La fille renard
Chapitre 10
I l est quinze heures quand Bernard appelle Sanna de l’hôpital. L’examen a montré que Jack Abrahamsson n’est pas blessé physiquement. Sur le plan psychique, en revanche, son état est considéré comme critique.
Sanna et Eir se rendent sur place sans échanger un mot. En arrivant sur le
parking, Sanna récapitule ce que Bernard lui a dit. Jack Abrahamsson – qui
a treize ans et pas dix ou onze comme elle le croyait – est épuisé, mais il se
réveille de temps en temps. Un médecin et une infirmière ont essayé de lui
parler, mais il ne semble pas vouloir communiquer. Il est très probablement
en état de choc. Les services sociaux et ceux de la pédopsychiatrie ont été
alertés. Un avocat commis d’office a été chargé de s’assurer de la protection
de ses droits pendant l’enquête. On a contacté une famille d’accueil qui
s’est déjà occupée de lui par le passé, car il n’a plus de proches.
Arrivées dans le service où Jack est hospitalisé, elles rencontrent un
policier en uniforme qui se tient devant sa porte. Sanna et Eir serrent la
main du médecin.
— Son état est critique. Je ne peux rien dire de plus pour l’instant, leur
apprend-il.
Sanna pousse un soupir déçu.
Le docteur se gratte l’oreille en marmonnant qu’il doit y aller.
— Quand croyez-vous qu’il sera en état d’échanger avec un enquêteur de la brigade des mineurs ?
— Je ne sais pas.
Elle cherche Bernard des yeux : il est sur place depuis l’admission du
garçon, mais elle ne le voit pas.
— Je vais essayer de trouver la cafétéria, lui annonce Eir. J’ai besoin de
manger quelque chose. Tu veux un truc ?
Sanna fait non de la tête. Après le départ d’Eir, l’agent devant la porte de
la chambre la salue de la tête, d’un air poli. Il l’a reconnue. Sanna
s’approche et ils échangent quelques mots, puis il s’écarte pour qu’elle
puisse regarder par la petite fenêtre en haut de la porte.
Jack est allongé, le dos tourné. Il est recouvert d’une couverture, et il
donne l’impression de dormir. Il est sous perfusion, et un appareil avec des
lumières qui clignotent est installé à côté du lit, mais l’écran n’est pas
visible. Les pieds nus du garçon pendouillent hors du matelas. Ils ont l’air
disproportionnément grands par rapport au reste de son corps enfantin.
Du coin de l’œil, elle aperçoit Bernard qui revient, une tasse de café
fumante à la main.
— Je suis tombé sur Eir, lui déclare-t-il. Elle m’a dit que tu voulais rester.
Pourquoi ? Je suis là, moi, et je te mettrai au courant s’il se produit quoi que
ce soit.
Sanna boit une gorgée de café.
— Est-ce que quelqu’un est venu lui parler ? s’enquiert- elle.
Bernard secoue la tête.
— Il n’a plus de famille, alors…
— Je veux dire, un psychiatre, ou quelqu’un de la pédopsychiatrie ?
— Ils ont pris rendez-vous avec un psy pour demain matin. C’est un
spécialiste des chocs et des traumatismes. Il le verra si tout se déroule bien
pendant la nuit, et que son état n’est plus critique.
— Personne d’autre ?
— Si, les services sociaux sont là.
Il indique le couloir du menton.
Une femme d’une quarantaine d’années est appuyée contre le mur. Elle est grande et fine. Un sac à main imposant gît entre ses pieds. Elle est en train
d’écrire quelque chose sur son portable. Ses ongles sont longs et recouverts
d’un vernis argenté métallique. Quand elle lève le regard vers eux, Sanna
voit qu’il lui manque le bras gauche. La manche de sa blouse pend de son
épaule, vide.
— Elle attend de pouvoir parler avec le médecin et la famille d’accueil, je
crois, ajoute Bernard.
— Tu m’as dit que c’était une famille d’accueil avec de l’expérience ?
— Oui, Jack connaît la femme depuis qu’il est petit. Il a passé du temps
chez elle les week-ends et à d’autres occasions aussi, apparemment.
