La fille renard

Maria Grund · Chapitre 6 sur 40

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La fille renard

Chapitre 4

 

 

L a Saab noire quitte la petite route de campagne pour emprunter un large chemin gravillonné. Sanna jette un coup d’œil en coin à Eir, assise sur le siège passager.

— Tu as le mal des transports ?

Eir hoche la tête en déglutissant. Elle a mal au cœur depuis qu’elles ont

quitté Södra Villakvarteren, le quartier résidentiel sud, pour se diriger vers

la réserve naturelle sur la côte sud-ouest de l’île. C’est là que les Roos ont

leur maison de vacances. Elle pourra bientôt descendre, mais elle essaie

de ne pas y penser.

Elle aperçoit la mer à un kilomètre environ devant elle. Jon Klinga les suit

dans sa propre voiture. Cela fait une demi-heure environ qu’ils roulent, et

ils n’ont pas croisé plus de dix véhicules dont la moitié d’entre eux étaient

des tracteurs et autres machines agricoles.

Le paysage est principalement composé de forêt côtière maussade. Les

troncs lisses et noueux des pins penchent vers l’intérieur des terres. Le son

des gravillons sous leurs roues rappelle à Eir des souvenirs lointains, ceux

du jour fatidique où elle a compris que le monde était bien plus horrible

qu’elle ne le pensait.

 

Elle avait tout juste obtenu son permis de conduire et elle était partie rejoindre son père dans sa maison de location à la campagne. Elle se

trouvait à quelques dizaines de kilomètres à peine de la ville où Cecilia et

elle avaient grandi. C’était l’été, et il faisait chaud. Il lui restait encore à

parcourir un bout de chemin identique à celui-ci, sur une route

identique, gravillonnée, entourée d’une forêt humide aux troncs d’arbres

nus. Elle se rappelle le crissement de ses pneus lorsqu’une lumière bleue

l’avait subitement aveuglée dans un virage. Le sentiment que quelque chose

d’épouvantable l’attendait l’avait envahie, au moment où elle avait compris

qu’il s’agissait des gyrophares de la police. Plusieurs voitures étaient

attroupées, et un hélicoptère approchait.

Elle s’était arrêtée sur le bord de la route sans réfléchir, pour aller voir ce

qui se passait. S’était-elle dit qu’elle pourrait être utile à quelque chose ?

Elle ne s’en souvient plus. Elle n’avait croisé personne et s’était faufilée

entre les troncs d’arbres. Les policiers ne l’avaient pas entendue, peut-être

venaient-ils tout juste d’arriver ; ou peut-être étaient-ils trop occupés.

Elle n’oublierait jamais ce qu’elle avait vu ce jour-là. Les petits pieds,

dont la plante était tournée vers le ciel. Le corps nu qui était totalement

exsangue. C’était une petite fille, de quatre ou cinq ans à peine. On lui avait

coupé les mains. Elle avait l’air d’une poupée en Celluloïd blanchâtre.

Eir s’était tenue entre les arbres, en proie à la rage et au désespoir. Quand

un policier en uniforme avait voulu la faire partir, elle n’avait pas compris

les sons qui sortaient de sa bouche. Par la suite, on lui avait raconté qu’elle

avait eu un comportement des plus répréhensibles, mais elle n’avait aucun

souvenir de l’avoir repoussé ou insulté.

On avait retrouvé les mains et les vêtements de l’enfant dans un container

à ordures un mois plus tard. L’autopsie avait révélé que ses veines étaient

complètement détruites suite à l’injection de chlore et d’héroïne. L’enquête

s’était ensuite retrouvée dans une impasse. Jamais on n’avait réussi à

identifier la victime, pas plus qu’à découvrir le lieu du meurtre avant qu’elle

ne fût jetée dans la forêt comme un jouet abandonné. Le ou les meurtriers

avaient disparu sans laisser de traces.

Eir n’avait pu penser à rien d’autre pendant des semaines. Ce meurtre n’avait aucun sens. Une petite fille, que l’univers tout entier avait

abandonnée avant sa mort. Et puis, un jour, elle aussi s’était sentie coupable

de son inaction, puisqu’elle ne faisait rien, à part lire les journaux à la

recherche de détails. En désespoir de cause, elle avait alors rempli le

formulaire de candidature de l’école de police.

