La fille renard

Maria Grund · Chapitre 4 sur 40

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La fille renard

Chapitre 2

 

 

L e matin suivant, quand Sanna se dirige vers l’ancienne carrière de calcaire à l’est de l’île, le sol est recouvert d’une fine couche de gel. L’eau turquoise de ce cratère gigantesque est immobile. Une ambulance,

un pick-up du Samu et une voiture de police sont garés le long du bord,

portières ouvertes. Les sauveteurs sont en train de plier leurs combinaisons

en caoutchouc et de les ranger à l’arrière du véhicule, à côté d’un corps

allongé sur une civière. C’est celui d’une jeune fille, dans une housse

mortuaire entrouverte. Quelqu’un glisse précautionneusement ses longs

cheveux roux à l’intérieur de la housse.

Sanna gare son véhicule et en descend. La semelle de ses bottes est

tellement épaisse qu’elle sent à peine le sol. Le terrain est criblé de terriers

de lapins, éparpillés entre les racines et les rochers environnants. Çà et là, il

y a des détritus que les baigneurs ont abandonnés derrière eux. Des couverts

en plastique, des emballages de glaces et une bouteille de vin cassée. Elle

peut entendre le ressac sur les plages de galets à quelques kilomètres de là,

comme on peut l’entendre depuis pratiquement n’importe quel endroit de

l’île.

La carrière est un lieu de baignade très populaire. Il est plus facile de faire

un plongeon rafraîchissant ici que de gagner les criques surpeuplées où il

faut aller loin pour atteindre un certain niveau de profondeur. Mais, à cette époque de l’année, l’endroit est désert. Mis à part les emballages, les seules

choses indiquant qu’il y a bien eu une présence humaine, ce sont l’échelle

rouillée qui permet d’accéder à l’eau et deux petits cabanons pour se

changer, cachés derrière un bosquet.

Sanna regarde le cadavre avec découragement. Vu d’ici, le corps a l’air

minuscule et malingre, avec des pieds qui ressortent comme les pattes d’un

oiseau mort.

Le commissaire Bernard Hellkvist lui jette un coup d’œil en sortant de sa

voiture. Sanna se souvient de sa voix énervée au téléphone : il est toujours

de mauvaise humeur le matin, et aujourd’hui ne fait pas exception. Il est

grand, bien charpenté, et se balance d’avant en arrière en battant des bras

pour se tenir chaud. Ses lèvres avalent goulûment les dernières bouffées

d’un moignon de cigarette, qu’il laisse ensuite tomber par terre. Il a toujours

l’air d’avoir la gueule de bois, et ce depuis qu’elle le connaît. En la voyant,

ses yeux rétrécissent. Il la salue d’un signe de tête en lâchant un bref

« Bonjour ».

— Il fallait que ça arrive un dimanche, dit-il. J’allais regarder le match.

— Où sont les autres ? demande Sanna.

— Jon est venu, mais il est déjà reparti, il n’y avait pas grand-chose qu’il

puisse faire. Je ne voulais pas t’appeler et t’obliger à venir, mais nous

devions être sûrs qu’il s’agissait bien d’un suicide avant d’embarquer le

corps.

— Je n’avais rien de prévu, de toute façon.

Il lui sourit, puis regarde l’heure sur son portable.

— On sait qui c’est ? demande Sanna.

— Elle s’appelle Mia Askar. Quatorze ans, elle en aurait bientôt eu

quinze. Nous ne l’avons pas encore identifiée officiellement, mais sa mère a

déclaré sa disparition au commissariat il y a quelques jours. Elle avait une

photo de sa fille, et elle nous l’a décrite avec suffisamment de détails. Du

coup, on sait que c’est elle. Les gamins d’aujourd’hui sont tellement

égocentriques.

Sanna lui lance un coup d’œil réprobateur.

— OK, OK, se tempère-t-il. Pardon. Mais j’ai quand même le droit d’être

en pétard, non ? Aujourd’hui, c’est le premier match à l’extérieur de mon

dernier petit-fils.

— Tu vas bientôt pouvoir regarder des matchs toute la journée, il ne te

reste plus que deux semaines à tirer.

— Je sais. Le temps ne passe pas assez vite.

Sanna pousse un soupir.

— Et la police scientifique ? demande-t-elle.

— C’est un suicide.

— Ils sont en route ?

— Ils sont dans le Nord. Il y a eu une effraction dans un des locaux

abandonnés de l’armée. Et même s’ils n’étaient pas déjà occupés, tu sais

qu’ils ne se déplaceraient pas pour un truc comme ça, de toute façon.