— S’ils ont déjà contacté la famille d’accueil, c’est qu’ils pensent que
Jack va bientôt pouvoir sortir d’ici. C’est à quelle heure, son rendez-vous
avec le psychiatre, demain ?
— À neuf heures. Tu as parlé avec Le Chêne ? C’est demain matin qu’il
atterrit, non ?
Sanna acquiesce. Leur chef lui a manqué, bien qu’il ne se soit absenté que
quelques semaines.
— Dis donc, tu es vraiment dans la merde depuis que tu as une nouvelle
partenaire, non ? s’exclame Bernard.
— Tout peut changer en un instant dans la vie, rétorque-t-elle, en
indiquant du menton la chambre de Jack.
— Oui, c’est clair. Il a vu quelque chose, tu crois ?
Sanna boit une autre gorgée.
— Tu vas le pousser jusqu’à ce qu’il te donne un signalement, n’est-ce
pas ? continue-t-il.
— Je n’ai pas le choix.
— S’il a vraiment vu quelque chose, tu vas lui demander de revivre un
véritable carnage. Même avec l’agent le plus compétent de la brigade des
mineurs, ça pourrait…
— C’est un témoin potentiel. Et on se retrouve avec plusieurs meurtres sur
les bras, maintenant.
— Il n’a que treize ans. C’est encore un enfant.
— C’est notre seul atout.
— Mais putain, Sanna…
— Il a de la chance, ce n’est pas moi qui vais l’interroger, dit-elle en
essayant de sourire comme si elle faisait une blague, mais cela n’amuse pas
Bernard.
Une infirmière s’approche d’eux.
— C’est vous qui vous êtes occupée de Jack, aujourd’hui ? l’interroge
Sanna en lui montrant son badge.
— Oui.
— On m’a dit que vous aviez essayé de lui parler ?
— En effet, répond-elle d’un ton stressé, mais rien ne prouve qu’il nous
entend.
— Je me demandais s’il avait dit quelque chose ? Des mots sans queue ni
tête, ou n’importe quoi d’autre ?
— Non. Il ne parle pas.
— Je comprends. On va attendre jusqu’à demain.
— Non, vous ne saisissez pas. Il ne parlera pas demain non plus. Il est
atteint de mutisme.
— De mutisme ?
— Il communique seulement par écrit, par des mots ou des dessins. Je
pensais que quelqu’un vous en avait informés ?
Elle disparaît ensuite dans la chambre de Jack. Par l’ouverture dans la
porte, Sanna la voit faire le tour du lit de Jack et lui toucher doucement le
front.
— Il est muet, alors ? demande Bernard en se raclant la gorge tellement
fort que Sanna lui jette un regard de dégoût.
Ils entendent alors un fracas et l’alarme dans la chambre de Jack retentit.
Ils voient l’infirmière se laisser choir à genoux à côté de lui. Il est tombé sur
le sol, le corps secoué de convulsions. Son cathéter s’est arraché et le pied
de la perfusion est tombé par terre.
Sans réfléchir, Sanna se précipite dans la chambre et s’accroupit à côté de
l’infirmière. Les secousses qui agitent le corps du garçon s’intensifient jusqu’à ce que sa tête commence à heurter le sol. Sanna enlève rapidement
son manteau pour le glisser sous sa nuque. Elle pose doucement les mains
sur sa tête, et il commence à se détendre.
Un médecin fait son entrée, suivi de quelques infirmières. Jack ouvre
brusquement les yeux et regarde Sanna. Sa respiration s’est calmée, et les
spasmes de son corps sont en train de passer. Elle voudrait lui dire quelque
chose, mais quelqu’un l’entraîne hors de la chambre avant de lui en laisser
le temps.
Bernard lui pose une main sur l’épaule, mais elle la repousse. Cette
montée d’adrénaline lui a donné la nausée. Le regard que lui a lancé Jack la
hante. Les émotions et la terreur qu’elle a lues sur son visage… C’était
comme s’il était enfin revenu à la vie, mais que celle-ci n’avait plus aucun
sens.