 

Elles approchent du bord de la mer et les arbres s’espacent.

— Merci, dit Sanna, au téléphone. Oui, nous vous tiendrons informé.

— C’était le procureur ? lui demande Eir.

Sanna acquiesce.

— C’était Leif Liljegren. Tu le rencontreras, il a un bureau au

commissariat. Nous sommes toujours chargés de l’affaire, mais il souhaite

qu’on le tienne au courant.

Le portable sonne encore. C’est Jon.

— On va se garer au port et faire le reste du chemin à pied, lui dit Sanna.

Il lui répond qu’ils vont bientôt mettre la main sur ce Frank Roos.

— S’il est dans cette maison, répond Sanna avec agacement. Il y a peut-

être dormi, et il ignore tout de ce qui s’est passé. Ou, dans le pire des cas, le

meurtrier l’a peut-être trouvé avant nous. Alors, tout le monde demeure

prudent. C’est compris ?

— C’est quoi son problème ? lui demande Eir lorsqu’elle raccroche.

— Frank Roos a disparu des lieux du crime. Pour Jon, cela signifie qu’il

est coupable.

Elles arrivent dans un petit port, situé en contrebas. Il est abrité par une

baie, aux côtes escarpées. Un seul bateau de pêche rouille, amarré au bout

du dernier ponton. À quelques kilomètres au large, deux îles calcaires

émergent de l’eau comme deux crânes chauves. Elles passent devant une

boutique de glaces barricadée et quelques cabanes de pêcheurs. Un peu plus

loin, il y a une rangée de maisons de vacances.

— C’est la troisième, lui apprend Sanna en descendant de voiture.

— On va le coffrer, dit Jon, en arrivant à grands pas, flanqué de deux

policiers.

— On ne fait rien de précipité, le met en garde Sanna. On va encercler la

maison, et défense d’entrer avant que je vous fasse signe.

Ils approchent sans bruit. Le froid et les embruns piquent les joues d’Eir,

mais elle garde le regard rivé sur la maison. Une mouette pousse un cri en

volant au-dessus des vagues.

La résidence est en bois joliment buriné. Elle ressemble un peu aux

cabanes de pêcheurs, avec ses angles simples et son toit en pierre calcaire.

Les fenêtres, leurs encadrements et les volets sont neufs et d’un gris

argenté. L’ancienne porte étroite est d’un bleu marine vibrant.

Sanna donne un coup de coude à Eir en désignant une fenêtre du menton.

Dans ce qui doit être la cuisine, quelqu’un a allumé le four et y a inséré une

lèchefrite.

— Merde, murmure Eir.

Sanna sort son arme de service, et sa coéquipière l’imite. Elles se

déplacent lentement le long du mur, en file indienne. Jon et les autres

policiers disparaissent à l’arrière. Elles s’arrêtent un instant sur le seuil, où

on a installé une rampe qui donne l’impression d’avoir été confectionnée

avec des restes de lambris. Pas une seule feuille morte ne s’y trouve, alors

qu’il y en a plein juste à côté.

Sanna toque à la porte.

— Police ! crie-t-elle. Sortez !

Rien ne se produit. Elles attendent encore un moment. Sanna appuie

doucement sur la poignée. La porte n’est pas verrouillée. Elle la pousse,

reste immobile, puis passe le seuil en faisant signe à Eir de la suivre.

Malgré la pénombre, elles aperçoivent un sofa en bois et une table à

tréteaux assortie. Le long d’un des murs, il y a deux lits avec des couvre-lits

en coton. Dans la petite kitchenette, des conserves, des assiettes et des

tasses sont rangées sur une étagère moderne. On a posé quelques couverts

dans un verre, à côté des plaques chauffantes. Une odeur de safran sort du

four.

— Mais putain…, s’exclame Eir dans son dos, quand elle constate que la

seule pièce de la maison est vide.

Sanna fait signe à Jon d’entrer. Quand il voit la pièce inoccupée, on lit

clairement la déception sur son visage.