Sanna étouffe son irritation. Bernard qualifie les suicides de « trucs »,

peut-être parce qu’ils sont devenus monnaie courante sur l’île, ou encore

parce que tout ce que la police fait, ces jours-ci, c’est « ramasser la merde et

nettoyer ».

— Si tu insistes vraiment pour qu’on leur prenne la tête en les obligeant à

venir…, ajoute-t-il sur le ton du défi.

— Gants ? lâche-t-elle, sans le regarder.

Il attrape une boîte dans sa voiture et la lui jette.

— Comment tu vas te débrouiller quand je ne serai plus là ? ricane-t-il.

Sanna ne répond pas. Bernard ajuste la ceinture élimée de son pantalon en

velours côtelé avant de la suivre vers la civière.

— C’est un passant qui l’a trouvée en promenant son chien, précise-t-il.

Le corps flottait à l’endroit le plus profond. Le bonhomme en a presque fait

un infarctus. Il a cru que c’était l’esprit du lac.

— Il habite dans le coin ?

— Non. Personne n’habite par ici. Il a dit qu’il venait parfois en voiture

pour promener son chien.

La fille ne porte qu’une paire de jeans usés. Ses longs cheveux roux

ondulés lui collent aux joues, aux épaules et aux seins : on croirait presque une seconde peau. Elle a l’air en paix. Sans ses lèvres bleues et ses orteils

écartés et rigides, on pourrait la croire plongée dans un profond sommeil.

Sanna enfile ses gants avant de contourner le corps pour jeter un coup

d’œil aux mains de la jeune fille. Elle n’y voit pas la moindre éraflure. Les

ongles sont propres et coupés avec soin. Elle lui retourne les poignets avec

précaution et y découvre des entailles.

— Dis donc, j’ai entendu dire que tu avais encore refusé une super offre ?

lui déclare Bernard. La sœur de Jon travaille à la nouvelle agence

immobilière, tu sais, ajoute-t-il après que sa question est restée sans

réponse. Du coup, personne n’ignore que tu as encore refusé des millions de

couronnes pour ta propriété…

— Les gens colportent trop de ragots.

— Peut-être. Mais ça te ferait pas du bien ?

Sanna lui jette un regard énervé.

— De tourner la page.

— C’est ce que j’ai fait.

— Oui, mais tu sais que tu…

— J’ai tout ce dont j’ai besoin, l’interrompt-elle.

Il plisse les yeux dans la lumière du soleil.

— Ben, tu sais ce que j’en pense, conclut-il.

Les blessures sur les poignets de la fille sont droites et profondes. Il y a

quelque chose qui ressemble à de la rouille dans une des entailles, mais cela

s’effrite comme du sable sous les doigts de Sanna.

— C’est bientôt l’anniversaire d’Erik, reprend-elle.

Elle remarque que Bernard se renfrogne.

— Oui, c’est vrai. Et il aurait eu, quoi, quatorze ans ? l’encourage-t-il sans

conviction.

— Quinze.

Bernard tente vaguement de sourire, pendant que Sanna repose les mains

de la fille sur la civière avec douceur.

— On lui a toujours promis qu’on lui apprendrait à conduire une mobylette à ses quinze ans, poursuit-elle. Patrik lui avait même acheté une

Dakota le jour de sa naissance. Il l’avait retapée lui-même.

— Une Puch Dakota ? C’est un classique.

Elle ne répond pas.

Bernard tente un nouvel essai :

— Je sais que c’est injuste. Mais il ne reviendra pas, et tu le sais. Ni lui ni

Patrik. Tu n’es pas si vieille que ça et tu n’es pas trop laide non plus. Tu

pourrais encore rencontrer quelqu’un. Tu ne penses pas que c’est ce qu’il

voudrait, ton fils ? Que tu ailles de l’avant ?

Elle continue à observer le corps en silence.

— Une chose est sûre, en tout cas, ajoute Bernard. C’est qu’il n’est plus

dans la maison. T’y raccrocher pour continuer à les faire vivre, c’est

illusoire. Rends-toi service et vends. La vie continue.

Elle scrute maintenant le visage de la fille, mais n’y détecte aucune trace

de violence. Elle baisse ensuite les yeux pour observer le sol autour d’eux.

Rien, pas même un insecte.

— A-t-on retrouvé la lame de rasoir ou l’objet avec lequel elle a fait ça ?

Bernard commence à prendre un air rebelle.