À la cafétéria de l’hôpital, Eir s’arrête devant le buffet à salade. Elle
remplit un emballage à emporter de brochettes de viande à la sauce
habanero. Il n’y a pas beaucoup de monde, hormis quelques personnes
âgées munies de plateaux et de coupons, et une mère avec son bébé qui
pleure dans ses bras. Dans la boutique attenante, quelques adolescents
mangent les bonbons vendus en vrac sur l’étalage. L’un d’eux en prend un,
le met dans sa bouche en faisant un large sourire à ses compagnons, puis le
recrache dans le présentoir. En voyant Eir, il lui fait un doigt d’honneur.
Elle se dirige vers la caisse, non sans avoir pris un sandwich en plus au
passage, puis elle va s’installer à une table haute pour manger debout.
Soudain, elle sent qu’on lui pose une main sur l’épaule.
— Vous avez oublié ceci.
C’est une femme d’une trentaine d’années, à la voix douce, qui lui sourit
en lui tendant son portefeuille. Elle a dû l’oublier au moment de payer. La
femme a des cheveux blond camomille brillants et ses yeux sont
discrètement maquillés. Elle pourrait sortir tout droit des magazines de
mode. Elle porte une cape imitation fourrure – de lapin ou de renard – jetée
négligemment sur un ensemble couleur crème.
— Ça fait plaisir de voir que tout le monde n’est pas encore devenu
végane, dit la femme en désignant les brochettes du menton.
— Oui. Mes parents nous interdisaient de manger de la viande, alors ça a
fait partie de ma crise d’adolescence, j’imagine, répond Eir avec un sourire
timide.
Elle avale le reste en quelques bouchées avant de jeter l’emballage dans
une poubelle. Elle attaque ensuite le sandwich.
— Attendez, lui dit alors la femme.
Elle se penche en avant pour essuyer un peu de sauce qui est tombée sur le
blouson d’Eir avec ses gants. Elle a le même genre de parfum que les
femmes à qui Cecilia avait pour habitude de voler des foulards et autres
accessoires afin de pouvoir se payer ses doses. Leur odeur restait parfois
dans ses vêtements ou ses cheveux pendant plusieurs jours, surtout si elle se
promenait un peu avec avant de les revendre.
— Merci, dit Eir.
La femme lui sourit.
— Benjamin ? appelle-t-elle en se retournant.
Un ado solitaire vêtu d’un imperméable jaune vif se dirige vers elle,
sachet de bonbons à la main. Ils ne se resssemblent pas beaucoup, mais Eir
comprend malgré tout qu’il doit s’agir du fils de cette belle créature. Peut-
être est-ce l’expression de leurs yeux qui les réunit, même si ceux du garçon
sont d’une couleur différente. Il n’y a aucune autre ressemblance. Il est
large d’épaules, et légèrement poilu. Ses mains sont rondes et grandes
comme des pelleteuses. Il est gigantesque, mais il a encore l’air d’un enfant,
et chacun de ses mouvements semble accompagné d’un petit soupir. Eir ne
réussit pas à définir s’ils sont dus au frottement de ses bras contre son corps,
ou bien à sa respiration, quand l’air quitte sa large bouche légèrement
entrouverte.
Il tend le paquet de bonbons à sa mère. Eir remarque qu’il a une énorme
marque de naissance foncée sur le côté droit du visage, qui lui recouvre
l’œil et le front. Son estomac se retourne : elle a toujours eu du mal avec les
défauts cutanés.
— Benjamin, dit la femme. Je t’avais dit : pas de bonbons aujourd’hui.
Mange un sandwich à la place.
Il lui donne le sachet.
— Je ne voulais même pas venir, réplique-t-il d’un ton contrit en attrapant
une boisson gazeuse dans le frigo installé à côté des tables.
La femme pousse un soupir et abandonne.
— Dépêche-toi, maintenant.
Le garçon la regarde d’un air de défi, avant de l’imiter avec une voix
exagérément aiguë :
— Dépêche-toi, maintenant.
— Ne fais pas ça, lui ordonne-t-elle. Comme je te l’ai expliqué, ils vont
essayer de trouver une maison où Jack va pouvoir rester de façon
permanente. Mais, jusque-là, on va devoir l’aider autant qu’on pourra.
