l’autre allongé le long du corps. Elle porte un kimono bleu qui

a l’air d’avoir vécu. La soie brodée l’enveloppe comme un joli linceul. Ce

suaire a été sauvagement lacéré au niveau de la poitrine, avec un objet

tranchant qui a haché le tissu et le corps en petits morceaux. Le kimono fait

penser à un récipient qu’on aurait rempli de bouillie rouge foncé.

Sa gorge a été tranchée en deux endroits. La plus grande entaille, et aussi

la plus profonde, a été provoquée par un violent coup de couteau que

l’agresseur aura ensuite prolongé le long de son cou. La deuxième blessure,

plus courte, a été faite perpendiculairement à la première. Elles forment une

croix.

Les cheveux gris souris de Marie-Louise Roos lui encadrent le visage. Sa

peau est pâle et exsangue. Son front dégarni est plein de rides, et ses joues

sont creuses. Son menton lui donne un air décidé et jette une ombre nette

sur son cou lacéré. Elle a les paupières fermées.

Sanna jette un coup d’œil à la table qui jouxte le sofa, où se trouve la

pochette vide d’un DVD. C’est un documentaire sur Alice Babs2, Alice et

moi.

— Je t’attendais pour inspecter le corps de plus près, lui dit Eir en

éclairant le cadavre de sa lampe de poche. On y va ?

Sanna fait oui de la tête. Eir approche lentement, éloigne une pancarte en

plastique et s’agenouille à côté du bras en travers. Elle se penche en avant et

éclaire sa main. Celle-ci ne comporte aucune égratignure. En remontant le

long de son bras, cependant, elles découvrent un grand nombre de

lacérations.

— Elle n’a même pas eu le temps de se défendre, constate Eir. Elle a

seulement essayé de se protéger.

Sanna acquiesce. Eir se lève en désignant le cou de la victime d’un geste de la main.

— J’ai l’impression qu’il a d’abord dû faire ça, puis qu’il s’est acharné sur

elle par la suite.

Les coupures sur les bras, les coups de poignard et les entailles profondes

dans la poitrine lacérée sont innombrables. La violence dont la vieille

femme a été victime est démesurée. Quelqu’un a cherché à la détruire en la

saignant de toutes parts. Avec une rage sans précédent.

— S’ils n’avaient pas d’enfants et que son mari est en chaise roulante, qui

diable pouvait bien la haïr à ce point ? demande Eir.

Sanna secoue la tête en prenant une grande inspiration. La seule personne

qui aurait pu les mettre sur une piste a disparu sans laisser de traces.

— On doit retrouver le mari, dit-elle.

Elle compose un numéro sur son portable. Quand Jon décroche, elle lui dit

de prendre contact avec les principales associations de recherche de

personnes disparues. Il va leur falloir toute l’aide possible pour retrouver

Frank Roos.

Après avoir raccroché, elle reste immobile un instant à contempler le

corps de Marie-Louise. Ses lèvres sont décolorées et gercées. Elle a le nez

droit, mais les taches de vieillesse sur un côté lui donnent un aspect

irrégulier, presque comme s’il était cassé. Tout à coup, Sanna a l’impression

qu’une éternité s’est écoulée depuis la veille, quand elle contemplait le

jeune visage de Mia Askar, dans la carrière.

Un courant d’air la pousse à se retourner, et elle remarque le couloir qui

mène à une autre pièce.

— Je vais jeter un coup d’œil à ses livres, dit-elle à Eir.

Le couloir est étroit et dépourvu de fenêtre. Quelques petites appliques

produisent une faible lumière. Les murs vert sombre sont recouverts de

tableaux. La plupart sont encadrés de bois d’acajou, mais certains ont un

cadre doré. Ce couloir lui semble interminable.

Avant de rejoindre la pièce suivante, Sanna aperçoit une huile sur toile qui

retient son attention. Elle est suspendue juste en dessous du niveau de ses

yeux et pourrait facilement passer inaperçue au milieu du reste. Au premier regard, la scène représentée est romantique. Sept enfants se tiennent dans un

champ, les jambes et les pieds nus. Les alentours ont l’air mystérieux,

comme dans un conte de fées. Ce sont les visages qui contrastent avec le

reste : ils portent tous des masques d’animaux. Il y a un cochon, un paon,

un âne, un chien, une chèvre, un renard et un loup.

C’est le masque de renard qui lui donne la chair de poule. Il y a trop de

détails et, comme les autres animaux, on dirait qu’il a un sourire mauvais.

Ses yeux sont enfoncés profondément dans leurs orbites et sont cerclés de

noir. Le décalage entre les masques burinés et l’innocence de ces jeunes

enfants potelés est saisissant. Elle remarque aussi la lumière du tableau,

ardente, comme s’il y avait un incendie derrière ce ciel pesant.

Il fait sombre dans la petite bibliothèque au bout du couloir, et elle est

obligée de tâtonner le long du mur pour trouver un interrupteur. Tout est

rangé à la perfection. Il y a des traductions de livres saints datant de

plusieurs siècles, des éditions originales d’œuvres connues, et bien d’autres.