— Il n’y a plus rien à faire, sinon la paperasse, et aller informer la famille.

Sauf, bien sûr, si tu veux plonger toi-même, à la recherche d’une lame de

rasoir.

Un des secouristes approche, mais il hésite, indécis. Il semble se demander

auquel des deux il doit s’adresser.

— Qu’est-ce qu’il y a ? lui demande Sanna.

— Je voulais juste vous signaler qu’on ne la lui a pas enlevée, dit-il en

montrant du doigt les cheveux de la fille.

Une grosse ficelle s’est emmêlée dans ses cheveux roux. Elle est

compacte, en coton tressé, enroulée autour d’une espèce d’élastique noir.

Bien qu’elle ne mesure pas plus de quelques décimètres de long, elle s’est

tout de même entortillée dans la chevelure au niveau du cou.

— D’habitude, la plupart des déchets – comme les algues, les emballages

ou les autres trucs qui flottent dans l’eau –, qui s’accrochent aux corps qu’on repêche, tombent en général tout seuls, ajoute-t-il. Ce truc-là est resté

accroché. Et comme les experts ne sont pas venus…

— Oui, pas la peine de s’en occuper, répond Bernard.

— Vous avez repéré de quoi ça pourrait provenir, dans le cratère ? lui

demande Sanna.

— Non, répond le secouriste. Mais il y a un tas de choses là-dedans. Ça

pourrait venir de n’importe quoi.

— Merci, dit-elle. La voiture de la morgue est en route ?

— Oui.

— Pratiquer une autopsie, c’est une perte de temps et d’argent, marmonne

Bernard tandis que le secouriste s’éloigne à grands pas.

— Tu sais que c’est la procédure.

Il observe la hanche de la fille du coin de l’œil. Quelqu’un a tracé un

nombre sur sa peau juste au-dessus de la ceinture de son jean : 26. L’encre

bleue est à moitié effacée, comme si l’inscription avait été faite il y a

longtemps. Ou comme si quelqu’un avait cherché à l’enlever.

— Ça t’évoque quelque chose ? demande Sanna.

Il fait non de la tête.

— On dirait que ça a été écrit au marqueur. Mes petits-enfants ont

l’habitude de se gribouiller avec. Dans le pire des cas, c’est indélébile. Ça

peut même résister aux lavages à quatre-vingt-quinze degrés. Elle a dû faire

la même chose.

Sanna retourne encore une fois les poignets de la fille.

— Ce n’est pas elle qui l’a fait.

— Si, elle l’a fait, répond-il d’un ton fatigué. Elle s’est coupé les poignets.

Tu le vois bien. Alors maintenant, arrête.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire. Je voulais dire qu’elle ne s’est pas

écrit ça elle-même.

Elle se place devant les pieds de la fille. Bernard la suit.

— C’est quelqu’un d’autre qui l’a écrit, quelqu’un qui se trouvait devant

elle.

— OK, OK…, répond Bernard. Un petit copain ou un ami a dû le faire. Ça ne change rien, c’est tout de même un suicide avéré. Alors, ça y est, on a

fini ?

— On a prévenu Le Chêne ?

— Oui, sourit ironiquement Bernard. Il a sauté de joie quand je l’ai

réveillé pour lui parler du suicide d’une ado.

— Tu sais qu’on devrait l’appeler.

— C’est sa dernière semaine de vacances. Et il est à des milliers de

kilomètres.

— Je pense qu’ils ont des téléphones là-bas aussi.

— Il revient dans quelques jours et il n’a aucune latitude pour agir, là,

maintenant, tout de suite.

Sanna ne répond pas. Ernst « Le Chêne » Eriksson, c’est leur chef. Il est à

la fois respecté, craint et aimé. Il y a un an, il a commencé à développer de

l’arthrose et, malgré le traitement, il a toujours du mal à effectuer certains

mouvements. Ces vacances dans un pays chaud pour soulager ses douleurs

sont les premiers vrais congés qu’il prend depuis près de dix ans.

Normalement, ils sont censés appeler quelqu’un du continent en son

absence, mais personne ne le fera.

— D’accord, capitule Bernard avec un sourire las. Qu’est-ce que t’en dis,

on s’y met, et on boucle tout, pour pouvoir profiter un peu de notre

dimanche quand même ?

Il fait pitié à voir, songe Sanna, avec ses yeux larmoyants et ses bajoues.

Tout ce qu’il veut, c’est rentrer chez lui. Il a perdu sa flamme et sa

motivation, ces dernières années.