— Jack Abrahamsson ? demande Eir.
La femme lui lance un regard surpris, et Eir sort vite son portefeuille pour
lui montrer son badge. L’insigne de police brille à la froide lumière des
néons.
— Je viens de sa chambre, reprend-elle. Alors, c’est vous la famille
d’accueil à laquelle ils ont fait appel ?
La femme lui tend la main.
— Mette Lind. Comment va-t-il ?
— C’est difficile à dire. Il va voir un psychiatre demain matin.
— Ce sont les services sociaux qui m’ont contactée, mais ils ne m’ont rien
dit sur son état de santé. Pauvre enfant.
Eir voit Benjamin étudier son visage. Ses grands yeux semblent y
chercher des indices. Elle lui sourit et il lui répond en étirant à peine les
lèvres, l’air hésitant. En baissant les yeux, il aperçoit son arme de service. Il
avale sa salive avec difficulté en passant une main dans sa frange, et elle
aperçoit à nouveau sa grosse tache de naissance. Elle est rouge foncé, et
semble animée d’une vie propre. Cela lui donne des frissons. On croirait un
muscle qui aurait été tatoué sur la peau du garçon, ou encore une serre
rouge sang gigantesque qui lui emprisonnerait l’œil droit.
— Vous retournez voir Jack maintenant ? demande Mette.
— Oui. On y va ensemble ?
Quand ils repassent devant les bonbons vendus en vrac, un des
adolescents fait de nouveau un doigt d’honneur à Eir. Il fait mine de le
dérouler lentement en dessinant des moulinets avec l’autre main. Les autres
pouffent quand il lâche encore un molard dans un des présentoirs.
Mette prend le sachet de bonbons des mains de Benjamin et le remet à sa
place.
— Vous pouvez attendre ici une seconde avec Benjamin ? demande-t-elle
ensuite à Eir. Je connais ces gamins. Certains d’entre eux ont été placés
chez nous un moment.
Elle part voir les ados et s’arrête devant celui qui a souillé les bonbons.
— Comment va ta mère, Robban ? lui demande-t-elle.
— Ouais, elle va bien, elle se fait mettre régulièrement. C’est pas ton cas à
toi, apparemment.
— Je pense que tu devrais aller à la caisse pour raconter ce que tu as
trafiqué avec les bonbons, et que tu devrais payer pour ce que tu as pris.
Robban lui adresse un large sourire.
— Et tu feras quoi pour moi en échange ?
Les autres ricanent, un peu inquiets. Eir jette un coup d’œil à Benjamin. Il
a du mal à se contenir et serre les poings. Elle pose doucement une main sur
son bras, mais il sursaute et s’éloigne de quelques pas.
— Je vais demander à Eddie d’appeler ta maman, pour qu’elle travaille
moins d’heures à l’hôtel, lâche Mette. On dirait qu’elle a besoin de passer
plus de temps avec toi, pour te surveiller.
— Je ne savais pas que tu parlais encore à ton ex ? Pas depuis qu’il avait
baisé la moitié des profs à l’école de l’autre débile.
Mette prend une profonde inspiration et reste calme. Robban jette un
rapide coup d’œil à Benjamin, lui sourit d’un air provocateur, puis pose la
main sur la taille de Mette et la tire vers lui d’un coup.
— Dis, toi et moi, on pourrait bien…
Elle le repousse fermement au moment même où Benjamin se jette sur eux. Il est sur le point de sauter sur Robban quand Mette attrape son bras.
— Pas maintenant, énonce-t-elle, glaciale.
— Espèce de naze, t’allais faire quoi, me tuer ou quoi ? ricane Robban en
s’adressant à Benjamin.
Les autres pouffent derrière lui.
— Je devrais appeler les services psychiatriques, continue-t-il, et leur
raconter le jour où tu m’as mordu jusqu’au sang juste parce que j’avais
réussi à faire rigoler ta maman, à la faire sourire un peu pour une fois…
Benjamin tente à nouveau de sauter sur Robban, mais Mette l’attrape au
vol par le col et le tire sur le côté. Eir est abasourdie en constatant sa force,
car Benjamin est non seulement grand, mais également très imposant. Mette
le pousse vers la sortie tandis qu’Eir les rejoint en courant. En arrivant
devant les ascenseurs de l’entrée, Mette pose une main sur l’épaule de
Benjamin.