— On ne va pas fouiller les environs ? demande-t-il. Il ne peut pas être

allé bien loin. Le four est encore allumé.

Sanna est sur le point de répondre quand elle aperçoit quelque chose dans

la cuisine. Elle soulève le verre qui contient les couverts et dégage le papier

soigneusement plié en dessous.

— Je ne crois pas qu’il était ici.

— Qu’est-ce que c’est ? lui demande Eir.

— Une facture de l’association qui gère le port, répond Sanna.

Elle compose un numéro et se présente.

— Comme je le pensais, dit-elle en raccrochant, l’association portuaire

peut rendre des services à ceux qui ont des maisons ici moyennant

paiement…

— Comme de balayer les feuilles mortes devant l’entrée avant leur

arrivée, ajoute Eir, terminant sa phrase.

— Exactement. Frank les a appelés il y a une semaine pour leur dire que

Marie-Louise et lui viendraient aujourd’hui, à l’heure du déjeuner. C’est

leur anniversaire de mariage et ils prévoyaient de le fêter ici. Il leur a

demandé de préparer une galette au safran et de la mettre au four pour la

tenir au chaud avant leur arrivée.

— Il peut avoir tout planifié à l’avance, pour se fabriquer un alibi avant de

la tuer, rétorque Jon.

— Faisons le tour de la propriété avant de repartir, répond Sanna.

Ils ont tous le sentiment d’avoir raté quelque chose.

Jon ouvre le seul placard de la pièce et en sort un fauteuil roulant pliable

qu’il déploie d’un coup sec. Il est petit, avec des roues étroites. Ses

amortisseurs ajustés le rendent plus maniable.

— Fait sur mesure pour cette cabane ? demande-t-il. Dites-moi pourquoi

quelqu’un possédant un palace dans le quartier résidentiel sud viendrait se

casser la tête à passer du temps dans ce petit trou à rat ?

— Parce qu’il aimait sa femme, répond Eir. Elle est accroupie à côté d’un des lits, dont elle a écarté le couvre-lit pour sortir une boîte à chaussures en

carton qui se trouvait en dessous. Cette dernière est remplie de documents

et de photos. Le père de Marie-Louise a construit cette cabane il y a plus de

cent ans, ajoute-t-elle, en lisant une carte d’anniversaire jaunie par le soleil.

Elle a ensuite été vendue à un tiers, puis Frank l’a rachetée il y a quelques

années de ça. Il la lui a offerte en guise de cadeau d’anniversaire, pour ses

soixante-dix ans.

Elle leur montre une vieille photo, avec un homme en train de planter un

rosier devant la cabane, une pelle terreuse à la main.

— Ça doit être son père, dit-elle. Frank Roos lui a acheté cet endroit pour

qu’elle puisse probablement retrouver ses souvenirs d’enfance. Je ne crois

pas qu’on fasse ce genre de chose pour quelqu’un que l’on projette de tuer.

Sanna secoue la tête et se rappelle la paire de bottes couvertes de boue

dans la villa du couple. Elle jette un coup d’œil par une des fenêtres.

Quelques jeunes pins s’étirent à ras le sol. Il n’y a pas beaucoup de

végétation. Des touffes d’herbe dense percent la mousse ici et là. Il y a

quelques chardons épars. Un peu plus loin, cependant, quelque chose retient

son attention : on dirait un petit bout de jardin. Le terreau est noir et a

récemment été retourné. Il abrite quelques rangées de rosiers. Ils sont

enveloppés dans de la laine et de la toile. Par endroits, le vent a défait leur

emballage. Un arbuste a été déraciné et il est sur le point de s’envoler.

Il y a un tas de plinthes et de planches à côté des rosiers. Elle en déduit

que c’est la fameuse clôture que Frank et Marie-Louise avaient prévu

d’installer pour se protéger des éléments. Elle ressent une vague de

découragement, avant d’être prise de panique.

— Et maintenant, on fait quoi ? demande Jon.

Ils se tiennent là, les bras ballants. Sanna essaie de se contrôler, mais elle

ne peut pas s’empêcher de penser que Frank Roos est peut-être là, quelque

part, en train de se vider de son sang.

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