Elle laisse son regard balayer les alentours et voit un balbuzard s’envoler

d’un objet qui ressemble à une boîte, au sommet d’un gros poteau, de

l’autre côté de la carrière.

— Il y a une caméra de surveillance.

Bernard plisse des yeux.

— Quelqu’un est allé voir le code de la caméra pour savoir où les images

sont conservées ? demande Sanna.

— Quoi ? Elle doit être là depuis l’été dernier, elle n’est probablement même pas en marche.

— Si elle fonctionne, elle pourrait avoir tout filmé.

— Mais put… Tu n’es pas sérieuse ?

— Et d’ailleurs, vous avez retrouvé un message ou une lettre d’adieu ? Si

elle s’est suicidée, elle a pu laisser quelque chose derrière elle.

— Non, rien.

— Pas de portable ?

Bernard soupire en faisant non de la tête.

— Tu as regardé son Facebook ? Son Instagram, ou autre ? Ou quelqu’un

s’en est-il chargé ?

— On s’est penchés sur tous les réseaux sociaux quand la mère est venue

nous voir. Ou plutôt, elle nous a tout montré. Pas de nouvelles publications

ces derniers jours, aucune piste. Et pratiquement pas d’amis non plus,

d’ailleurs. C’est triste.

Sanna garde le silence un moment pour réfléchir.

— Quelqu’un dans la famille a un casier judiciaire ? Vous avez vérifié ?

Bernard pousse un nouveau soupir. Il est encore plus abattu et énervé,

maintenant. Il lui fourre son bloc-notes dans les mains, puis remonte ses

manches et se dirige vers le poteau avec la caméra. Il observe un instant

l’échelle rouillée qui y est accrochée avant de se hisser vers le haut.

— C’est bon, j’ai pris le code en photo. Mon Dieu, comme je serai

heureux quand je ne t’aurai plus dans les pattes, commente-t-il avec un

sourire en coin quand il revient.

— Excusez-moi ?

Ils se retournent pour découvrir une femme d’une trentaine d’années à la

lèvre fendue et au corps légèrement voûté, qui se tient derrière eux, l’air

interrogateur.

— Sanna Berling ? demande-t-elle en tendant la main. Je m’appelle Eir

Pedersen. Je suis votre nouvelle partenaire.

La femme qui doit remplacer Bernard quand il partira à la retraite ne

ressemble pas à ce que Sanna avait imaginé. Elle s’attendait à voir une

bureaucrate tirée à quatre épingles, mais Eir a plutôt l’air de quelqu’un qui dort sous un pont, à même un bout de carton. Elle donne l’impression d’en

avoir vu des vertes et des pas mûres, et elle trépigne d’un pied sur l’autre

avec impatience. On sent l’arrogance transparaître.

Pendant que la voiture venue emporter le corps de Mia Askar referme ses

portières sur le cadavre et commence à s’éloigner, Eir balaie la scène du

regard. Bernard part à sa suite, dans son propre véhicule, sans demander son

reste. Sanna hésite à demander à Eir pourquoi elle est venue aujourd’hui,

alors qu’elle ne doit commencer que demain, mais elle n’a pas envie de

parler. Quand elles ont discuté au téléphone, il y a quelques semaines, Eir

semblait calme, mais là, elle n’a pas l’air dans son assiette. Elle avance à

grandes enjambées, ses chaussures sont sales – elle a fait tomber quelque

chose dessus ou bien c’est une tache d’eau de mer séchée –, et ses lacets

sont défaits.

Le supérieur d’Eir, sur le continent, l’a prévenue qu’elle « ne se détend

jamais », mais il n’a pas précisé qu’elle avait l’air d’une forcenée. Au lieu

de cela, il a cru bon de préciser qu’Eir était la fille d’un homme de loi et

diplomate de renom, probablement dans le but d’amortir le choc de leur

première rencontre. Comme si le fait de se l’être imaginée très élégante

dans un bureau plein de meubles précieux en acajou et de tentures de

velours allait lui donner un air moins chaotique, ensuite.

— J’espère que cela ne te dérange pas que je sois venue, commence Eir. Je

me suis rendue au commissariat et on m’a informée de ta présence ici. On

m’a laissée emprunter un véhicule, alors je me suis dit, pourquoi pas, tu

vois ?

— Je croyais que tu avais seulement déménagé hier ?

— Oui ?

— C’est un peu bizarre de commencer un dimanche, non ? Pourquoi ne

pas avoir attendu demain ?

Eir reste coite.