— C’était quoi cette histoire, tu as mordu Robban ?
Benjamin marmonne quelque chose en guise de réponse.
— Eh, ajoute Mette, tu m’entends ?
Eir appuie sur le bouton de l’ascenseur, pendant que Benjamin continue à
chuchoter et que Mette se penche vers lui pour essayer de comprendre sa
réponse.
— Je ne t’entends pas. Réponds, maintenant. Qu’est-ce qu’il voulait dire,
tu l’as mordu ?
— Mais, putain ! lui hurle brusquement Benjamin dans l’oreille.
Elle se jette en arrière par réflexe, puis lance un sourire d’excuse à Eir.
L’atmosphère est chargée, et les joues de Benjamin sont blanches et
cireuses. Il s’est refermé sur lui-même.
— Je vais lui trancher la tête, à ce bâtard, murmure-t-il, je vais leur couper
la tête à tous…
Lorsqu’elle arrivent dans le bon service, Eir présente Mette à Sanna.
— Comment va Jack ? demande Mette, angoissée. Qui est son médecin ?
— Je crois qu’il va falloir attendre, lui répond Sanna. Il vient juste d’avoir une sorte de crise. Son état s’est stabilisé, mais personne ne peut entrer le
voir sans avoir d’abord parlé au médecin, et ils n’acceptent qu’une seule
personne à la fois.
— Et Ines Bodin ? Où est-elle ?
— Qui ça ? demande Sanna.
— La secrétaire des services sociaux qui s’occupe de Jack.
— Ah, d’accord. Elle était ici, à vous attendre, le médecin et vous, mais ils
lui ont demandé d’aller s’asseoir avec Jack, maintenant. Pour qu’il voie
quelqu’un de familier en se réveillant.
Mette se tourne vers la chambre de Jack. Sanna pose une main sur son
bras pour l’empêcher d’entrer.
— Une seule personne à la fois, ce sont les consignes. Vous vouliez dire
quelque chose d’urgent à Ines Bodin ?
Mette secoue la tête.
— Je peux patienter jusqu’à demain.
— Vous serez là demain matin ? lui demande Sanna.
— Oui, dès qu’ils me laisseront entrer.
— Bien. Il doit voir un psychiatre à neuf heures. Et ensuite, s’il va mieux,
je souhaiterais que Jack rencontre un de nos enquêteurs, un spécialiste des
mineurs. Peut-être peut-il faire un signalement ou un croquis, s’il a vu
quelque chose sur les lieux du crime. Si Jack est d’accord, bien sûr.
— Mais c’est beaucoup trop tôt, non ? s’écrie Mette. Il est en état de choc,
comment pouvez-vous lui imposer ça si vite ?
— Tout se déroulerait dans une atmosphère sécurisée et rassurante avec
l’aide d’un enquêteur qui a l’habitude de travailler avec des enfants. Et puis
quelqu’un des services pédopsychiatriques, le procureur et son avocat
commis d’office seraient présents dans la pièce d’à côté. Uniquement si un
médecin donne son accord, et Jack aussi, bien sûr.
Angoissée, Mette prend un air de défi.
— Dites donc, que faites-vous ici, d’ailleurs ? Vous ne devriez pas être en
train de travailler, de faire du porte- à-porte et d’interroger les gens ?
— On a toute une équipe sur les lieux, réplique Sanna calmement.
Mette acquiesce, attend un petit moment, puis ajoute à voix basse :
— Les services sociaux ne m’ont pratiquement rien dit quand…
— Malheureusement, on ne peut pas divulguer davantage d’informations
pour l’instant, répond Sanna.
— Mais… assassinée ? C’est tellement horrible. J’ai entendu parler du
meurtre dans le quartier résidentiel sud aux infos, il n’y a pas de rapport ?
La curiosité qui brille dans ses yeux ne semble pas mal intentionnée. Elle
n’a pas non plus l’air de courir après les ragots. On dirait plutôt qu’elle se
sent concernée par la situation de Jack.
