La fille renard
Chapitre 9
L a villa de Frank et de Marie-Louise est entourée de larges rubans bleu et blanc qui tremblotent au vent. Un jeune policier en uniforme se tient devant le périmètre délimité et regarde les voitures, les cyclistes et les
passants d’un air endormi. Pendant ce temps, Sanna se bat avec la barre en
métal qu’ils ont utilisée pour barricader la porte. La serrure semble avoir
gelé pendant la nuit. Eir claque des dents à côté d’elle en se tortillant sur
place, impatiente. Elle est en train de lire la carte d’un bouquet qu’on a
déposé sur les marches de l’entrée.
— Pourquoi écrit-on un dernier adieu quand quelqu’un vient de mourir ?
C’est trop tard pour dire adieu, vu qu’il est déjà mort, non ?
Dans le salon, rien n’a changé mis à part le corps de Marie-Louise et un
certain nombre de coussins qui ont disparu. La seule trace des événements,
c’est la grosse tache de sang séché sur le sofa. Elle s’étend comme une
araignée noire dont les longues pattes recouvrent le sol et le tapis coûteux.
— Tu me montres, alors ? demande Eir avec impatience.
Elle suit Sanna dans le couloir qui mène à la bibliothèque. Comme la
dernière fois, il est long, étroit, et sombre. Sanna tâtonne pour trouver
l’interrupteur. À la lumière des appliques, on aperçoit les tableaux qui
tapissent les murs d’un vert foncé. Elle s’arrête devant le dernier.
Eir regarde au-dessus de son épaule. Le tableau représente sept petits enfants dans un champ verdoyant. Ils portent tous un masque différent : il y
a un cochon, un paon, un âne, un chien, une chèvre, un renard et un loup.
C’est l’été, et l’image est pleine de lumière, mais les masques dégagent
quelque chose de sombre.
— Putain, dit-elle en plissant des yeux pour mieux voir.
— Tu vois ? lui dit Sanna en attrapant une lampe de poche pour éclairer la
fillette qui porte le masque de renard.
Le visage d’animal semble les contempler, lui aussi. Il n’y a aucun doute
possible : c’est bien le même masque que celui sur la vidéo de la caméra de
surveillance. La fillette sur le tableau a les cheveux longs, roux et ondulés.
— C’est une blague ou quoi ? fait Eir.
— C’est Mia Askar.
Eir regarde fixement le tableau. Le cadre en bois est tellement lisse qu’on
a l’impression qu’il a été poli. La signature est irrégulière et difficile à lire,
comme si elle avait été gravée au couteau.
— Dorn ? dit-elle. C’est bien ça ?
— Ava Dorn.
Eir prend son portable pour rechercher le nom.
— Tu risques surtout de tomber sur des histoires de fantômes en ce qui
concerne cette peintre, commente Sanna. C’est une artiste de l’île qui a fait
carrière sur le continent. Elle est revenue, mais ensuite elle a disparu sans
laisser de traces. Sur le ferry, je crois. Personne ne sait ce qui s’est passé. Il
me semble qu’elle a été déclarée morte il y a environ un an de ça.
— Il y a marqué qu’elle travaillait comme directrice artistique dans les
plus grands théâtres du pays, mais qu’elle a dû quitter son dernier poste à
cause d’une dispute et parce qu’elle prenait de la drogue.
— Oui, je crois qu’elle avait une addiction à l’héroïne.
— Plusieurs personnes l’auraient aperçue après sa mort.
— Il y a de nombreuses histoires invraisemblables qui circulent à son
sujet. Elle était assez renommée ici, du coup les langues se sont déliées.
Sanna prend le tableau en photo et l’envoie à Bernard avant de l’appeler.
— Allô, c’est moi. Est-ce que tu pourrais contacter Lara Askar et lui demander si elle reconnaît le tableau que je viens de t’envoyer en photo ?
Bernard marmonne une réponse. Il demande ensuite si le masque peint sur
l’œuvre est bien le même que celui que Mia Askar portait dans la carrière.