Beaucoup d’ouvrages ont le dos décoloré, presque illisible. Sans la vitre de

sécurité avec sa serrure numérique et son alarme, on aurait du mal à deviner

que ces livres ont une grande valeur.

Le courant d’air provient d’un coin de la pièce, caché derrière un rideau de

velours vert foncé qui descend jusqu’au sol. C’est la porte de la terrasse,

ouverte, qui donne sur le jardin. Quelqu’un dans le quartier s’est levé tôt

pour faire brûler des branches et des feuilles mortes : l’odeur de la fumée et

le crépitement du feu lui parviennent.

Elle fait quelques pas sur la pelouse. Celle-ci est plus modeste que celle

sur le devant de la maison. Elle est entourée de thuyas et de lilas

arborescents qui la cachent aux regards ; mais, çà et là, des branches mortes

laissent un espace suffisamment grand pour qu’un adulte s’y faufile. Elle

vient de découvrir par où le meurtrier s’est échappé.

Elle entend une fenêtre qui s’ouvre au-dessus d’elle. La seule maison

donnant sur le jardinet, c’est celle de la voisine, et cette dernière est en train

de l’observer.

— Vous pouvez demander à la personne qui fait du feu de l’éteindre ? lui crie-t-elle.

Son visage est à contre-jour, mais elle parvient à voir des épaules

tombantes et une peau détendue qui forme de gros plis sous le cou.

— Vous n’avez vraiment rien vu quand vous étiez dans votre jardin ce

matin ? demande Sanna.

— Non, répond la dame.

— Vous avez peut-être entendu du bruit ? Ou autre chose ?

— Non. Rien du tout. Je vous l’aurais déjà dit, sinon.

Sanna hoche la tête et se dirige à nouveau vers la porte vitrée.

— J’ai les bronches endommagées, lui crie encore la voisine. Dites-leur

d’arrêter, avec leur feu.

 

Dans le salon, Eir est en train de lire la carte d’un gros bouquet de fleurs.

Il est posé sur une jolie table, à côté d’un petit tas de magazines.

— Qu’est-ce que ça dit ? demande Sanna en entrant dans la pièce.

— Elle a fait don de tous ses livres. C’est la bibliothèque de l’île qui a

signé cette carte de remerciement.

— On va vérifier ça, voir à qui elle a eu affaire, et ce qu’ils pensent de ce

don.

Dans la semi-obscurité de la pièce, Eir se dit que le regard glacé de Sanna

et ses cheveux blonds lui vont bien. Elle dégage une beauté froide et

distante, pendant qu’elle observe le corps de Marie-Louise avec

détachement, parfaitement immobile.

— Oui. Bon, que penses-tu qu’il s’est passé ici, en vrai ? demande Eir.

— Celui qui a fait ça a réellement voulu s’assurer qu’il ne lui resterait plus

un souffle de vie. Je n’ai jamais rien vu de semblable. Un ou deux coups de

couteau auraient suffi, alors que là… Quelle violence.

Sanna s’interrompt et garde le silence un instant.

— Oui ? demande Eir, tout en passant machinalement le doigt sur le dos

reluisant des magazines. À quoi penses-tu ?

— Ce sont des journaux de jardinage ?

Eir en soulève un, le retourne et le parcourt des yeux.

— Des brochures, plutôt, répond-elle.

— De quoi ?

— Différents types de clôtures. Celui-là, c’est un catalogue de planches et

de barrières. Elle en soulève un autre. Et celui-ci, de murets.

Inconsciemment, Sanna songe à tous ces week-ends passés à chercher une

bonne clôture en compagnie de Patrik, quand Erik était petit.

— Je parie qu’ils avaient besoin de quelque chose qui les protège des

regards, dit Eir. C’est vrai qu’elles sont belles, ces villas, mais elles sont

bien trop proches les unes des autres.

Le catalogue posé tout en haut de la pile est ouvert à une page où on

compare les pare-vent en verre à ceux en Plexiglas. Sanna pense aux bottes

de Marie-Louise dans l’entrée. Elles étaient couvertes de boue. Pourtant, les

pelouses de la propriété sont impeccables, et elle n’a vu de terre retournée

nulle part.

— Se protéger du vent, dit-elle. Ils n’avaient pas besoin de se protéger des

regards, mais du vent.

Elle compose un numéro sur son portable.

— Bernard ? Je me trouve sur les lieux du crime dans le quartier

résidentiel sud, et je voudrais savoir si Marie-Louise et Frank Roos

possédaient d’autres maisons, en plus de leur villa.

 

1. Diplomate suédois, Dag Hammarskjöld a été secrétaire général des Nations unies. Il a péri le 18 septembre 1961 dans un accident d’avion au cours d’une mission de paix au Congo. Le prix Nobel de la paix lui fut décerné l’année de sa mort, à titre posthume.

2. Chanteuse de jazz et actrice suédoise (1924-2014).

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