— Vous la connaissiez bien, Rebecca Abrahamsson ? demande Sanna.
— Non, mais je connais Jack : il est déjà venu chez nous. C’est pour ça
qu’ils nous ont appelés. Il n’a pas eu la vie facile, avec les problèmes
mentaux de sa mère, et tout ça.
Sanna hausse les sourcils. C’est la première fois qu’elle entend parler de
ça.
— Quel genre de problèmes ?
Mette baisse le regard.
— Il vaudrait peut-être mieux que quelqu’un d’autre vous informe, ce
n’est pas à moi de le faire. Je ne connaissais pas vraiment Rebecca.
Quand le médecin de Jack arrive, il informe Mette qu’elle va devoir
remettre au lendemain sa rencontre avec Jack. Il leur pose quelques
questions, puis entraîne Mette et Benjamin pour discuter dans un endroit
plus calme.
Par la petite fenêtre de la porte, Sanna voit que Jack est assis sur le rebord
de son lit. Il a l’air désemparé et effrayé. Quand Ines Bodin se lève de sa
chaise dans le coin de la pièce, son corps a un recul involontaire. Elle pose
une main sur son bras, peut-être pour lui suggérer d’aller aux toilettes. Il se
lève lentement.
C’est la première fois que Sanna le voit debout. Lorsqu’elle l’a trouvé, il
est resté dans la penderie jusqu’à ce que les secours arrivent et l’emmènent,
enroulé dans une couverture. Elle a toujours l’impression qu’il est plus
jeune, même maintenant qu’elle sait qu’il a treize ans. Les seules choses qui trahissent son âge sont ses mains, ses pieds et ses épaules, musclés comme
chez les adolescents de son âge. Tout le reste est encore enfantin. Il bouge
lentement, les yeux fixés par terre, et elle pense à cette terrible tragédie, qui
va le marquer jusqu’à la fin de ses jours.
En quittant le service, Sanna essaie de contacter Sudden pour qu’il lui
donne des nouvelles des analyses faites sur les lieux du crime, à Mylingen.
Elle appelle ensuite le procureur Leif Liljegren pour discuter du meilleur
enquêteur à envoyer pour interroger Jack. Pendant ce temps, Eir fait un
détour par le service des urgences pour leur demander si quelqu’un du nom
de Frank Roos y a été admis. Malheureusement non, ni de patient non
identifié du même âge.
Dehors, il y a de la pluie dans l’air, et Eir grelotte en ouvrant la portière.
Elle se laisse tomber sur le siège à côté de Sanna.
— Mon Dieu, il fait tout le temps froid, ici.
Sanna a le portable collé à l’oreille. Elle remercie quelqu’un à l’autre bout
du fil, puis raccroche.
— C’était Jon ? demande Eir, l’air sombre. Ils ont découvert quelque
chose ?
— Ils ont fait une nouvelle battue et du porte-à-porte, pas de trace de
Frank. Et pas un seul témoin du crime, à Mylingen.
— Merde.
Peut-être que Frank était là quand Marie-Louise a été attaquée, se dit
Sanna. Est-ce qu’il aurait été kidnappé parce qu’il aurait tout vu ? Cette
pensée l’angoisse, et elle imagine qu’il pourrait aussi arriver quelque chose
à Jack s’ils ne le protègent pas.
— Quel putain de bordel, lâche Eir. On a deux macchabées sur les bras.
Les deux ont été réduits en bouillie de la même façon. Mais on n’a aucune
idée du lien entre eux. À part que Marie-Louise payait Rebecca pour
quelque chose ; mais quoi ?
— On va espérer que Sudden et son équipe découvrent quelque chose
dans l’appartement de Rebecca.
— Et le bouquin calciné ?
— Le Paradis perdu.
— Oui. C’est quoi, ce truc ?
— Je ne sais pas.
— Et on pense toujours que le suicide à la carrière de calcaire a quelque
chose à voir avec tout ça ?
Sanna hausse les épaules.
— Ils vont encore plonger dans la carrière demain, on m’a dit. S’ils
retrouvent le masque que portait la fille, on va pouvoir vraiment le
comparer au tableau dans la villa des Roos.