— Oui, répond Sanna. On pense que le renard sur le tableau, c’est Mia
Askar. Demande à Lara quel est leur lien avec Marie-Louise Roos, et si
elles connaissaient Ava Dorn. Oui, l’artiste. Oui, je sais qu’elle est décédée.
Et essaie de trouver le numéro de portable de Mia, aussi. Si tu peux l’avoir,
je veux connaître son historique d’appels. Préviens-moi si tu y arrives.
Elle entend Bernard protester à l’autre bout du fil.
— Fais-le, un point c’est tout, lui répond Sanna en éteignant sa lampe de
poche avant de la remettre dans la poche de son manteau. On revient
bientôt. Je veux juste jeter encore un coup d’œil à la maison.
De retour dans le salon, elle compose un autre numéro sur son portable.
— Allô, Fabian. C’est moi, dit-elle sur la messagerie. C’est au sujet de
l’autopsie de Mia Askar. On a besoin d’un retour aussi rapidement que
possible.
Après avoir raccroché, elle se déplace lentement dans la pièce, les sens
aux aguets, téléphone encore à la main.
— À quoi tu penses ? lui demande Eir.
La télécommande du lecteur de DVD repose sur la table du salon. Les
boutons sont très usés. Sanna imagine les Roos assis là en train de regarder
quelque chose, deux personnes absorbées par leur quotidien. Et maintenant,
l’une d’elles est morte, et l’autre a disparu.
— Eh, tu penses à quoi ? répète Eir, entêtée.
Sanna observe les murs. Ici aussi, ils sont couverts d’œuvres d’art. Le
papier peint a l’air presque neuf, entre deux tableaux, mis à part quelques
taches plus sombres. Ça doit être des traces de doigts, ou juste le papier qui
a vieilli.
— Je pense que le diable se cache dans les détails, répond-elle.
Eir lève les yeux au ciel. Ça l’énerve que Sanna soit si lente et
méthodique. Elle aurait préféré suivre Bernard pour aller voir Lara Askar
que de se retrouver là, à attendre, les bras ballants.
Sanna s’approche d’une table à abattants. Un tableau en tapisserie est
suspendu au-dessus. Trois mots couleur bleu nuit sont inscrits sur le
canevas beige : OÙ ES-TU ? Une petite patte de lapin gris-brun avec un
anneau de métal y a été suspendue.
— J’en avais une aussi quand j’étais petite, dit Eir.
Elle attrape la patte de lapin et la retourne pour que les poils blancs autour
des coussinets se retrouvent à la lumière. Un reste de colle séchée indique
qu’il y avait une étiquette à cet endroit.
— Il y a sûrement des millions de porte-clés de ce genre. Si j’avais su que
c’était une vraie patte de lapin quand j’étais gamine, je ne l’aurais sûrement
pas autant appréciée.
Quelque chose semble bouger à la fenêtre qui donne sur la rue, mais
quand Eir tourne la tête, il n’y a personne. La seule chose qui remue, ce
sont les rubans de la police qui s’agitent avec le vent.
— Ça pue encore la mort ici, dit-elle. Mais je suis sûre qu’il y aura quand
même des gens qui voudront acheter la maison quand elle sera mise en
vente.
Sanna continue à observer méthodiquement tous les murs, mètre par
mètre. Il y a là des œuvres d’art, des livres et de belles lampes anciennes.
Des objets qui attendent d’être emportés au labo ou conservés comme
pièces à conviction. Elle regarde le canapé. D’après Fabian, le meurtrier
aurait attrapé les cheveux de Marie-Louise, lui aurait tiré la tête en arrière et
posé le couteau sous la gorge pendant qu’elle était là. Cela signifie qu’elle a
dû rester assise sans l’entendre entrer.
Elle se place derrière l’endroit le plus étroit du canapé, là où était allongée
la victime. Elle se demande par quelle porte il est passé. Probablement la
porte principale, comme elles l’ont supposé. Le meurtrier a dû traverser le
vestibule pour rejoindre le salon. L’entrée est plongée dans les ténèbres.