— Tu n’es pas censée suivre d’abord un module d’intégration au

commissariat ? ajoute Sanna.

— Je ferai ça demain matin. Ah, pas de police scientifique, constate Eir. Suicide ?

— Probablement.

— Ils m’ont signalé au commissariat que c’était une jeune fille.

Sanna acquiesce.

— Je peux faire quelque chose ? demande Eir.

— On verra ça demain.

— Oui, mais j’ai envie de faire quelque chose maintenant. Je suis

remontée à bloc, tu vois ?

Elle racle le sol de sa semelle. Sanna l’ignore.

— Ou alors, tu peux me donner tes codes d’accès pour que je regarde les

affaires en cours ? continue Eir.

Sanna soupire, déçue de sa rencontre avec cette femme surexcitée,

légèrement échevelée, et un brin incompréhensible, qui la suit en trottinant.

— Qu’est-ce qu’il y a ? ricane Eir, provocatrice. Tu as peur que je me

montre meilleure que toi, à peine débarquée, ou quoi ?

— Non. Mais je n’ai pas le temps de m’amuser à te divertir aujourd’hui.

— Pardon ?

— J’ai fait des recherches sur toi quand on m’a informée que tu allais

remplacer Bernard. Tu es de la haute. École privée : « Désordonnée et

s’ennuie. » L’école de police : « Difficile à placer et s’ennuie, malgré

d’excellentes notes. » Police nationale : « S’ennuie et a du mal à travailler

en équipe. »

Eir soupire pour exprimer sa frustration.

— Alors, viens, dit-elle. On peut aller prendre un café pour faire

connaissance. Non ?

— À demain.

— Connasse, marmonne Eir dans son dos quand elle se dirige vers sa

voiture.

— Qu’est-ce que tu as dit ? demande Sanna en faisant volte-face.

— Rien.

En ouvrant la portière, Sanna se remémore tous les éloges que le supérieur

d’Eir a faits à son encontre. Laisse couler, pense-t-elle.

— Je me demande bien pourquoi tu m’as choisie, lui demande Eir en la

rattrapant, si tu savais tout ça.

— Je ne l’ai pas fait.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Que je ne t’ai pas choisie.

— Ah bon ?

— Non. Il n’y avait pas d’autres candidats.

Eir rit.

— C’est amusant ?

— Oui. Je n’ai pas demandé à être mutée ici. C’est mon chef qui s’en est

occupé pour moi. Il m’a juste informée qu’il avait envoyé ma candidature.

Il m’a toujours eue dans le pif, cet enfoiré.

Eir se ravise en prononçant ces derniers mots, mais trop tard. Le visage de

Sanna s’éclaire d’un sourire satisfait.

— Ah bon ? fait-elle. Comment pourrait-il ne pas apprécier quelqu’un

comme toi ?

Eir se tapote la jambe des doigts avec nervosité.

— Je viens de penser à un truc, dit-elle.

— Oui ?

— Si c’est un suicide, comment elle s’est débrouillée pour venir

jusqu’ici ? Il n’y a pas de vélo abandonné, et la route est super loin.

Sanna acquiesce. La forêt environnante lui paraît soudainement sombre et

profonde ; mais elle est surtout dense et impraticable. La piste qui mène

jusqu’ici est très longue, et il faudrait marcher pendant des heures pour

venir à pied. Elle attrape son portable.

— C’est moi, annonce-t-elle lorsque Bernard décroche. Désolée, mais tu

dois revenir. Nous allons fouiller le terrain. La fille devait forcément avoir

un moyen de locomotion. Demande à Jon ou à quelqu’un d’autre de venir

aussi et rappelle-moi.

Quand Sanna raccroche, les épaules d’Eir sont tendues et son visage est

rouge de froid.

— Viens.

— On va où ? demande Eir en souriant, surprise.

— J’allais le faire moi-même, mais monte dans ta voiture et suis-moi.

 

Quand Sanna et Eir demandent à Lara Askar de les accompagner pour

identifier le corps de sa fille, Lara a l’impression qu’on lui tire une balle

dans la tête. Tout son corps se désintègre brusquement, dans son entrée si

joliment décorée. Elle est grande, et elle a un beau visage, des yeux bleu vif

et les mêmes cheveux ondulés et couleur de feu que Mia. La nouvelle

semble faire pâlir tout son être. Elle s’effondre par terre et ne prononce plus

un seul mot avant l’arrivée des secours. Quand on l’aide à se relever, elle

murmure : « Ça ne peut pas être eux. »

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