Eir soupire.
— Qu’est-ce qu’on a d’autre, comme piste ?
— Pas grand-chose. On doit attendre le retour des experts et de Fabian.
Le portable d’Eir sonne. C’est Cecilia. Elle ignore l’appel.
— Je trouve que ce n’est pas étonnant que personne n’ait rien vu quand on
a tué Marie-Louise. C’est des grosses maisons, et les gens de ce quartier ne
doivent pas beaucoup sociabiliser. Mais, dans l’immeuble de Rebecca,
quelqu’un doit bien avoir vu ou entendu quelque chose. Le porte-à-porte
aurait dû donner des résultats.
— Le problème, c’est que les gens de Mylingen ne parlent pas à la police.
C’est comme ça.
— Même quand ils risquent d’être la prochaine victime ?
— Oui. Même dans ce cas-là.
— Il était forcément couvert de sang après l’avoir massacrée de cette
façon. Quelqu’un a bien dû le voir.
Sanna croise le regard d’Eir. Ses yeux bleu clair ont l’air fatigués.
— Les gens dans cet immeuble ont l’habitude de ne rien remarquer, dit-
elle. Et il peut avoir pris une douche après coup. On verra s’ils retrouvent
quelque chose dans l’écoulement de la salle de bains.
Eir soupire à nouveau. Le visage froid de Sanna demeure impénétrable,
comme lorsqu’elle est entrée dans la chambre de Jack et qu’elle a découvert
le cadavre. Son expression n’a pas bougé d’un poil devant la scène cauchemardesque. Ce n’est que lorsqu’elles ont repéré Jack dans la
penderie que quelque chose a changé sur son visage. L’espace d’un instant,
en tout cas.
— Qu’est-ce qu’il y a, à quoi tu penses ? demande Sanna.
— Que je me gèle le cul, répond Eir. On retourne au commissariat ?
Le moteur toussote et Sanna se bat avec la clé pour tenter de démarrer la
voiture. Eir lui jette un regard noir.
— Il serait peut-être temps de changer de tas de ferraille ?
Tout à coup, quelqu’un ouvre la portière arrière. C’est Sudden. Il se laisse
tomber sur le siège. Ses cheveux épais sont tirés en arrière. Il a l’air un peu
décoiffé. Il ne sourit plus comme la dernière fois.
— J’étais venu pour vous rencontrer devant la chambre du garçon, mais je
vous ai aperçues dans la voiture en me garant.
Eir le regarde dans les yeux pour voir s’il va la saluer, mais il ne lui jette
qu’un bref coup d’œil.
— Comment va le petit ?
— Il rencontre un psychiatre demain, répond Sanna. Ensuite, on espère
qu’il pourra répondre à quelques questions.
Sudden se racle la gorge, puis gratte rapidement son gros nez bossu.
— D’accord, c’est bien. Je…
Il s’interrompt brusquement.
— Tu la connais ? demande Eir en voyant qu’il a repéré Mette Lind, en
train d’ouvrir la portière de sa grosse voiture.
— C’est l’ex d’Eddie Lind, répond-il.
— Qui c’est, cet Eddie Lind ?
— L’homme le plus riche de l’île. En tout cas jusqu’à son divorce : il a
couché avec la moitié de la population locale. Elle a dû empocher pas mal
de fric.
— C’est elle, le parent d’accueil qui va s’occuper de Jack Abrahamsson,
lui apprend Sanna.
— Ah bon. Ça pourrait être pire, alors. D’après les rumeurs, c’est
quelqu’un de bien.
— Mais son fils, c’est une autre histoire, rétorque Eir. Il a un putain de
caractère. Il a fait une scène pas possible à la cafétéria quand un gamin l’a
provoqué.
— Les ados…, marmonne Sudden.
— Non, ce n’était pas juste une dispute entre jeunes. Il a complètement
perdu les pédales. Et le garçon qu’il voulait tabasser a dit qu’il…
Sanna s’éclaircit la gorge avec impatience.
— Qu’est-ce que tu voulais ? Pourquoi tu as fait tout ce chemin au lieu
d’appeler ?