Elle se demande pourquoi elle n’a jamais remarqué avant à quel point cet
endroit est sombre.
Elle se tourne ensuite vers la télé. On voit la porte se refléter à l’écran.
Cependant, si Marie-Louise regardait un film, peut-être qu’il n’y avait plus de reflet, ou qu’il ne se voyait pas suffisamment de sorte que le meurtrier
pouvait lui sauter dessus par surprise.
— Sérieusement, tu n’as pas bientôt fini ? intervient Eir brusquement
derrière elle. Sinon, je vais sortir prendre l’air et t’attendre dehors.
Sanna ne répond pas. Elle ne réussit pas à chasser l’idée qu’il y a quelque
chose qui lui échappe, en lien avec la porte.
— Tu es toute pâle, s’exclame Eir. Tu vas bien ?
Elles entendent brusquement quelque chose bouger dans la maison. C’est
un son doux et glissant, comme si on traînait un objet sur une surface dure.
Elles s’immobilisent, essayant d’identifier le bruit. Un tintement métallique
se fait entendre avant de se taire aussitôt après.
Sanna fait signe à Eir de rester coite et de la suivre. Elles se dirigent
ensuite silencieusement vers la porte.
Dans l’entrée, elles tombent sur un jeune adolescent qui fouille dans
l’aspersoir. Il le soulève pour passer sa main en dessous.
— Tu cherches l’argent ? demande Sanna.
Le garçon se retourne d’un coup. Son regard est fuyant et il passe
nerveusement la main dans ses cheveux blonds ébouriffés. Le bout de ses
mèches a été teint en bleu à la bombe.
— Oui, répond-il en la regardant finalement dans les yeux. Marie-Louise a
dit que je pouvais entrer le prendre, même s’ils n’étaient pas à la maison.
— Marie-Louise est morte.
— Je sais, mais je me suis dit que j’allais quand même venir voir. Je
passais en vélo, j’ai vu que la porte était entrouverte et l’agent là dehors
était au téléphone, alors…
— Alors tu t’es dit que tu allais te faufiler à l’intérieur pour prendre
l’argent sur les lieux du crime ? complète Eir.
— Comment t’appelles-tu ? l’interroge Sanna.
— Et toi, comment t’appelles-tu ? demande-t-il en souriant avec
assurance.
— Sanna Berling. Je suis inspectrice.
Le garçon reste totalement immobile et jette un coup d’œil en coin à la porte. Eir se place entre lui et la sortie, au cas où il lui viendrait à l’idée
d’essayer de s’enfuir.
— Comment t’appelles-tu ? lui redemande Sanna. Et comment connais-tu
Marie-Louise et Frank Roos ?
Il la toise sans vergogne.
— W, c’est toi ? dit-elle encore.
— Pardon ?
— Il y avait un mot avec marqué W à côté des billets. Je suppose que c’est
toi ?
Le visage du garçon demeure d’abord impénétrable, puis il finit par
acquiescer.
— L’argent, c’était pour quoi ?
— Rien du tout.
— Plusieurs milliers de couronnes, c’était pour rien ?
— Exactement, répond-il en la scrutant à travers ses paupières mi-closes.
Elle essaie de deviner ce qu’il pense, pour déterminer quelle approche elle
va adopter. Marie-Louise Roos a laissé une somme d’argent importante
dans ce seau. Elles ont à présent la possibilité de découvrir à quoi elle sert.
— Dans ce cas, tu préfères peut-être nous suivre au poste de police, et on
appellera tes parents de là-bas ?
Le garçon commence à hésiter, mais il n’a toujours pas l’air d’avoir peur.
— On n’a pas le temps de jouer, putain, s’exclame brusquement Eir en
l’attrapant par le col et en le poussant vers la porte.
Sanna est sur le point d’intervenir et de lui demander de le lâcher quand le
gamin s’écrie brusquement :
— J’allais seulement les donner à quelqu’un !