— Il y a plusieurs choses. D’abord, on a retrouvé le couteau de chasse qui
a été utilisé pour le meurtre de Rebecca Abrahamsson. Quelqu’un l’avait
jeté dans un container à ordures devant Mylingen. On est en train de
l’analyser.
— Super, répond Sanna. Quoi d’autre ?
— Le couteau qui a servi à tuer Marie-Louise Roos… Il n’y avait pas que
son sang à elle dessus. On a retrouvé celui d’une autre personne, aussi.
— Frank ? demande Eir.
Tout le monde se tait dans la voiture. Il commence à pleuvoir, dehors. De
grosses gouttes recouvrent le pare-brise et leur obscurcissent la vue.
— Tout ce qu’on sait, pour l’instant, c’est que c’est celui d’un homme…
— Ça pourrait être le sang du coupable aussi, rétorque Sanna.
Sudden hoche la tête, hésitant.
— On ne sait jamais…
Sanna pousse un soupir exaspéré.
— Autrement dit, il n’est pas dans notre base de données. D’accord, et
qu’est-ce qu’il y avait d’autre ?
Sudden ouvre son blouson et en sort quelque chose. Il jette deux sachets
de pièces à conviction sur les genoux de Sanna.
— On a retrouvé ça dans l’appartement de Rebecca. Je me suis dit que
vous voudriez y jeter un coup d’œil tout de suite.
Il y a un paquet de pilules dans la première pochette. Une ligne épaisse bleu clair court sur toute sa longueur, et au-dessus, elles peuvent lire :
25 MG.
— Qu’est-ce que c’est ? demande Eir.
Sanna approche la pochette de ses yeux et déchiffre l’inscription sur la
boîte.
— LERGIGAN ?
Elle se retourne pour regarder Sudden.
— Ce sont des antihistaminiques, mais aussi…
— Je sais, dit-elle doucement. C’est aussi souvent prescrit contre les
nausées pendant la grossesse.
— Et ça va de pair avec le contenu de la deuxième pochette, répond
Sudden.
Eir regarde à l’intérieur. Elle contient un petit appareil blanc avec un écran
à cristaux liquides. Et quelque chose qui ressemble à un micro.
— C’est un doppler, leur apprend Sudden.
— Un quoi ?
— Un appareil à ultrasons. Une sonde pour écouter les battements
cardiaques d’un fœtus.
Personne ne parle. Sanna tente d’assimiler ce que Sudden vient de leur
dire : Rebecca Abrahamsson était peut-être enceinte. Elle renverse la tête en
arrière pour essayer de reprendre ses esprits. Elle ne parvient pas à chasser
Jack de ses pensées, là-haut, dans sa chambre d’hôpital. Peut-être qu’il n’a
pas seulement perdu sa mère, mais aussi un futur petit frère ou une petite
sœur. Elle cherche sa propre plaquette de pilules de la main, au fond de sa
poche.
— J’ai déjà consulté Fabian, ajoute Sudden. Il nous contactera demain.
— D’accord, répond Sanna à voix basse.
— Il y a encore autre chose.
Elle le regarde dans le rétroviseur.
— Un voisin prétend avoir vu quelque chose.
— Merci mon Dieu ! s’exclame Eir. Je savais bien que quelqu’un allait
parler.
— Je ne sais pas s’il est très fiable, la tempère Sudden. C’est un vieux
monsieur, et il n’est peut-être pas très stable mentalement. Il est venu me
parler quand j’étais sur place avec un des experts, mais quand on est allés
chercher un agent, il a disparu.
— Qu’est-ce qu’il a vu ? lui demande Sanna avec lassitude.
— Quelqu’un avec du sang sur une main, qui sortait de l’appartement de
Rebecca, hier soir.
— Il a pu décrire cette personne ?
— Oui, mais c’est là que ça commence à se gâter.
Sanna pouffe de rire. Elle a déjà vécu ça. Les habitants de Mylingen ont
l’habitude d’inventer pas mal d’histoires pour se moquer de la police.
— Pourquoi ? Il avait deux têtes et la peau verte ?
Sudden croise son regard dans le rétroviseur.
— Non, c’était une femme. Elle était très grande et très mince. Et il lui
manquait un bras.
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