Eir le lâche.
— À qui ?
Sanna lui lance un regard noir, mais elle sait qu’il est trop tard pour
énoncer quoi que ce soit.
— Je ne sais pas comment elle s’appelle, crache le garçon avec nervosité.
Et je ne connaissais pas non plus cette vieille, ni son mari ! J’ai seulement fait ça une fois avant, venir chercher de l’argent ici et le laisser à quelqu’un
après.
— Tu ne sais pas à qui tu as ramené l’argent, on ne t’a pas donné de nom ?
Et tu veux vraiment qu’on gobe ça ? prononce lentement Eir.
— C’était juste un petit boulot. J’ai répondu à une annonce dans le journal
local, qui disait que Marie-Louise avait besoin d’aide pour quelques
commisssions. On est tombés d’accord : elle devait laisser les clés sous le
paillasson et l’argent dans le seau, s’ils n’étaient pas à la maison.
Sanna le regarde calmement dans les yeux.
— Mais tu sais où elle habite, la femme à laquelle tu devais remettre
l’argent ? Tu as bien une adresse, n’est-ce pas ?
Il regarde Eir en coin, puis Sanna, et fait oui de la tête à contrecœur.
— Bien. Alors tu peux nous montrer où c’est, conclut Sanna.
Il bruine quand ils arrivent à Mylingen, l’immeuble le plus connu des
forces de police de l’île. Les petits bouts de pelouse et l’allée qui mène à
l’entrée principale sont recouverts d’un tapis de feuilles mortes.
Sanna ouvre la portière arrière. Le garçon avec les cheveux à demi teints
en bleu s’enfonce encore davantage dans son blouson tout en les
dévisageant avec mauvaise humeur.
— Quatrième étage, troisième porte à droite en sortant de l’ascenseur, leur
dit-il.
Sanna jette un coup d’œil à Mylingen. L’immeuble a l’air d’une
gigantesque lame de béton sale plantée dans le sol.
— D’accord. Attends-nous ici.
Elle referme la portière et fait signe à Eir de la suivre. À côté d’un des
murs de l’immeuble, un petit groupe de garçons est en train de fumer.
Quand ils aperçoivent Eir et Sanna, ils rabattent leur capuche et partent en
direction d’une aire de jeux un peu plus loin.
Derrière elles, la portière de la voiture s’ouvre, et le garçon en sort en
courant comme un dératé.
— On le retrouvera au besoin, annonce Eir avec calme en montrant un portefeuille sur lequel on a collé un autocollant de VTT. Je l’ai pris dans ses
poches. Sa carte d’identité est à l’intérieur.
Sanna s’immobilise et regarde Eir fixement. Elle a envie de l’engueuler,
mais elles n’ont pas le temps de se disputer, elles ont du travail.
— Je ne pense pas qu’on aura à nouveau besoin de lui, dit-elle.
— Tu le crois, ce sale gamin, quand il dit qu’il ne sait rien de plus ?
— Oui, répond Sanna, tout en se dirigeant vers l’entrée. C’est juste un
enfant.
Quand elle arrive devant la porte d’entrée cassée, elle utilise la manche de
son manteau pour en saisir la poignée, tout en faisant signe à Eir de se
dépêcher.
Elles entrent dans un ascenseur étroit. Son toit poussiéreux disparaît sous
des câbles. Il y a des grafittis partout, et une tache d’urine cireuse dans un
coin. Eir se couvre la bouche et le nez pendant qu’elles montent les étages
avec un bruit de ferraille. Quand elles s’arrêtent au quatrième, elle pousse
Sanna pour sortir avaler une goulée d’air.
Le couloir est long et étroit, avec des portes de chaque côté. Il y en a trop
pour pouvoir les compter. Le revêtement en fibre de verre des murs se
gondole d’humidité et il a été mal fixé par endroits. Les ventilations et les
vide-ordures sont peints en un rouge clair criard, comme si on avait voulu
souligner à quel point ils sont importants pour l’immeuble. Elles peuvent
entendre le rire joyeux d’un enfant à l’étage du dessous, puis le son d’un
ballon en plastique qui rebondit contre le ciment.
Sanna suit Eir de près à la recherche de la troisième porte, comme
l’adolescent le leur a expliqué. Sur la plaque de plastique noir qui y est
accrochée, on lit :
REBECCA ET JACK
ABRAHAMSSON.
PAS DE PUB.
Eir frappe à la porte.
— Police ! crie Sanna. Y a quelqu’un ?
Elle attend quelques secondes, puis elle appuie sur la poignée. La porte est ouverte. Elle échange un regard avec Eir avant d’entrer.
Un courant d’air glacé vient à leur rencontre. Sanna traverse l’entrée et
dépasse la cuisine avant de faire signe à Eir de la suivre dans le salon. La
porte se referme bruyamment derrière elles. De la lumière grise pénètre
faiblement par les vitres sales des fenêtres. Elles enjambent des objets
épars. Dans un coin, elles découvrent un bureau avec des taches d’humidité
et des clés posées dans un bol. Il y a aussi un petit badge avec l’inscription :
REBECCA ABRAHAMSSON, INFIRMIÈRE.
Un cendrier est en train de déborder sur une table, et une bouteille de vin
vide a roulé sous le sofa. À l’autre bout de la pièce, un sandwich à moitié
entamé et un verre d’O’boy ont été abandonnés sur la table à manger. À
côté, il y a un tas de dessins en pagaille.
Sanna remarque qu’ils sont magnifiques, lumineux et incroyablement
travaillés. Ce sont des portraits et des paysages. Le style homogène et la
composition solide des croquis laissent à penser que la personne qui les a
faits dessine depuis longtemps. La signature, Jack, en revanche, est tracée
avec des lettres mal assurées, comme une écriture d’enfant.
— Police. Y a quelqu’un ici ? crie encore Sanna.
Eir pénètre dans une des deux chambres à coucher, celle qui porte une
pancarte au nom de JACK. Sanna poursuit sa contemplation des dessins.
Elle entend soudainement le bruit de quelqu’un qui vomit violemment.
— Police ! crie-t-elle en se précipitant sur les traces d’Eir.
La chambre ressemble à celle de n’importe quel adolescent, mais les
rideaux sont tirés. Une fenêtre est grande ouverte et les rideaux ont été
aspirés vers l’extérieur comme une voile dans le vent. L’air froid est
mordant. Des affiches de Fornsalen et du muséum d’Histoire naturelle sont
accrochés aux murs. Il y a aussi des cartes de montagnes et d’autres
structures souterraines, des plaques continentales et des failles. C’est
seulement après qu’elle aperçoit les traces d’un rouge noirâtre qui
s’étendent sur le sol, les murs et le plafond. Un corps de femme gît sur le lit.
Elle est allongée sur le dos, avec un bras qui pend, et l’autre posé sur la
poitrine. La main qui frôle le parquet est couverte de blessures. Les lésions remontent le long de son bras. Elle porte les mêmes entailles en forme de
croix sur le bas de la gorge que Marie-Louise Roos.
Le sang qui sort de sa poitrine s’est répandu partout sur les draps. La
région du cœur a été tailladée un nombre incalculable de fois.
Le visage de la femme est tout blanc. Une longue éraflure s’étend de son
front jusqu’à sa joue, comme un coup de griffe. Ses grands yeux bleus sont
largement écarquillés. On dirait ceux d’un faon. Ses cheveux ont été
maladroitement coiffés sur le côté, et elle porte d’affreuses boucles
d’oreilles. Ce sont deux hommes-oiseaux en position assise, avec
d’énormes ailes et de grands becs.
— Et une de plus…, soupire Eir avec découragement.
Elle écarte un peu l’un des rideaux pour prendre une profonde inspiration.
Elle réprime un frisson. Ce n’est pas que le froid. Elles savent maintenant
qu’il ne s’agit pas d’un meurtre isolé. Il semblerait qu’elles aient affaire à
une série de morts violentes.
— Le garçon…, dit-elle. Je vais fouiller le reste de l’appartement.
En revenant, elle secoue la tête.
— C’est vide.
— On doit appeler la police scientifique, dit Sanna. Et lancer les
recherches pour retrouver son fils. Et Leif doit…
— J’appelle tout de suite.
— Tu n’as touché à rien, à part… ? demande Sanna en désignant du
menton l’endroit où Eir a vomi.
Eir secoue la tête en s’essuyant le coin des lèvres.
— Tu as remarqué son bracelet ? dit-elle en reniflant.
Sanna fait un pas en direction du corps. Un fin bracelet en argent pend à
son poignet droit. Il est marqué de l’inscription : REBECCA.
— Oui, c’est probablement elle, conclut Sanna.
Elle observe ensuite le visage de la femme. Les yeux bleus sans vie
regardent fixement dans le vide. Sans réfléchir, elle suit leur direction du
regard. Il n’y a rien sur le mur devant elle, à part une vieille carte des étoiles qui pend un peu de travers. Sur le sol en dessous, il y a quelque chose de
noir.
Elle s’approche et s’accroupit. C’est là qu’elle sent l’odeur de fumée.
C’est un tas de cendres. Quelqu’un a brûlé quelque chose sur le sol.
Eir sort son portable.
— Allô, c’est Eir.
Sans y toucher, Sanna étudie les quelques papiers couverts d’écriture,
jaunis et à moitié consumés par le feu. Ce sont les restes des pages d’un
livre.
— Qu’est-ce que c’est ? lui demande Eir en raccrochant.
— Tu arrives à lire ?
Eir plisse des yeux sous l’effort. Elle déchiffre péniblement : « … ils se
jetèrent tous de la hauteur des Cieux, et dans le gouffre sans fond les
poursuit à jamais le feu éternel de la colère… »
Sanna réfléchit un instant.
— Milton, dit-elle, l’air subitement attristée.
— Pardon ?
— C’est Le Paradis perdu, de John Milton.
— D’accord, rafraîchis-moi la mémoire, parce que je suis perdue, là…
— C’est un livre qui parle du Diable qui…
À côté d’elles, quelque chose grince. C’est un son feutré et étrange. Sanna
attend en retenant sa respiration. Elle jette un coup d’œil à Eir, qui a
commencé à dégainer silencieusement son arme.
Le bruit se fait entendre à nouveau. Il est plus faible cette fois, et il est
suivi du son creux de quelque chose qui se traîne en raclant un peu, comme
si quelqu’un était en train de se déplacer à l’intérieur du mur.
C’est là qu’elles aperçoivent la porte étroite d’une penderie. Elle a la
même couleur que le mur, et elle est légèrement entrouverte. Sanna fait un
signe de tête à Eir, puis commence à s’approcher précautionneusement, sa
coéquipière sur ses talons.
Il y a encore quelques bruits confus de quelque chose qui frotte.
La main sur son arme, Sanna fait un dernier pas jusqu’à la penderie et ouvre la porte d’un geste rapide comme l’éclair.
Là, dans l’obscurité, quelque chose ou quelqu’un est tapi, et essaie de
s’enfoncer encore plus profondément dans les vêtements et le capharnaüm
régnant à l’intérieur. C’est une petite créature toute courbée qui tente
d’éviter la lumière, comme un animal blessé.
C’est un garçon. Il ne doit pas avoir plus de dix ou onze ans. Il porte un
pull en tricot et un pantalon de pyjama. Il se roule en boule en tremblant de
tout son corps et se cramponne à la poignée d’un sac à dos bleu clair. Sanna
baisse son arme et fait signe à Eir d’agir de même.
— On est de la police, tu n’as plus rien à craindre maintenant, lui dit-elle
avec douceur.
Les yeux du garçon passent de Sanna à la pièce derrière elle. Elle tend
précautionneusement la main vers lui.
— C’est toi, Jack ?
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